‹ Thiers, Guizot, RémusatChapitre 1 sur 12 · RUE AUBER · texte numérisé non relu

RUE AUBER

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M. Nisard, qui est un très grand maître, n'aime pas, dit-il, les réhabilitations; il n'y croit pas. La justice se fait, avec un peu de temps, sans qu'il soit besoin d'un plaidoyer.

Il ne parle sans doute que des renommées littéraires. La vérité, exprimée dans un beau langage, prend tout naturellement sa place dans l'estime des hommes, et même sa juste place. Je le veux bien, il est meilleur juge que moi. Pourtant, je ne puis me détacher tout à

fait de l'opinion du poète, et je crois que les livres ont leur destinée.

Mais, pour l'appréciation de la conduite des hommes, il ne me semble pas que les jugements de l'histoire soient plusinfailHbles que ceux des contemporains. Elle n'est pas même impartiale. Il y a de petites causes qui périssent avec la génération qu'elles ont enflammée, et de grandes causes qui agitent l'humanité pendant des siècles. Aujourd'hui même, après tant de temps écoulé et tant de plaidoyers accumulés, il est difficile de connaître exactement, et de juger impartialement, l'empereur Théodose et l'empereur Julien: l'un qui personnifie la cause victorieuse, l'autre qui est peut-être le plus grand des éternels vaincus. Voyez, tout près de nous, ce que de Maistre et Michelet font, chacun de son côté, de la révolution française. On n'est pas moins divisé sur Bonaparte ; il n'y a que son génie militaire qui échappe à la controverse. Qu'il s'agisse des morts ou des vivants, l'impartialité n'est

jamais que <le l'indifférence. Les hommes jugent toujours avec leurs passions, et leurs passions durent toujours. Elles changent d'objets sans changer de nature.

Je ne fais pas ces réflexions pour abaisser la majesté de l'histoire et pour inspirer aux historiens une terreur salutaire. Je les ramène aux proportions plus humbles de la biographie, et je dis que les grands ont à redouter la colère des survivants, et les petits, leur indifférence . Tous , tant que nous sommes , nous étalons notre marchandise pendant trente ou quarante ans, selon que Dieu nous prête vie; quand il nous arrête, et nous force h déserter notre étalage, nous avons grand besoin d'un avocat qui en fasse un bon catalogue, en mettant les meilleures pièces en belle lumière, et en cachant les autres dans une ombre favorable. Le plus grand avantage que nous rapporte une académie est peutêtre celui d'être loué et raconté comme il faut.

En prenant de grandes précautions pour

assurer ce bienfait à tous ses membres, l'Institut de France n'a pas seulement obéi à un sentiment de piété envers les morts; il a montré un juste souci de sa propre gloire. La gloire d'un corps se compose de toutes les gloires de ceux qui lui appartiennent ; et je remarque, en passant, qu'il en est de même de la patrie : plus elle a de grands politiques, de grands orateurs, de grands poètes, de grands artistes, plus elle est grande. Nous avons, à cette date de l'histoire, dans notre cher pays, une terrible passion de dénigrement; nous ne savons qu'admirer à l'excès ou dénigrer à l'excès, et le second métier nous est plus familier que l'autre; nous admirons un homme pendant qu'il nous sert, et nous nous vengeons ensuite sur sa mémoire de la popularité que nous lui avions faite de sou vivant. Au delà des frontières, on rit de nos éloges, mais on accueille avec faveur nos critiques; on en tient compte, on se sert de nous pour nous rabaisser; et il se trouve que cette injustice et cette malveillance,

qui visait un seul homme, fait du tort à la patrie.

L'Académie française, à ses débuts, regardait, comme un des plus grands mérites d'un écrivain, celui de savoir bien louer le roi. Elle ajouta tout aussitôt à ce mérite celui de bien louer ses membres. 11 fut établi que tout nouvel académicien, en prenant place parmi ses confrères, louerait son prédécesseur, et serait loué par le directeur. Cet usage s'est perpétué et embelli. On a eu dernièrement l'occasion de relire l'éloge de Corneille par Racine ; quoique l'éloge soit très grand, il n'y a pas de petit poète aujourd'hui qui trouvât qu'on lui fait une juste mesure, s'il était vanté de la sorte.

A l'époque de la création de l'Institut, en 1795, l'Église orthodoxe n'était pas rétablie, l'Éghse constitutionnelle était encore proscrite; les funérailles se faisaient sans le concours de la religion ; l'autorité civile n'y assistait pas ; la mort elle-même avait perdu sa majesté. L'Institut donna le premier exemple

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de rétablir la décence dans les funérailles, et d'y faire une place à la reconnaissance publique. H décida (au mois de frimaire an VII) qu'un discours serait prononcé sur la tombe du membre défunt, et jamais, depuis cette époque, il n'a failli h ce devoir. Ce discours n'est qu'un adieu et un éloge. On n'y mêle aucune critique, et ce parti pris de tout approuver ôte h l'éloge une partie de sa valeur. M. Cousin pensait qu'on honorerait mieux le mort en disant la vérité sur sa tombe avec bienveillance et respect. Ce ne serait plus une cérémonie, ce serait un jugement ; le jugement d'un ami, plutôt que celui d'un juge. Le jour de l'enterrement de Jouffroy, il me fît appeler chez lui dans la matinée, et me remit les pages qu'il venait d'écrire en me disant de lui en donner mon avis. Je parcourus rapidement cette appréciation de la doctrine de mon maître mort, par mon maître vivant. Ce n'était pas, comme il le croyait et le disait, « un doux jugement» ; c'était un jugement sans épithète, tel qu'il aurait pu le

prononcer dans sa chaire, en exagérant beaucoup la sévérité. Cette lecture me surprit et m'atterra. II le vit. « Si vous aviez écrit cela, me dit-il, qu'en feriez-vous? » La vérité l'emporta sur le respect : « Je le jetterais au feu sans hésiter. » Il prit le manuscrit de mes mains, et, sans hésiter, le jeta aufeu. Il brocha ensuite un autre discours, qui fut moins beau, mais plus convenable dans la situation, et les réserves qu'il y laissa ne sont plus que l'expression d'un regret affectueux.

Outre cet hommage funèbre, il est passé en usage, dans notre Académie des sciences morales, que le président de l'année fait deux fois l'éloge des membres que nous avons perdus : une première fois, dans le sein de l'Académie, en quittant le fauteuil à la fin de son consulat; une seconde Ibis, dans la séance publique annuelle ; mais ces éloges sont nécessairement très brefs, et doivent être plutôt considérés comme l'expression des regrets de l'Académie pour le membre qu'elle a

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perdu, que comme une appréciation raisonnée de sa vie et de sa carrière.

Au contraire, les notices lues en séance publique par le secrétaire perpétuel ont pris des proportions importantes. Fontenelle faisait de très courtes notices qui pourtant n'omettaient rien ; il n'y mêlait pas de dissertations, aucun hors d'œuvre, point de tirades oratoires, tout au plus de loin en loin une réflexion judicieuse, qui ne visait pas à la profondeur, et qui était amenée naturellement par le sujet; la grâce aimable et simple du style, la belle ordonnance des matières, l'art d'insister h propos sur ce qui méritait particulièrement d'attirer l'attention, et le don heureux d'exposer avec clarté les doctrines les plus abstraites, expliquent et justifient la renommée de ces notices, qui sont restées le modèle du genre. Les secrétaires de notre Académie, pendant sa première existence, c'est-à-dire de 1795 à 1803, n'ont imité de Fontenelle que sa sobriété. Presque toutes ces notices sont de Lebreton, Daunouet Cham-

pagne. Elles ne sont pas signées; d'après le règlement, les deux secrétaires en exercice devaient les préparer ensemble. On y trouve peu de traces du talent de Daunou, qui croyait sans doute que, pour ce travail anonyme, on ne pouvait exiger que de l'exactitude. Lorsqu'il devint, longtemps plus tard, secrétaire perpétuel de l'Académie des inscriptions, en remplacement de M. de Sacy, il prononça en cette qualité des éloges d'une mâle simplicité, écrits avec une rare perfection. Mais on était alors en 1838, et les usages de l'Institut s'étaient modifiés.

Les secrétaires perpétuels, qui avaient été supprimés en 1797, et remplacés par deux secrétaires annuels, avaient été rétablis depuis 1803, et leur principale attribution est, comme on le sait, de lire, à la séance publique de chaque année, une notice étendue sur l'un des membres qui ont le plus honoré l'Académie, notice qu'ils composent avec beaucoup de soin, et qui est écoutée et discutée comme une œuvre importante. L'Aca-

demie des sciences morales et politiques, rétablie en 1832, sous le ministère de M. Guizot, se donna pour secrétaire Charles Comte. Quoiqu'il n'eût qu'environ cinquante ans, il était déjà affaibli par la maladie qui l'emporta en 1837, et il ne put écrire que deux notices, l'une sur Garât, l'autre sur Malthus; encore ne lut-il pas lui-même la seconde. M. Mignet, élu pour lui succéder, le 6 mai 1838, a occupé cette place depuis 1837 jusqu'au 11 novembre 1882, c'est-à-dire pendant quarante-cinq ans. Les notices qu'il a prononcées sont au nombre de trente-deux, et ne forment pas moins de quatre volumes. Il se fît remplacer plusieurs fois, dans les dernières années, par M. Charles Giraud, et, en 1882, par moi-même. On peut dire que, pendant plus de quarante ans, M. Mignet a été l'âme de l'Académie. Elle n'a rien fait, pendant ce long espace de temps, que par son initiative ; c'est lui qui a formé et maintenu ses traditions, et lui aussi qui a écrit, en maître, son histoire, dans les trente-deux notices qu'il a

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consacrées à ses membres les plus illustres.

