‹ ThiersChapitre 2 sur 5 · THIER · texte numérisé non relu

THIER

de Florian, voyons-nous les objets au travers d'une lorgnette qui nous les montre trop près ou trop loin, trop gros ou trop petits? Toutes ces questions sont graves, et la li^rdiesse de notre œuvre ne s'excuse que par une loyauté absolue. Écrire Thistoire vivante en subissant Tinfluence d'une passion quelconque, d'une haine ou d'une colère, serait un crime. Or nous n'avons ni colère, ni haine ni passion. Quand il s'agit de tracer un portrait, nous examinons l'original sous toutes les faces , nous étudions chaque détail de sa vie; nous mettons ses actes au creuset de l'impartialité la plus scrupuleuse; nous pesons et nous contrôlons les divers j ugements portés sur sa personne et sur ses œuvres; nous interrogeons, en un mot, la conscience publique, et malgré ces recherches, ces précautions, ces études, nous ne prenons la plume qu'en tremblant, surtout si le personnage nous semble mériter le blâme ou tomber sous le coup du ridicule.

C'est malheureusement ce qui nous

arrive pour M. Thiers. Nous avons eu beau retourner celle physionomie élrange et l'éclairer de mille façons, pour y trouver la moindre di[înité, la moindre grandeur, cela nous a été impossible. Pourtant cet homme a été ministre, il a tenu la France dans sa main. Un jourThistoire se demandera quelle dynastie imprudente a osé confier ses destinées à cet écolier jaseur, spirituel au possible et fin comme l'ambre, mais plus écervelé qu'une mouche.

Louis-Adolphe Thiers est enfant de Marseille. Toutes les ardeurs méridionales ont chauffé ce cerveau fantasque, où Tesprit sophistique des rhéteurs grecs se retrouve, au bout de vingt-quatre siècles, avec ses instincts de folle discorde. Un de leurs descendants i a trouvé moyen de les surpasser tous. Ce fut le 26 germinal an V (16 avril 1797) que la France vil naître M. Thiers. 11 est fils d'un ouvrier du

1. Marseille a été fondée par une colonie de Phocéens, l'an 599 avant J.*G.

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port de Marseille, dont la vie n'a pas été fort édiGante, si l'on en croit certains renseignements donnés jadis par les feuilles du Midi; mais chacun ici-bas répond de ses œuvres. Nous sommes de ceux qui pensent que les torts d'un père n'engagent en aucune sorte l'honneur des enfants. Quels que soient, du reste, ces torts, il nous semble incroyable qu*un fils ait osé proférer les paroles suivantes :

«c Ily aurait là, sur le seuil de ma porte, une guillotine dressée pour mon père, et il me suffirait de descendre pour l'empêcher d'y monter, que je resterais dans mon fauteuil, cette chambre fût-elle au rez-de-chaussée i. »

Bien certainement le ministre de Louis- Philippe n'a jamais eu sur les lèvres un pareil langage, et nous n'hésitons pas à démentir le biographe qui le lui prête.

1. Biographie des hommes du j'our^ notice sur M. Thiers, tome VI, 2» partie, page 192.

Par sa mère, Adolphe appartient à Tune des familles de commerçants les plus estimées du pays. Il est cousin d'André et de Joseph Chénier. Un revers de fortune plongea tout à coup cette famille dans la détresse la plus profonde> ce qui explique une union mal assortie et les funestes conséquences qui en résultèrent. Lorsque Napoléon créa l'université, on distribua des bourses en grand nombre. Beaucoup de parents pauvres tendirent les mains à la munificence impériale, et le jeune Thiers entra gratuitement au lycée de Marseille.

Il avait tous les défauts de son âge et quelques-uns de plus encore. Vif, mutin, querelleur, indiscipliné, gourmand, il était avec ses camarades en bataille éternelle, se faisait cribler de pensums, n'étudiait pas, et vendait ses livres pour acheter du sucre d'orge ou des pommes vertes. La férule et lecachot n'intimidaient en aucune sorte notre vaurien. Ses professeurs étaient aux abois. Un jour, il étala perfidement de la poix de Bourgogne sur le sié^e da

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régent de sixième, afin disait-il de le rendre inamovible. Un autre jour, en pleine élude, il tira de son pupitre un matou, dont il avait enfermé les pattes dans des coquilles de noix, et le lâcha sous la table. L'animal, épouvanté du bruit de son étrange chaussure, se mit à bondir d'une extrémité de la salle à l'autre en poussant des miaulements de désespoir. Jugez de l'esclandre! On condamna l'élève perturbateur à huit jours de cachot. La réprimande qu'il reçut en outre fut terrible. Cédant à sa nature espiègle, il n'avait pas compris jusqu'alors la position d'un boursier. On la lui lit sentir, et cette humiliation de l'amour-propre amena chez lui la métamorphose la plus prompte et la plus inattendue.

Il devint aussi obéissant qu'il avait été indocile. Ses inclinations à la paresse tirent place à une activité soutenue dans l'élude et, sept années durant, c'est à dire jusqu'en 1815, il remporta les premiers prix de sa classe.

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Cette puissance subite, au moyen de laquelle il dompta son caractère, était fille de Torgueil: àAix, où il alla suivre les cours de la faculté de droit, nous le retrouvons avec tous les défauts comprimés au collège. Libre, et ne craignant plus de perdre ce bienfait de l'éducation , sans lequel il voit parfaitement que l'obscurité deviendra son lot et la misère son partage, il s'abandonne sans gêne à ses instincts de taquinerie et de révolte; il lâche de nouveau le matou parmi ses camarades, après avoir eu soin de lui aiguiser les griffes sur la meule de la politique. Adolphe Thiers, à dix-huit ans et avec une taille de quatre pieds six pouces, était une sorte de chef de parti. Sa voix de myrmidon révolutionnait l'école. Il devint la terreur des royalistes et la coqueluchedes libéraux. On voyait cet Hercule en miniature agiter d'un air vainqueur la massue de l'opposition, frappant à droite, frappant à gauche, et se glissant déjà, pour peu qu'il craignît une défaite, entre les jambes de ses adversaires^

(]ui le cherchaient ensuite et ne l'apercevaient plus^*^

<K II évoquait, dit M. de Loniénie, les souvenirs de la république et de l'empire, se faisait mal noter par ses professeurs, exécrer parle commissaire de police, adorer par ses camarades, et remportait contre vents et marées le prix d'éloquence ^ »

A cette époque se révélaient déjà ce singulier talent oratoire et cette éblouissante agilité de plume qui, après avoir valu tant de succès à M. Thiers à la tribune et dans le livre, devaient un jour le conduire à l'Académie, boutique naïve où l'on fait aisément passer le clinquant pour de l'or.

Ce Mirabeau-mouche, comme on l'a depuis nommé si plaisamment, s'exerçait à parler et à écrire. Il essayait son aigre fausset dans les clubs mystérieux des ennemis delà Restauration. Les journaux du

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