Ces notices, telles que les comprenait M. Mignet, ne sont pas, à proprement parler, des éloges. Ce ne sont pas, du moins, des éloges comme celui qu'un récipiendaire de l'Académie française fait de son prédécesseur. Dans les séances de réception que tient l'Académie française, on entend deux discours : celui du nouvel académicien et celui du directeur qui lui fait les honneurs de l'Académie. Ce sont deux morceaux d'égale longueur, et, par conséquent, assez resserrés l'un et l'autre. Le nouvel élu parle de celui qu'il remplace ; le directeur parle à la fois du remplacé et du remplaçant, mais en insistant particulièrement sur celui-ci. 11 le comble d'éloges ; c'est de rigueur, puisqu'on est là pour lui faire fête. A ces éloges, il mêle assez souvent quelque douce épigramme, qu'on lui reproche toujours, et qui est le morceau le plus applaudi. Quant au pauvre mort, il est l'objet d'une apothéose sans restriction, et la

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raison en est toute simple. Pour beaucoup, c'est le dernier jour de leur gloire et de leur immortalité; pour ceux qui doivent durer, l'apothéose n'est que justice. Le public de ces belles séances demande à être intéressé, je n'ose pas trop dire à être amusé ; mais, quand il y a quelque amusement, il en est ravi. Il est d'ailleurs de bonne composition; il est venu pour applaudir, et, quoiqu'il soit très fm et très lettré, il applaudit souvent, ce jour-là, des choses qu'il traiterait sévèrement au théâtre ou à la lecture. Il s'établit entre les deux orateurs une sorte de lutte, à qui recueillera le plus de bravos; et cela même contribue au succès de la représentation. C'est, en réalité, une première. Le mort y est très loué, et un peu oublié, au profit du panégyriste. On tient moins à la louange dont il est l'objet qu'à la façon dont la louange est tournée; et il résulte de tout cela, en dépit des railleurs, qu'il n'y a rien de plus essentiellement parisien qu'une réception à l'Académie française.

Mais une séance publique de l'Académie des sciences morales est tout autre chose. Le public y est moins serré ; il est aussi moins frivole. Ce mot n'est pas très juste; j'aime mieux dire que notre public est moins mondain. Il y a plus de savants, et peut-être plus de femmes savantes. Nous ne nous en plaignons pas. Molière lui-même n'a blâmé que les femmes savantes qui sont ridicules, et madame de Sévigné, qui est la grâce en personne, était, au fond, une savante. Elle savait la philosophie, et n'ignorait pas la théologie. M. Mignet parlait à cet auditoire avec gravité, avec sincérité, souvent avec élévation, toujours avec noblesse. A la différence du récipiendaire , le secrétaire perpétuel choisit librement son sujet, ce qui explique comment il n'a pas d'effort à faire pour louer celui dont il parle. En parcourant la liste des académiciens auxquels M. Mignet a consacré une notice, on est frappé de l'absence de deux ou trois grands noms. Ils ont été volontairement omis. 11 y a des réserves que

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M. Mignet peut faire, parce qu'elles n'expriment qu'un dissentiment sur un fait ou une doctrine ; celles qui touchent trop directement au talent, ou môme k la probité intellectuelle, il ne voudrait pas les supprimer s'il parlait, et il aime mieux ne pas parler que de les faire. Je me rappelle un mot terrible de M. Cousin contre un de ses confrères de l'Académie française. On le louait devant lui; il résistait, presque avec colère. Enfin il éclata : « Je Tai connu, dit-il, honnête et médiocre. » Supposez que le sort eût désigné M. Cousin pour faire l'éloge d'un confrère qui avait acheté la popularité aux dépens de la probité ; il se serait récusé sous quelque prétexte, n'ayant que cette façon de ne pas mentir. On remarquera, dans un genre tout différent, que M. Mignet n'a pas fait l'éloge deMiclielet. En pensant à l'opposition violente de leurs opinions et de leurs méthodes, il a craint évidemment de ne pas être assez impartial dans un sujet où la communauté d'études exigeait le plus d'impartialih'.

J'avoue que je ue dédaigne pas un éloge académique, tel qu'on les fait à l'Académie française. C'est un bel exercice littéraire. J'en ai entendu quelques-uns qui étaient de brillants et charmants chefs-d'œuvre. J'aime mieux cependant les notices de Daunou, d'Arago ou de Mignet. C'est plus complet, plus instructif, plus décisif et moins chargé d'oripeaux. Mignet était aimable par nature et par réflexion, mais personne ne le comprendra jamais faisant l'aimable. Cela va très bien à d'autres personnes, ce n'est pas pour elles une dérogeance. C'en eût été une pour lui. Il était toujours digne, sans être jamais solennel. Quand il avait à parler d'un philosophe, de Jouffroy, par exemple, de Laromiguière, de Cabanis, il ne développait pas leur système; il se contentait de l'indiquer d'un trait précis et ferme qui donnait aux ignorants tout ce qu'ils en pouvaient comprendre, et dont les savants appréciaient la délicatesse et la justesse. Un mot aussi lui suffisait pour donner ou refuser son

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adhésion, et il lui arrivait, dans ce dernier cas, de dire son motif, sans jamais y insister. Il faisait de même pour la politique ; dans ses notices sur Talleyrand, Sieyès, Rœderer, on admire avec quel art il sait unir, à une indulgence constante pour les personnes, une affirmation très nette de ses dissentiments. 11 se faisait un point d'honneur de ne jamais parler d'un sujet qui intéresse la conscience sans laisser clairement apercevoir sa pensée. C'est grâce à cette sincérité, qui était éclatante, qu'on se sentait h l'aise avec lui, et que lui-même traversait les difficultés sans rien perdre de sa sérénité et de sa lucidité. J'ai écrit la notice sur M. de Rémusat h sa prière et à sa place ; il a bien voulu la relire avant l'impression et me donner ses conseils. On me permettra de raconter qu'il avait arrangé lui-même tout mon plan de campagne. « Vous ferez d'abord la notice sur M. de Rémusat, puis vous parlerez de M. Guizot, et vous serez libre ensuite et h Taise pour parler de M. Thiers. » Je n'avais

pas pu lui communiquer ma notice sur M. Guizot, parce qu'il était dans le Midi; son premier mot, quand il me revit, fut pour me prier d'écrire sans tarder l'éloge de M. Tliiers (( afin qu'il pût le lire et en causer avec moi avant de retourner à Aix » . Je me mis aussitôt à la besogne, et je passai quelques semaines sans voir personne, uniquement occupé de mon travail; mais, quand je montai chez lui, avec mon manuscrit achevé, j'appris qu'il était au plus mal, et que les médecins défendaient absolument d'entrer dans sa chambre. Je ne le revis plus. Huit jours après, nous le conduisions au cimetière, et je lui disais mes derniers adieux à la même place où j'avais rendu, quelques années auparavant, le même devoir à son ami, au mien, à l'ami de la France, à l'illustre et trois fois regretté M. Thiers.

J'ai beaucoup connu les trois hommes supérieurs dont je donne ici les portraits, particulièrement M. de Rémusat et M. Thiers^ dont j'ai été l'ami pendant de longues

années, et l'auxiliaire dans les moments difficiles.

C'est en 1833 que j'ai vu M. Guizot pour la première fois. Il était ministre de l'instruction publique. L'usage était alors que le ministre vînt faire en personne l'ouverture des cours de l'École normale ; usage excellent, qu'on avait laissé oublier, et que j'ai rétabli en 1871. Cette séance avait lieu sans aucun apparat, dans la bibliothèque de l'Ecole.

Nous avions une bibliothèque composée en grande partie de livres achetés à la vente de Georges Cuvier. Ils étaient rangés sur des planches dans un petit entresol meublé d'une longue table de sapin, de deux ou trois bancs et de quelques chaises de paille. L'école était d'ailleurs très pauvrement logée dans des bâtiments qui avaient été le collège du Plessis, puis une annexe du collège Louis-le- Grand, oii nous manquions d'air et de jour, et où il fallait soutenir les murs et les plafonds par de grosses poutres qui ne nous rassuraient pas tout à fait. La liste de nos

maîtres, où se pressaient les plus grands noms de l'Université, nous consolait de notre dénuement. La bibliothèque occupait une petite chambrette assez mal éclairée par deux fenêtres ouvrant sur la cour. Le ministre était assis au bout de la table, sur une chaise de paille, ayant à ses cotés Cousin, Guigniault, Michelet, Ampère, Letronne, Burnouf, Naudet, M. Nisard; j'oublie peut-être des noms illustres ; nous n'avions d'yeux que pour lui seul. Il était alors dans le premier éclat de sa carrière pohtique ; mais ce que nous étions surtout avides de regarder, c'était le professeur qui, avec Cousin et Yillemain, avait tant illustré la Sorbonne. M. Guigniault fît un rapport que nous nous efforçâmes d'écouter. Nous attendions le ministre. Il parla assez longuement sur l'état des lettres, et sur la carrière qui s'ouvrait pour nous. Il traita avec dureté le romantisme, qui était l'idole du moment, et pour lequel nous sentions de secrètes tendresses ; il nous avertit que nous ne trouverions d'autres satisfactions dans l'Université que

celles du devoir accompli, et de la science austèrement cultivée. Ce discours plein de grands sentiments, exprimés dans le plus magnifique langage, nous remuait jusqu'au fond de l'âme, et je puis dire que je l'ai entendu bien souvent en moi, quand j'étais tenté de céder au découragement. J'ai eu depuis l'occasion d'entendre plusieurs fois M. Guizot à la tribune ; je ne l'ai jamais plus admiré que ce jour-là. Cet homme était l'éloquence en personne. Même dans sa vieillesse, quand il faisait un rapport à l'Académie, où l'on n'est pas prompt à l'enthousiasme, il nous tenait tous suspendus à ses lèvres. Ou avait beau ne pas être de son avis : il y avait dans ses pensées une élévation, et dans son style une ampleur qui commandaient l'admiration et le respect. On était tout surpris et charmé, quand on pénétrait dans son intimité, de le trouver simple, gai, bienveillant, et même caressant. J'ai partagé bien des fois les colères de mes amis contre. sa politique ; mais je puis dire à notre honneur que

nous avons toujours admiré son génie d'orateur et d'historien, et rendu justice à la noblesse, à la dignité de sa conduite privée. Cet ambitieux, car il l'était et ne daignait pas s'en défendre, après avoir longtemps gouverné son pays, est resté près de trente ans en dehors du pouvoir sans rien perdre de sa valeur ni à ses propres yeux, ni aux yeux de ses contemporains, ni au jugement de la postérité.

Il était de ceux que les ultras classaient, en 1816, sous le titre de libéraux de 1789, afin de les distinguer des révolutionnaires sans pourtant les admettre parmi les vrais royalistes. Pour libéral, il l'était certainement, et il l'a toujours été en politique comme en histoire. Il était aussi très sérieusement royaliste, et même il regardait une aristocratie sagement organisée comme un des éléments nécessaires du corps politique ; mais à condition que le roi et l'aristocratie, loin de menacer la liberté, concourraient à la produire et à la maintenir. 11 n'hésita pas à déclarer,

au lendemain de la révolution de 1830, que cette transformation de la monarchie était le plus heureux événement du siècle. La lettre suivante, qui se trouve à la bibliothèque de l'Institut dans les papiers de M. Fauriel, montre bien la largeur de ses vues. Elle a été écrite en 1820 ; il aurait pu la signer à toute autre époque de sa vie. Elle paraît ici pour la première fois.

A MoNSiEuit Fauriel,

« Mon cher ami, la 3°édition de mon ouvrage est sous presse * ; elle paraîtra le 5 ou le 6 novembre au plus tard, et je voudrais bien avoir la note de M. Salli. J'ignore quel usage j'en ferai et ce que j'y pourrai prendre ;.mais encore faut-il que je l'aie pour le savoir, et vous voyez que c'est pressé. Pouvez-vous me l'envoyer cette semaine? Vous serez bien aimable de vous en occuper. Je vous ai écrit il y a trois ou quatre jours pour vous demander des livres.

1. Il s'agit de son ouvrage intitulé ; Du gouvernement de la France depuis la Restauration, et du ministère actuel. Ce livre avait paru en 1816. Il en donna, en 1820, la troisiôme édition augmentée d'une notice sur les révolutions d'Espagne, de Naples et du Portugal.

J'espère que vous n'êtes pas trop souffrant ; car je serais désolé de vous donner ainsi de la peine. Je viens de faire écrire en Espagne, par la librairie, pour tâcher de me procurer promptement la Teoria de las Cortes, si je ne puis la trouver à Paris. Je suis jusqu'au cou dans ces recherches-là, et j'espère que ce ne sera pas sans fruit.

» Pourquoi donc M. Thierry, dans son dernier article, veut-il absolument que les rois aient été étrangers à l'affranchissement des communes, et n'aient fait que céder à la force comme les seigneurs? Qu'est-ce donc que cette manie de couper la vérité et de n'en vouloir prendre que la moitié, quand il y aurait plus de justice et plus de profit à la fois à la prendre tout entière? M. Thierry va-t-il faire, en faveur des communes, le pendant de ce que M. de Boulainvilliers et M. de Montlosier ont essayé en faveur de ]a noblesse ? La vue de l'histoire à laquelle il arrivera par là ne sera ni plus sincère ni plus complète que la leur; et, pour convenir mieux au temps présent, elle n'en contiendra pas plus de vérité. Notre cause n'a nul besoin de rien nier; elle revendique et peut soutenir la vérité tout entière. Elle ne s'affirmera

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qu'en poussant des racines dans tous les filons où gît une vérité. J'aurais bien des choses à dire sur les anciens faits qui me paraissent contraires à l'opinion de M. Thierry. Mais, sans remonter si haut, les faits modernes, l'histoire des parlements et rétablissement du pouvoir absolu sur les ruines des pouvoirs et des libertés de l'aristocratie, déposent évidemment de la longue alliance des rois avec le tiers état. Celui-ci s'est trompé quand, pour échapper à l'aristocratie, il a soutenu le seul pouvoir royal, croyant que les rois le laisseraient libre. Les xvn* et xvin° siècles ont révélé son erreur. Les rois se sont trompés à leur tour en croyant que l'affranchissement et le développement du tiers état, après les avoir délivrés des grands seigneurs, les laisserait maîtres, eux-mêmes, sans limite et à toujours. La Révolution le leur a bien fait voir. Il faut embrasser tous ces faits dans leur ensemble ; les conséquences jettent un grand jour sur les origines. Mais mon papier est trop petit et mon temps trop court pour parler de tout cela. Adieu. Mille tendres amitiés à madame de Condorcet. Je vous embrasse.

» GuizoT. »

» Mercredi, 25 octobre. »

L auteur de cette lettre voit tout et comprend tout. Il y a pourtant une chose qu'il ne voit pas ou qu'il dédaigne ; c'est la multitude. Il était difficile de l'oublier depuis 1793, ou plutôt depuis 1789, car elle a pris une part importante à la Révolution dès le premier jour.

M. Guizot se demandait un jour, en 1850, ce que Cromwell et Washington auraient fait, s'ils avaient vécu en France, et à ce momentlà. (( Je les connais, disait-il, comme si j'avais passé ma vie avec eux. Tenez pour certain que ni l'un ni l'autre n'auraient cru un moment à la république que nous avons.

L'un l'aurait jetée bas, l'autre ne s'en serait pas mêlé. » Je cherche à mon tour à deviner ce que M. Guizot aurait pensé, s'il avait fait partie des États généraux en 1789. Je crois bien qu'il aurait été heureux dans les premiers jours ; mais sa joie et sa confiance n'auraient pas dépassé le 14 juillet. En voyant les questions pohtiques portées dans la rue, il se serait mis à regretter amèrement le temps

OÙ Turgot et Louis XVI s'efforçaient de réformer les abus et de fortifier le gouvernement royal. Il a voulu sans doute faire du bien à la multitude, et il lui en a fait beaucoup par sa loi sur l'instruction primaire ; mais il regardait comme une folie criminelle de lui laisser prendre une part dans le gouvernement de la société.

On dit quelquefois qu'il y a deux révolutions dans la Révolution française; que la première, celle du tiers état, a eu sa conclusion sous la monarchie de Juillet, et que la seconde, celle du peuple, a commencé en 1848. Cela peut être vrai, ou spécieux, pour les conséquences légales, et ne l'est pas du tout pour le drame en lui-même. Les trois grands acteurs de la Révolution : la noblesse, le tiers état et le peuple, sont en scène depuis le premier jour; ils n'ont fait que changer de costumes. On se trompe quand on parle de nouvelles couches sociales. Ce n'est pas le tiers état qui a pris la Rastille et fait les journées de septembre; ce n'est pas lui qui a

guillotiné le père de M. Guizot. On ne se trompe pas moins quand on croit que la noblesse a disparu ; car il y aura toujours une aristocratie dans un pays catholique.

J'ai entendu souvent répéter, à la fin du règne de Louis-Philippe, que M. Guizot était du parti catholique. 11 savait qu'on disait cela de lui, et trouvait le mot fort plaisant. Ce n'était qu'une façon plaisante de dire une chose sérieuse. En parlant ainsi, on faisait allusion à sa politique, et non à sa foi.

Personne n'était moins catholique que lui dans le sens religieux du mot. 11 parlait sans doute du catholicisme et de la papauté, dans ses actes publics, avec la gravité d'un homme d'État; mais il les jugeait sévèrement dans l'intimité. Il écrivait à madame Lenormant,en 1864:

« Que vous dirai-je de l'Encyclique ? Passezmoi la brutalité de mon langage : c'est la bêtise de la routine. On a dit tout cela pendant des siècles, on n'espère pas le faire revivre en le redisant, et on le redit parce que — sans

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autre espoir et presque sans autre conviction. »

Et il écrivait à M. Vitet, sur le même sujet, l'année suivante :

« L'infaillibilité de l'Église romaine n'a jamais porté que sur le dogme et la foi, c'est-à-dire sur les rapports des hommes avec Dieu. On n'a jamais osé y prétendre pour les rapports de l'Eglise avec l'État. Et quand on a essayé, ce qui est arrivé trop souvent, de confondre les deux sphères, le bon sens et la résistance n'ont pas manqué dans le monde catholique pour repousser cette folle ou perverse tentative. Manqueraient-ils aujourd'hui? Les esprits catholiques seraient-ils tellement énervés et abaissés qu'ils acceptassent de telles usurpations ? J'espère bien que non. »

Calvin ne serait pas plus dur.

Il n'était pas seulement attache, d'une façon générale, à la cause de la Réforme; il tenait à son Église, qu'il défendait, en toute occasion, avec énergie, et dans laquelle il occupait un des premiers rangs, autant par

sa ferveur que par sa supériorité intellectuelle. Ce fut, à la fin de sa vie, une de ses plus grandes préoccupations, de faire régler par un synode les affaires du protestantisme. Je n'hésitai pas à lui en faciliter les moyens. Il m'avait souvent parlé de son projet avant que je fusse au pouvoir, et il savait que j'en étais grand partisan, quoique je n'eusse d'autre intérêt dans cette affaire que celui de la liberté. Aussitôt qu'il apprit que c'était chose faite, il m'écrivit la lettre suivante :

« Val-Richer, 2 décembre 1871.

» Mon cher confrère,

» On m'écrit que le décret de convocation d'un synode général de FËglise réformée a été signé hier. Nous vous le devons, TEglise réformée et moi, et je vous en remercie pour elle et pour moi. Il est impossible de rendre un bon office d'une façon plus courtoise et en tenant plus fidèlement sa parole. J'ai la confiance que vous avez pris en même temps une bonne mesure

politique, et épargné à l'État comme à l'Eglise bien des embarras.

» Recevez avec mes remerciements, etc.

» GuizoT. »

LepartiopposéàM.Guizot l'a accusé d'avoir voulu gouverner le synode ; mais on n'exerce jamais une grande influence sans être accusé d'en abuser. La pensée de réunir un synode était éminemment libérale ; il fallait remonter aux premières années du règne de Louis XIV pour trouver de grandes et libres assises du protestantisme. Quand M. Guizot, qui avait eu la première idée de cette convocation, et qui était parvenu à la réaliser après de longs efforts, vit autour de lui les représentants du corps pastoral et des consistoires, il en conçut une joie profonde. 11 fut l'âme du synode et prit part à tous les travaux, sans tenir compte de ses fatigues. On sait qu'il écrivait le lendemain de la clôture : « Je viens de m'apercevoir que j'ai quatre-vingtsix ans. » Il voulait faire ratifier par le

gouvernement les résolutions du synode ; mais la question entrait dès lors dans une phase nouvelle, et le gouvernement n'avait autorisé le synode que pour laisser l'Église maîtresse d'elle-même. Il m'écrivait du Val- Richer, le 20 août 1872 :

« J'espérais vous rencontrer à Trouville, où je suis allé causer avec M. Thiers des résultats du synode. J'avais, et j'ai à cœur d'en causer aussi avec vous. Ne viendrez-vous pas vous promener aussi un peu sur nos côtes de Normandie? Je voudrais que le Val-Richer se trouvât sur votre passage ; je n'en sors pas, et je serais charmé que nous pussions causer en nous y promenant. Je suis un peu au courant de l'état des esprits en Europe ; soyez sûr que le synode y a excité un assez vif intérêt pour mériter votre sérieuse attention.

» Croyez bien, mon cher confrère, à mes sentiments les plus affectueux.

Je quittai le ministère des cultes avant la conclusion de cette affaire, qui était toute

différente de l'autre et n'était pas, pour moi du moins, aussi facile.

M. de Rémusal appartenait, par samère, à l{j famille de M. de Yergennes. Il avait été élevé à la cour de Napoléon. Il devint, par son premier mariage, neveu de Casimir Perier, et, par le second, petit-fîls de Lafayette. C'est en le félicitant de son premier mariage queM.'Guizot lui écrivait plaisamment : (( Vous voilà donc marié. . . Vous avez choisi à merveille, en vrai doctrinaire, en vous dirigeant d'après une idée générale dans une recherche particulière. » Ses principales liaisons avaient été d'abord avec Guizot, Casimir Perier, le duc de Broglie ; il finit par s'attacher plus particulièrement à M. Thiers, et par aller plus loin que lui dans les voies libérales. Il a été l'un des hommes d'action et de pensée du xix" siècle ; il a connu les, survivants du xvnf siècle, et entrevu les précurseurs du xx°. Également assidu dans les salons et dans les académies, il fréquentait le grand monde par habitude et par goût, et le monde nouveau

par curiosité. Il n'était pas moins universel dans ses études, quoique la philosophie eût ses préférences. Son intérêt était toujours éveillé, et son esprit toujours en haleine. A Paris, à la campagne, dans le monde, aux affaires, il ne cessait ni d'étudier, ni de penser, ni même d'écrire. L'écriture était sa langue maternelle.

J'avais rencontré M. de Rémusat à la Revue des Deux Mondes avant 1840, et j'étais allé le voir, avec Charles Labitte, après la chute du ministère du 1" mars, dans le modeste logement qu'il occupait rue d'Anjou. C'est aux funérailles de Jouffroy, et par conséquent en 1842, que j'eus l'occasion pour la première fois de causer un peu longuement et intimement avec lui. Il me parla de l'immortalité de l'âme en homme qui voudrait bien y croire, qui y croyait à peu près, mais qui pourtant ne pouvait trouver de raisons assez convaincantes pour y croire absolument. Il me demanda si je pouvais le guérir de son scepti-

cisme. Depuis, il est revenu sur cette question avec moi a diverses reprises, mais seulement quand il était remué par le spectacle ou le sentiment d'une catastrophe. En général, il était accueillant, aimable, ouvert, et point expansif. Il y avait de tout dans sa conversation, excepté des confidences. Il ne faisait pas non plus de compliment. Quand, par un grand hasard, il en faisait un, on avait le droit d'en être fier. On savait qu'on était aimé de lui par les services qu'il vous rendait; et il les rendait sans les avoir promis, et sans s'être laissé deviner; on les apprenait par hasard. Lui qu'on prenait dans le monde pour un homme léger, à cause des succès de toutes sortes qu'il ne cessait d'y remporter, et parce qu'il ne mettait dans le commerce ordinaire que son esprit, en réservant son âme, il avait au contraire des convictions profondes, arrêtées, dont il ne faisait pas étalage; et, comme il était aussi sincère avec lui-môme qu'avec les autres, il savait exactement ce qu'il croyait, ce qu'il re-

PRÉPÀCE ^

poussait et ee doqt il doutait. BeaLu<?oup d'hommes ne savent pas ou n'osent pas faire cet inventaire, et il en résulte qu'ils se tram» pent constamment sur eux-mêmes, ce qui est une excellente condition pour se trom-^ per sur tout le reste, Cousin, qui Taimail l)eaucoup, et qui eroyait la bien connaître, disait de lui : « Charles, c'est un oiseau sur la branche. » Il le jugeait sur les apparences, et il est vrai que M, de Rémusat, à la différence des autres philosophes, se donnait quelque peine \wnr paraître Léger et mobile, quoiqu'il fût absolument le eontraire. Il était fidèle à ses amitiés, à ses convictions, à sa parole, persévérant dans le dévouement, et courageux de sa personne jusqu'à braver l'échafaud. Je citerai seulement deux faits, qui suffiraient pour le faire connaître. En 1830, quand M. Thiers disait : « li faut des têtes aju bas de ce manifeste, » et que tous les journalistes présents se regardaient en tremblant de peur, M. de Rémusai s'avança simplement, i*e profl^oaça pa^ une parok,

art THIRRS. GUIZOT, UKMUSAT

et apposa le premier sa signature, qui pouvait motiver un arrêt de mort. Beaucoup auraient eu le même courage, bien peu la même simplicité. Franchissons un intervalle de quarante-trois ans. En 1873, quand fut achevée l'œuvre de la libération à laquelle il avait si grandement participé, il applaudit, avec nous tous, celui qui était, en effet, le premier et le grand libérateur, sans songer à réclamer la part de gloire qui lui était personnellement due. Dieu sait si l'on fut ingrat envers lui, et de toutes parts. Je suis sûr qu'il le sentit. J'affirme qu'il ne le laissa voir à personne.

Il disait un jour à un ami, qui avait plus de fierté que d'ambition : « Proposez- vous, on ne viendra pas vous chercher ! » Il aurait pu prendre son conseil pour lui. Il ne se proposait pas. Je n'ai pas d'autre raison à me donner pour m'exphquer qu'il n'ait pas été au premier rang dans la politique comme Guizot et Thiers. C'était, dans toute la force du terme, un grand esprit et un grand cœur.

Ce n'était pas un grand oseur. Il fallait le pousser un peu.

En 1873, on lui fît accepter, malgré lui, la candidature qu'un grand nombre d'électeurs parisiens lui offraient. J'appris son acceptation en revenant de Hollande. Je le suppliai de se retirer, et je l'avertis qu'il ne réussirait pas. Il en était convaincu; il ne voulut pas désobliger M. Thiers, qui comptait absolument sur le succès, et qui croyait en avoir besoin pour consolider la situation. M. Thiers ne pouvait pas croire que Paris préférât M. Barodet à Rémusat; mais Paris se joue de la gloire. En 1872, il avait préféré Vautrain à Victor Hugo. Rémusat fut, parmi nous, le moins affligé de sa défaite. Il n'en souffrait qu'à cause des conséquences politiques. Il me disait : a Je puis recevoir un coup. » Sans doute, il le pouvait; mais le gouvernement ne le pouvait pas, et il en mourut.

M. Paul de Rémusat publie les œuvres posthumes de son père. 11 nous a donné

3S TITIERS,.GUIZOT, RÉMUSAT

d'abord ses deux drames : Abélard et la Saint-Barthèlemy , Il n'a pas publié le Fief, ni la Révolte de Saint-Domingue , deux autres drames, dont il a le manuscrit, ni des cliansons, dont on ferait un gros volume, et qui ont eu, à leur date, le plus vif succès. Je crois qu'il a eu raison. Il faut se borner. On a tort de publier tout ce que laisse un homme de talent. D'abord, il a lui-même choisi, c'est une raison décisive. Et ensuite, en transportant les livres d'une époque dans une autre, on risque de faire, en même temps qu'un anachronisme, une maladresse. Nous n'avons plus aujourd'hui le goût qu'on avait en 1830 pour les drames historiques, et je ne sais pas ce qui adviendrait, en 1885, des Barricades, de Yitet, qui ont été tant admirées en 1826. Pour Abélard, c'est autre chose. Il faut, pour comprendre ce livre, savoir .un peu de philosophie et connaître assez bien le XV" siècle; mais, à cette double condition, on peut le lire avec beaucoup de fruit, et on ne le lit pas sans beaucoup d'admiration. C'est

une résurrection, non seulement d'Abélard, mais de son temps. Charles de Rémusat, qui n'a pas publié ce drame, l'a lu dans les salons de Paris ; je pourrais dire qu'il l'a joué, car il était comédien, comme son héros. Il jouait ses drames, et il chantait ses chansons. Cela nous met bien loin de notre monde ennuyé et ennuyeux, qui paye toujours, mais ne chante plus. Après les drames de son père, M. Paul de Rémusat a publié, en cinq volumes, les lettres et les mémoires de M'"" de Rémusat, sa grand'mère; et j'ai bien envie de compter ces cinq volumes parmi les œuvres posthumes de Charles de Rémusat : non pas qu'il y ait mis la main ; les charmants esprits abondent dans cette heureuse famille, et M""" de Rt^musat est une épistolaire qu'on peut hre avec ravissement après M""" de Sévigné; mais enfin, elle lui écrit, elle lui parle, elle parle de lui, elle le raconte ; on voit, dans ces lettres de sa mère, l'origine de son esprit, et la première source où son cœur a puisé. Il a d'ailleurs sa part person-

4(1 T Jl I E R S . r, T' I ZOT, M K M U S A T

nelle, dans les deux volumes de correspondance, par ses réponses. Voilà quel il était à dix-huit ans, à vingt ans. Vraiment, il ne perd rien à être connu si tôt. En lisant ces premiers écrits, on pense que c'est déjà, à cet âge, un philosophe. En lisant ses derniers livres, on se dit : « Il est encore jeune ! » Heureux et rare privilège !

M. Paul de Rémusat hésitait à continuer. Il se demandait si le public, qui est capricieux, ne se lasserait pas. Le public ne s'est pas lassé, et nous avons maintenant toute une bibliothèque posthume : les deux drames de M. de Rémusat, les cinq volumes de madame de Rémusat (trois volumes de Mémoires et deux volumes de correspondance), et enfin les quatre volumes de correspondance de M. de Rémusat lui-même. Tous ces Hvres éclairent d'une nouvelle lumière les hommes qui, depuis le commencement du siècle, ont joué un rôle dans la politique et dans les lettres; ils achèvent de nous faire connaître Charles de Rémusat. On le connaît mieux,

PRKFACl':

011 ne le connaît pas sous une forme nouvelle. Après avoir lu ces onze volumes, je pourrais ajouter beaucoup à la Notice qu'on va lire ; mais je n'ai rien à y changer.

Quand M. Mignet me parla de faire cette notice sur M. de Rémusat, je lui rappelai que j'avais prononcé quelques paroles sur sa tombe, et que j'avais fait son éloge à l'Académie française, oii je lui ai succédé; mais il me répondit : « Allez toujours, il y a tant à dire ! »

J'étais encore plus embarrassé pour l'éloge de M. Thiers. J'avais prononcé un discours sur sa tombe ; deux autres à Nancy et à Saint-Germain pour l'érection des statues ; j'avais écrit sur son gouvernement un ouvrage en deux volumes; et maintenant je devais lui rendre un solennel hommage, au nom de l'Académie, qui, parmi tant de grands noms qui l'ont illustrée, n'en compte pas de plus glorieux que le sien.

Outre l'amitié de M. Mignet, la mienne, le devoir qui m'était imposé par l'Académie,

12 TIIIKKS, OriZOT. RKMTSAT

j'avais une autre raison pour parler de M. Thiers; c'est l'injustice dont sa mémoire est momentanément l'objet. Je sais bien d'où vient ce courant; je sais qu'il sera passager; il me plaisait d'être le premier à le braver et à le combattre. Être impopulaire après avoir été populaire, c'est le sort de tous ceux qui ont servi leur pays avec éclat ; mais la destinée particulière de M. Thiers semble avoir été de conquérir et de perdre incessamment la popularité; c'était tous les jours à recommencer, comme le travail de Sisyphe. Je n'ai jamais vu qu'il s'en souciât. Il disait fièrement : « Je n'entends pas me soumettre au tribunal des partis; devant eux, je fais défaut. Je ne fais pas défaut devant l'histoire, et je mérite de comparaître devant elle. »

Il fut très populaire en 1830; il perdit, au ministère de l'intérieur, la faveur des républicains et des libéraux; elle lui revint après le ministère du r' mars. Il la perdit de nouveau pour avoir combattu les tendances socialistes de la révolution de 1848, et pour

avoir appelé la religion et la philosophie (( les deux sœurs immortelles ». Un jour que je dînais à Saint-Denis, dans un restaurant coopératif, avec les ouvriers des cuirs et peaux, je fus fort étonné devoir le portrait de M. Tliiers attaché sur la muraille, d'ailleurs parfaitement nue. J'en demandai la raison, et mon ami Rouillardme répondit, au milieu des éclats de rire : « C'est pour qu'il s'accoutume à la vile multitude ! » Je compris alors que la haine qu'on lui portait était tempérée par un peu de bonne humeur, et qu'il pourrait revenir sur l'eau en rendant quelque nouveau service à la liberté. Il n'y manqua pas; mais ce fut le coup d'État qui se chargea de le réhabiliter tout à fait. En France, il suffît d'être proscrit pour être populaire. Il y eut encore, à la fin de l'Empire, une marée montante contre lui. On fît des promenades sous ses fenêtres en criant : « A Berlin! » Pour cette fois, je me demande quels étaient ces promeneurs, et ce que signifiait cette manifestation. Il pouvait y avoir dans le nombre quelques-uns

T H I E 11 s , G U I Z OT , R K M U S A T

de ces naïfs qui revent incessamment la gloire des conquêtes, et se sont habitués, depuis le premier empire, h croire que rien ne nous est impossible. Il y avait aussi sans doute de ces héros de théâtre qui crient toujours : <( En avant! » à condition de rester soigneusement en arrière. Le reste, je le crains bien, n'était pas là pour son propre compte. La guerre de 1 870 n'a jamais été populaire dans le sens sérieux du mot. Elle a surpris et inquiété le pays, qui n'était pas belliqueux à ce moment de l'histoire, et qui pensait plutôt à conquérir la liberté qu'à s'annexer des provinces. Il n'eut pas pour M. Thiers la reconnaissance qu'il devait à ses courageux efforts en faveur de la paix; il ne savait pas, personne, pour ainsi dire, ne savait à quel point il avait raison; et cependant, on lui donnait raison de toutes parts ; la France a été menée malgré elle à ces catastrophes.

Je ne regarde donc pas la fin de l'Empire comme une époque d'impopularité pour M. Thiers. Au contraire, à peine l'Empire

ful-il tombé qu'on se souvint partout avec émotion et reconnaissance du courage qu'il avait déployé pour empêcher la guerre.

Jamais prophète n'avait été plus clairvoyant, orateur plus éloquent, citoyen plus dévoué et plus énergique. M. Thiers, après le 4 septembre, se tint à l'écart du gouvernement, sans aucune hostilité. Il avait cru un moment qu'il pourrait constituer un gouvernement provisoire à l'aide de la Chambre élective, comme il l'avait fait en 1830 ; mais ce n'était plus ni la même Chambre ni le même peuple. Le Corps législatif était aussi décrié et aussi impuissant que l'Empire, et c'était justice, puisqu'il s'était associé à toute? ses fautes. La réserve que M. Thiers garda envers le gouvernement nouveau lui nuisit peut-être sur le moment à Paris; mais elle le servit grandement en province, où l'on voyait avec inquiétude la proclamation de la République. On lui fut reconnaissant du long et pénible voyage qu'il entreprit, à la demande de Jules Favre, pour essayer d'obtenir des secours,

4t THIERS, aUIZOT, RKMUSAT

et, à défaut de secours effectifs, un appui moral. Il fut élu spontanément par vingt-gix départements. Le nombre de suffrages qui se portèrent sur lui dans les département» où il n'était pas élu, fut immense. La France s'unit tout entière pour l'appeler à la dictature. Le général Trochu, Gambetta, Jule« Favre, tout fut oublié en un moment, 11 n'y eut plus qu'un homme dans notre pays.

Vint alors la guerre civile, et la situation de M. Thiers se dédoubla : populaire d'un côté, impopulaire de l'autre. Je n'ai pas besoin de dire ce que pensaient de lui les chefs de la Commune. Ce n'était pas seu-» lement à Paris qu'il y avait des insur» gés. La Commune avait des partisans et dm complices dans toute la France; et tous regarr daient M. Thiers comme leur pire ennemi. Us commencèrent par l'accuser d'Mm uo fuyard, put« ils Taecu^èrvent d'être un boiif' reau. Pendant ce même temps, les membres exagérés de la droite n'étaient pa« loin de l'accuser de connivence avec les insurgé*.

Un jour, on lui reprochait de leur avoir promis l'amnistie, s'ils se rendaient. Une autre fois, on répétait avec indignation qu'il avait dit : a Quand je serai rentré dans Paris, j'en laisserai les portes ouvertes pendant huit jours. »

M. Thiers dirigea l'emprunt, et ensuite les payements, avec une habileté consommée, pour laquelle tous les financiers de l'Europe lui ont prodigué des éloges ; mais ce qui fit plus pour hâter la libération que son habileté financière et son habileté diplomatique, c'est la promptitude avec laquelle il reconstitua l'armée et l'administration, le ferme bon sens qu'il opposa à toutes les utopies, la sagesse et la force de son gouvernement. Les capitaux d'une part, les ennemis de l'autre, comprirent que la France avait définitivement échappé à l'anarchie, et c'est ce qui rendit tout possible. M. Thiers s'appela dès lors « le libérateur » ; sa popularité fut immense, et le 24 mai ne fit que l'accroître. Au titre de libérateur vinrent s'ajouter ceux de défenseur de la hberté et de

48 THIERS, GUIZO.T, REMUSAT

fondateur de la République. Les témoignages d'admiration lui vinrent de tous les coins de la France, tous les peuples s'y associèrent. Ses dernières années se passèrent dans cette gloire. Sa popularité lui survécut. Nancy, Saint-Germain, Belfort, Marseille lui votèrent des statues. Puis, tout à coup, ce grand mouvement s'arrêta; une fluctuation nouvelle se fît autour de ce nom, si souvent ballotté entre Tamour et la haine. Les calomnies revinrent, les injures de toutes sortes. Les hommes de bon sens restèrent seuls fidèles à cette grande mémoire. La foule, ignorante et passionnée, ou devint indifférente, ou retrouva ses anciennes colères. C'est une ingratitude partielle et passagère ; ce n'en est pas moins une ingratitude, contre laquelle l'honneur commande de réagir.

Dans des notices prononcées au nom d'une Académie et devant le public des séances de rinstitut, la politique ne peut pas prendre la part principale; elle ne peut ni ne doit être absente quand il s'agit des plus gi'ands

acteurs de l'histoire, mais il faut multiplier les efforts pour la rendre calme, impartiale, apaisée. M. Guizot et M. Tliiers ont été, pendant près d'un demi-siècle, toute la politique de la France. Ils ont été collaborateurs pendant quelques années, puis ils sont redevenus adversaires, et il est évident qu'ils représentaient deux tendances opposées, quoiqu'ils fussent l'un et l'autre libéraux et conservateurs. Il faudrait bien du temps, à la tribune du Sénat ou de la Chambre des députés, pour expliquer en quoi ils diffèrent et en quoi ils se ressemblent. Il en faudrait encore plus pour donner la raison de leur conduite, telle qu'ils la comprenaient eux-mêmes, et pour juger ensuite et leurs actes, et leurs motifs. Quelques-unes des questions qui les ont passionnés ont disparu de la scène ; la plupart sont encore pendantes devant nous, et alimentent les controverses les plus irritantes. Il aurait été non seulement impossible, mais inconvenant, de porter ces querelles dans la paisible enceinte

bO THIERS, GUIZOT, RÉMUSAT

de l'Académie. Là régnent sans partage les sciences et les lettres. Tous les hommes y sont acceptés, quelle que soit leur origine; on n'y adore que le génie. La préoccupation constante du vrai et du beau, en élevant et en fortifiant les esprits, leur procure l'avantage de juger comme la postérité, et de tenir compte uniquement de ce qui est fait pour elle. Les grands contemporains y sont déjà des ancêtres. Lors même qu'il s'agit de Thiers, Guizot ou Rémusat, on n'insiste que sur leurs grandes parties de penseurs et d'écrivains. Peu importe qu'ils aient été mêlés à quelque intrigue insignifiante, ou qu'ils aient fait quelque fausse démarche, ou qu'Usaient subi quelques sottes attaques de la médiocrité et de l'envie ; ce qw'on veut surtout savoir, c'est l'usage qu'ils ont faitdeleursfacultés puissantes, pour l'humanité et pour la France. Ce qu'on cherche dans leur biographie, c'est, pour nous, une leçon, et, pour la patrie, une gloire. S'il faut laisser apercevoir l'homme à côté du grand homme, pour la vérité du portrait,

il faut pourtant se souvenir avant tout que c'est du grand homme qu'il est question. On n'est pas tenu à la neutralité, on est tenu au respect. Dans ces conditions, on peut tout dire sans blesser personne.

M. Guizot a servi la Restauration en l'avertissant; M. Thiers l'a renversée, après l'avoir constamment combattue. Ils se sont ralliés l'un et l'autre à la monarchie de Juillet, et lui ont rendu à l'envi les plus éminents services ; mais M. Guizot voulait la retenir, et M. Thiers la pousser. M. Guizot voulait que la monarchie fût aussi monarchique que possible, dans l'intérêt de l'ordre et même de la liberté; M. Thiers voulait qu'elle fût aussi peu monarchique que possible, et ne croyait pas que la liberté fût autre chose qu'un vain leurre, si le dernier mot n'appartenait pas au peuple. Il voulait un roi qui ne fît que régner, et c'était en vérité bien peu de roi. Quand M. Thiers, en 1871, entreprit la réorganisation de la société et du gouvernement,

&2 TIIIERS, GUIZOT, RÉMUSAT

M. Guizot, de sa retraite, applaudit à ses efTorts. A peine \it-il la France évacuée et la machine gouvernementale en mouvement, qu'il voulut ramener le premier gouvernement qu'il avait servi, le gouvernement de la Restauration, espérant que les révolutions lui auraient enseigné la liberté, et ne comptant pas sur la durée de l'ordre en dehors de la monarchie héréditaire et séculaire. Il fut un des instigateurs de la fusion, que M. Thiers combattit et fît échouer. Ces deux hommes finissaient comme ils avaient commencé. Ils n'ont été ni l'un ni l'autre fidèles à une dynastie ; mais ils ont été jusqu'au bout fidèles à leurs idées et à leur caractère.

Comme je le rappelais tout h l'heure, quand l'Assemblée nationale fut réunie a Bordeaux en 1871, à l'heure la plus douloureuse de notre histoire, il n'y eut d'hésitation dans aucun parti : monarchistes et républicains s'unirent pour porter M. Thiers à la présidence. On ne chercha pas, on n'eut

PREFACK 5:!

pas de conciliabules; tout le monde, dans l'Assemblée et hors de l'Assemblée, savait qu'il n'y avait pas d'autre choix à faire. Je ne dis pas même assez en parlant de l'unanimité de la France : l'Europe nous aurait désigné M. Thiers tout d'une voix. Nous n'avions pas d'autre homme d'État. Ceux de l'Empire étaient naturellement exclus, la République n'avait pas eu le temps d'en former, et M. Guizot, qui n'avait pas moins de quatre-vingt-trois ans, vivait depuis vingtdeux ans dans la retraite. Non seulement M. Thiers était seul, non seulement il était grand, mais il était, à ce moment, très populaire. Les anciennes injustices et les anciennes querelles étaient effacées par l'éclat de ses derniei*s services. Il était le seul homme en Europe qui eût vu clair, dès 1866, dans les projets de la Prusse, et qui eût combattu avec acharnement pour détourner l'Empire des résolutions fatales qui nous avaient précipités dans l'abîme. Je veux citer quelques faits ; car il faut

54 r 11 1 10 li S . ( ; r I z < > r . Il i-: M f s a t

toujours se déiïer do In nK^moire des peuples.

M. Thiers a prédit la reconstilulion de Fempire d'Allemagne, le 3 mai 1866, en ces termes :

u II y a une puissance qui voudrait si; servir des idées allemandes pour aboutir à un résultat qu'il est facile de voir, qui est connu, publié de toutes parts et en cent façons. Cette puissance, c'est la Prusse. Si la prochaine guerre lui est heureuse, elle s'emparera de quelques-uns des Etats allemands du Nord ; et ceux dont elle ne s'emparera pas, elle les placera dans une Diète qui sera sous son influence. Elle aura donc une partie des Allemands sous son autorité directe, cl l'autre sous son autoril»' indirecte. Et puis, Ton admettra l'Autriclie, comme protégée, dans ce nouvel ordre de choses.

» Et alors, permettez-moi de vous le dire, s'accomplira un grand phénomène vers lequel on tend depuis plus d'un siècle; on verra refaire un nouvel empire germanique, cet empire de Charles-Quint, qui résidait autrefois à Vienne, qui résidera à Berlin, qui serait bien près de

notre frontière, qui la presserait, la serrerait; et, pour compléter l'analogie, cet empire de Charles-Quint, au lieu de s'appuyer, comme dans les xv'' et xvi° siècles, sur l'Espagne, s'appuierait sur l'Italie... »

Il faut relire aussi son discours du 1" juillet 1868 :

« On a fait l'unité de l'Italie, et l'on a rendu ainsi l'unité de l'Allemagne inévitable. On a fait plus que la rendre inévitable ; on Fa faite soi-même, et j'en suis inconsolable! Oui, messieurs; on a commis, en 1866, une faute peutêtre irréparable; je dis peut-être, car j'aime à espérer encore qu'elle ne le sera point. Mais on en commettrait une aussi grande aujourd'hui en se jetant témérairement dans la guerre. En 4866, vous n'aviez pas besoin d'agir, il aurait suffi de parler. Aujourd'hui, il faut non seulement s'abstenir d'agir, il faut presque s'abstenir de parler. Il ne nous reste qu'une chance; c'est que le sentiment fédéral, qui a toujours régné en Allemagne, renaisse... »

Je voudrais citer tous ces discours, et les faire relire à tous ceux qui marchandent à

:)•) THIKRS. (iriZOT. RKMrSAT

M. Thiers leur reconnaissance. On oublie si vite dans notre pays! On ne se souvient que de la haine, et des services rendus h la haine; le reste s'efface. Et pourtant, il n'y a rien de plus émouvant que la longue et terrible scène du 15 juillet 1870 :

M. Thiers. — Il y aura des jours où vous regretterez votre précipitation. [Allons donc! allons donc!)

M. DE Pire. — Allez à Coblentz.

M. Thiers. < — Offensez-moi... Insultez-moi... Je suis prêt à tout subir pour défendre le sang de mes concitoyens que vous êtes prêts à verser si imprudemment! Je souffre, croyez-le, d'être obligé de parler ainsi...

M. DE Pire. — C'est nous qui souffrons de vous entendre!

M. Thiers. — Lorsque je vois que, cédant à vos passions, vous ne voulez pas prendre un instant de réflexion, que vous ne voulez pas demander la connaissance des dépêches sur lesquelles votre jugement pourrait s'appuyer, je dis que vous ne remplissez pas dans toute leur étendue les devoirs qui vous sont imposés.

PRKFACK 57

M. Jérôme David. — Gardez vos leçons. Nous les récusons!

M. Thiers. — Dites ce que vous voudrez; mais il est bien imprudent à vous de laisser soupçonner au pays que c'est une résolution de parti que vous prenez.

31. Thiers a trois sortes d'ennemis : la Commune, qu'il n'a pas suffisamment détruite, puisqu'elle est encore là, et toute prête; un certain nombre de monarchistes à qui les griefs, d'ailleurs très discutables, d'un parti, font oublier ou méconnaître les immenses services rendus au pays, et un groupe de républicains doublement ingrats, comme républicains et comme patriotes, que j'ai vus, je puis le dire, à ses genoux, et qui, renouvelant la tentative d'un ministre du Seize-Mai, et voulant déplacer la gloire, cherchent ailleurs que dans M. Thiers le libérateur du territoire et le fondateur de la République. Il faut laisser ceux-là à leurs jalousies et à leurs rancunes, et leur permettre de nier en toute liberté jusqu'à la capacité politique de

M. Thîers. Mais je dirai un mot des deux autres.

D'abord il ne faut pas s'étonner qu'il soit attaqué à la fois à gauche et à droite : c'est l'histoire et l'honneur de toute sa vie. Il a combattu tous les excès, et a eu constamment tous les exagérés contre lui.

La Commune, pour première injure, appela M. Tliiers un fuyard. Elle traita de fuyards, et de francs-fuyards, par opposition aux francs -tireurs, tous les membres du gouvernement et les chefs de l'Assemblée de Versailles. L'histoire de la journée du 18 mars est pourtant bien simple. La Commune avait les canons ; elle savait que les vieux, les véritables régiments, ceux qui avaient combatlu, étaient prisonniers ou massacrés; elle comptait attirer facilement à elle cette prétendue armée de Paris qui n'était qu'une masse confuse et incohérente où ses passions avaient déjà pénétré : cela fait, elle aurait traité M. Tliiers comme elle avait traité Lecomte et Clément

l'RKFACH 5y

Thomas. C'était Taffaire d'une journée.

M. Thiers déjoua ces calculs en transportant à Versailles l'armée et le gouvernement. La Commune en fut profondément irritée.

Sa proie et sa victoire lui échappaient. Elle s'en vengea par une injure qui, en France, est toujours sanglante. Elle cria : « Aux fuyards! » comme elle avait crié un mois auparavant : « Aux capitulards! » et ce fut une huée formidable; car les imbéciles ne manquèrent pas de faire chorus avec les méchants, selon leur coutume.

Ce fuyard était la bravoure même, et il en avait donné des preuves éclatantes sous le roi Louis- Philippe, en marchant au premier rang contre les émeutes, comme s'il avait été un officier d'avant-poste. M. Thiers avait appris par une longue expérience qu'il ne faut pas laisser l'armée au milieu d'une population insurgée qui l'attire, qui lui demande ses fusils, qui les prend des mains des soldats en souriant et en les appelant frères, qui leur parle de patriotisme et

.50 THIERS, (iUIZOT. UÉMUSAT

de liberté. Il m'a dit bien des fois, on 1848, que la faute du gouvernement, en Février, avait été de ne pas comprendre que, si la garde nationale tournait, ou seulement hésitait, l'armée de Paris ne se battrait pas. Il disait qu'on aurait dû quitter Paris pour le reprendre. Il proposa formellement ce plan de conduite au mois de juin de la même année, et le fit accepter sans aucune peine. Tout était convenu ; Sénard, le président, avait un blancseing pour désigner la ville où l'Assemblée devrait se rendre ; nous ne devions la connaître qu'au dernier moment ; mais M . Tliiers me dit en confidence que ce serait h Bourges. Cavaignac et Lamoricière rendirent cette résolution inutile. Elle avait été prise en comité secret, dans l'ancienne salle des députés. Tous ceux qui y concoururent, et c'était à peu près toute l'Assemblée, se disaient que l'armée de Paris était démoralisée par l'échec de Février; que le reste de l'armée au contraire, l'armée de province, voulait prendre une revanche; qu'elle se-

rait secondée par la garde nationale des départements, animée contre Paris et dévouée à l'ordre ; qu'il fallait au plus tôt sortir de Paris, et en faire sortir les soldats qui s'y trouvaient; que, quand on ne peut pas combattre un incendie, la dernière ressource est de lui ôter ses aliments ; que si, grâce à cette retraite momentanée, le gouvernement, l'Assemblée et l'armée restaient saufs, l'affaire se réduirait à une émeute dans Paris, mais que, si Farmée était séduite ou vaincue, l'émeute s'étendrait à la France entière et serait une révolution. Nous ne sortions pas alors d'une collision avec l'ennemi ; nous n'avions pas subi de défaite ; la France était en possession de toute son armée, devant laquelle les murailles seraient tombées d'elles-mêmes. La situation était bien différente et bien plus pressante en 1871.

Il n'y avait guère d'autre armée en France, que l'armée des Prussiens qui cernait Paris. Nos soldats, nos vrais soldats expiaient dans les prisons de l'Allemagne l'incapacité

et les dissensions de leurs chefs. Yinoy était un général vigoureux, mais il n'avait sous la main que des régiments en voie de formation, oti Ton avait versé à la hâte des hommes venus de toutes parts, qui ne se connaissaient pas entre eux, et que leurs officiers ne connaissaient pas, dont un grand nombre vivaient en état permanent d'insubordination, et n'attendaient que le signal pour passer aux insurgés. Il fallut à M. Thiers un mois pour refaire l'armée à Versailles, avec des peines infinies, et des généraux tels que Mac-Mahon, Yinoy, de Cissey, Ladmirault, Ducrot; il l'aurait perdue à Paris en une journée, et il aurait perdu la France avec elle.

Il eut donc mille fois raison de préférer un siège régulier à la bataille des rues.

Du reste, il faut le laisser parler luimême. Il a exposé les motifs de sa conduite devant l'Assemblée de Versailles, le 21 mars 1871 , dans les termes les plus clairs. Il ne pouvait pas tout dire; mais ce qu'il a dit est concluant.

(( J'ai vu avec douleur tomber, en 1848, un gouvernement qui m'était cher. Je ne suis l'homme d'aucun parti, messieurs ; je me rappelle seulement le passé et je ne le désavoue pas. Ce gouvernement est tombé uniquement parce que des détachements de soldats étaient submergés dans la population de Paris, et que, dans cette situation, une troupe devient impuissante : elle ose à peine montrer ses armes au milieu de la multitude qui l'environne. [C'est vrai! C'est vrai!)

» Eh bien, sans douter de l'armée, sans la calomnier, je me suis dit qu'il y avait, dans les circonstances présentes, une affaire de jugement et de résolution, que, sans jugement et sans résolution, nous allions perdre la France, c'est-à-dire cette Assemblée qui la représente et peut seule la sauver de l'anarchie; je me suis dit qu'il ne fallait pas laisser les troupes noyées dans ce chaos, qu'il fallait les ramener en arrière de la rive gauche de la Seine, que là elles seraient à l'abri de tout contact dangereux ; que là elles pourraient se servir de leurs armes.

» Je m'applaudis aujourd'hui de cette pensée ; et, si nous sommes ici au milieu d'une armée fidèle, qui saura faire respecter en vous la sou-

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veraineté vivante de la nation, c'est, permettezmoi de le dire, parce que j'ai eu cette pensée et que mes collègues m'ont aidé à la réaliser. »

Il fit le siège, en homme d'État résolu,

qui comprenait que toute hésitation serait

• une trahison. On peut dire qu'il avait alors

des ennemis de tous les côtés. Ceux qui lui déchiraient le cœur étaient les Français.

11 fallait vaincre, et vaincre promptement, par humanité. La Commune reproche à M. Thiers d'avoir tiré le canon sur Paris; mais Paris tirait le canon sur l'Assemblée. Parce qu'il avait plu h une troupe d'hommes égarés de prendre les armes contre le gouvernement légal du pays, fallait-il que ce gouvernement et l'Assemblée, issue du suffrage universel, lui abandonnassent la France entière, et, avec la France, tous les principes protecteurs des sociétés humaines? L'insurrection n'a jamais le droit de se plaindre de la répression; elle ne peut en blâmer que l'excès. Quand la Commune reproche à M. Thiers les violences commises par les

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troupes entrant dans Paris, elle oublie ou méconnaît la plus triste et la plus incontestable des vérités , c'est qu'il n'y a pas d'assaut qui ne finisse par un massacre. On n'est maître du soldat que jusqu'à la victoire exclusivement. Les combattants n'étaient pas seuls furieux. J'ai vu insulter des convois de prisonniers; j'ai entendu des femmes crier vengeance sur leur passage. Je blâmais alors amèrement ces violences, et je ne veux ni les excuser, ni les atténuer, ni les pallier. J'avoue que j'aurais voulu une armée se souvenant aussitôt après la bataille que ceux qui venaient de tirer contre elle étaient des concitoyens; mais ce serait rêver une armée de philosophes , c'est-à-dire l'impossible. Oui, il y a eu des représailles terribles. Je nie absolument qu'on ait le droit de les faire remonter jusqu'au maréchal de Mac-Mahon, qui était le chef de l'armée, et jusqu'à M. Thiers, qui était le chef du gouvernement. Ils s'épuisèrent en efforts pour ramener l'ordre dans la rue et le calme

m THIERS, GUIZOT, RÉMUSAT

dans les esprits. On oublie bien vite le nombre des familles qui avaient des morts, les commerçants et les industriels dont les ateliers et les magasins n'existaient plus. On rentrait chez soi en marchant sur des cadavres, et pour n'y retrouver que des ruines.

Que dit encore la Commune, dans ses éternelles revendications? Elle a une foule de griefs, qui tous naissent les uns des autres, parce qu'au fond elle n'en a qu'un seul à opposer à M. Thiers, et c'est de l'avoir écrasée. Après les canonnades elles massacres, elle parle de proscriptions, où sont-elles? Il y a eu des proscriptions en 1848 et en 1852; il n'y en a pas eu en 1871. Le premier mot de M. Thiers, quand on entra dans Paris, fut celui-ci : « Ils auront des juges! » Je l'ai entendu, non pas une fois, mais cent fois. On lui représentait qu'il y avait quarante mille prisonniers, et que les procès dureraient des années entières; il répondait : « On les jugera.»

11 monta à la tribune le 22 mai 1871, et prononça ces paroles mémorables : « D faut

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que l'expiation des crimes commis ait lieu au nom de la loi et par la loi ! » L'Assemblée entière s'associa à cette résolution; résolution d'autant plus louable qu'aucune autorité légale n'avait prononcé la sentence des otages, des dominicains d'Arcueil, de Gustave Chaudey et de tant d'autres victimes de la Commune. Ainsi finit dans notre pays l'ère des exécutions sans jugement.

La Commune reproche au Président de n'avoir pas assez usé du droit de grâce; mais il n'avait pas le droit de grâce, il n'avait que le droit de consentir à la grâce. Il fallait qu'elle lui fût présentée par une commission de quinze membres nommée à cet effet par l'Assemblée nationale. Sur 40.000 prisonniers arrêtés presque tous en flagrant délit ou les armes à la main, beaucoup furent élargis par les commissions militaires nommées à la suite de la visite que je fus chargé de faire sur les pontons avec l'amiral Krantz, d'autres furent acquittés par les conseils de guerre ou condamnés pour simples délits à

des peines correctionnelles. Les condamnés pour crimes furent au nombre de 9.596, sans compter les contumaces; 6.501 condamnés firent appel à la clémence du Président et de la Commission ; 2.570 obtinrent des remises partielles ou totales de leur peine. Le Président et la Commission furent toujours d'accord. Si le nombre des graciés n'est que de 2.570, tandis que la Commission a présenté 3.004 rapports concluant à des grâces, c'est que plusieurs centaines de condamnés ont renouvelé leur demande, et ont été l'objet de deux ou plusieurs rapports. La Commission a duré plus longtemps que M. Tbiers. Tant qu'il exerça le pouvoir, il n'y eut jamais de désaccord entre la Commission et lui. Non seulement il consentait toujours, mais il lui est arrivé de solliciter, et dans des cas graves. Il aimait la clémence. Il a pu s'en vanter, le 24 mai 1873, en pleine Assemblée, et devant les membres de la Commission, qui savaient à quoi s'en tenir, sans crainte d'être démenti. On l'oublie, parce qu'il n'hésitait jamais à

combattre. Il n'hésitait pas non plus à punir quand il le fallait. Il se sentait responsable de la sécurité des citoyens. Il pensait qu'il n'aurait pu, sans prévariquer, combattre avec mollesse pendant la lutte, et qu'il ne pouvait, sans folie, affaiblir la répression après la victoire. Mais, s'il trouvait une occasion de pardonner, il l'embrassait avec joie. Au milieu des colères qui éclataient de tous côtés, il fut le premier à être calme.

La Commune a été amnistiée en 1880.

L'amnistie, qui a réuni à cette époque 308 voix contre 136, n'avait pas même été prise en considération quand Victor Hugo l'avait proposée à Versailles. Une proposition de M. Brisson n'avait obtenu qu'à grand'peine et après de longs délais d'être discutée. On y revint tout à coup en 1880. On prit alors la France par surprise. Le parti qui était au pouvoir, et qui avait intérêt à se concilier momentanément les partis extrêmes, passa sans transition du refus le plus obstiné à la propagande la plus active, Il cria sur les toits que les inimitiés

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avaient disparu de part et d'autre ; que les condamnés brûlaient de donner la main h leurs juges, et les juges aux condamnés. Ce revirement fut aussi étrange par sa rapidité que par la profonde illusion sur laquelle il reposait. Je me sers du mot illusion, parce que je m'efforce de croire qu'on se trompait soi-même avant d'essayer de tromper les autres. On disait journellement dans la presse gouvernementale et à la tribune : « Tout le monde veut la réconciliation. » Mais les amnistiants seuls, la voulaient; les amnistiés en faisaient fi. Ils se sont chargés, depuis leur retour, de nous le signifier de toutes les façons. J'en ai assez dit sur tout cela. Laissons toutes les attaques qui viennent de ce côté. Ce qu'on reproche à M. Thiers, c'est d'avoir été courageux et victorieux. Il est également vrai qu'il nous a sauvés de la Commune et débarrassés des Prussiens. 11 a sauvé d'abord la société, et ensuite la France. Je viens maintenant aux monarchistes.

La plupait d'entre eux, se mettant au-dessus

des questions de parti, sont reconnaissants à M. Thiers des services rendus à la France et à l'ordre ; c'est la grande cause, après tout, devant laquelle s'efface tout le reste. Quelques-uns lui reprochent encore, après douze ans écoulés, son message de 1873. Ils pensent qu'ayant servi le roi Louis-Philippe, il était à jamais engagé dans leurs rangs, et ils regardent comme une trahison la part qu'il a prise à la fondation de la république. Ils disent qu'il a préféré l'intérêt de son ambition à celui de la patrie. Comme ils croient que la monarchie est possible en 1885, et qu'elle seule peut nous sauver, ils affirment qu'elle était possible dans les mêmes conditions en 1873, et que M. Thiers a retardé le salut de douze ans.

Je réponds d'abord que M: Thiers a accepté le gouvernement à Bordeaux dans la seule pensée de conclure la paix et de reconstituer l'administration et les finances. On le nommait pour cela ; il acceptait pour cela.

Il le rappela fièrement, le 24 mai 1873.

" Je vous ai dit à Bordeaux : « Lorsque ce » noble blessé qu'on appelle la France aura » recouvré ses forces, alors, vous pourrez lui » remettre son sort à lui-même, et il en dé- » cidera. »

» Quant à moi, voici mon engagement personnel : Vous me remettez la République, je vous rendrai la République. Et ce n'est pas un acte de loyauté envers le parti républicain, c'en est un envers vous-mêmes ; car, si j'avais favorisé clandestinement la monarchie, comme on ne pouvait pas appeler au trône trois dynasties, j'en aurais servi une, et trahi deux. »

Ainsi la question de parti était ajournée à Bordeaux d'un commun accord; elle l'étaitpour rAssemblée,puisque tous les partis se réunirent dans le même vote, et elle l'était pour lui, puisqu'en formant son ministère, il songea uniquement à la bonne expédition des affaires. Il était fort anxieux dans ce temps-là au sujet de la République. Il lui conseillait la sagesse, et il la croyait incapable d'être jamais sage. Un jour que nous faisions quelques pas sur les quais de Bordeaux, après un travail acca-

blant, et que je lui prêchais la République, il me dit en riant : « Ce n'est pas vous qui êtes la République ; c'est Gambetta. » On sait ce qu'il pensait alors de Gambetta, et comment il le qualifiait. Il mit dans son ministère quelques républicains : Jules Favre, Picard et moi. lime connaissait depuis 1838. Il avait siégé à côté de Picard et de Jules Favre sur les bancs du Corps législatif pendant sept ans. Tant que M. Marie avait vécu, nous avions tenu nos réunions chez lui, et M. Thiers y avait assisté régulièrement, comme M. Berryer. M. Thiers, M. Berryer n'abandonnaient pas une ligne de leurs programmes ; nous mettions nos résistances en commun. Nous étions tous d'accord pour la hberté. En nous appelant, Jules Favre, Picard et moi, à faire partie de son cabinet, il pensa, et il nous dit que nous étions surtout nécessaires comme transition; qu'avec nous, son gouvernement pourrait paraître neutre , comme il l'était en efTet; que, sans nous, il passerait pour un gouvernement de contre-révolution. Je ne me

rendis à ses raisons qu'au bout de plusieurs jours. L'expérience du gouvernement de la Défense nationale, oii je m'étais trouvé presque toujours seul de mon avis, me portait à la retraite. Je ne cédai que quand Jules Favre déclara que son acceptation était subordonnée à la mienne. Je voulus conserver ma liberté sur des questions qui ont en tout temps vivement préoccupé M. Thiers : l'instruction obligatoire, dont il était l'ennemi, et les douanes, dont il voulait tirer un grand parti. Je ne me contentai pas de faire verbalement mes réserves ; je les lui adressai dans une lettre dont j'ai la minute, et que je communiquai à M. de Larcy et à M. Dufaure, qui, sur la question du libre échange, sur celle-là seulement, partageaient à peu de choses près mes opinions. Je n'étonnerai personne en disant que, dans un moment pareil, la question d'impôts nous préoccupait presque autant que la libération du territoire, parce que c'était, au fond, la môme question. Nous connaissions les vues de

M. Tliiers et de M. Lambrecht, qu'il meltait au Commerce; et il nous proposait, pour le ministère des finances, M. Buffet. M. Buffet refusa immédiatement, péremptoirement. Il songea aussitôt à 31. Pouyer-Quértier. On se rappelle que le gouvernement avait été obligé de se diviser en deux parties. M. Thiers était h Paris, ayant à côté de lui Jules Favre et Picard, et il luttait avec désespoir contre les exigences de M. de Bismarck. Il ne voulail pas, il ne pouvait pas être distrait par d'autres soucis. J'étais resté à Bordeaux avec les antres ministres. J'avais l'intérim du ministère de l'intérieur et la direction générale des affaires. Il m'avait dit en partant, pour toute instruction . « Faites comprendre à tout le monde la nécessité de Tordre; imposez-le, s'il le faut; ajournez les questions douteuses; mais, pour Dieu, ne souffrez pas qu'on ajoute au poids accablant que je porte. » Voici la lettre qu'il m'écrivit de Paris sur le choix du ministre des finances. J'en donne un long extrait, parce qu'elle montre à quel point la

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