‹ Thiers, Guizot, RémusatChapitre 2 sur 12 · T H I H RS , G U I Z O T , 1{ K M T S A T · texte numérisé non relu

T H I H RS , G U I Z O T , 1{ K M T S A T

forme même du gouvernement élait eu dehors de ses préoccupations. La république était le gouvernement de fait; il s'en tenait là, jusqu'à ce que les questions urgentes qui nous tenaient à la p^orge fussent résolues.

« Paiis le ^24 février 1871.

» Mon cher collègue,

»... Je vous prie de me répondre sur le futur ministre des finances. D'accord avec MM. Jules Favre et Picard, j'ai fait choix de M. Pouyer- Quertier. Sans doute, il est un peu vif et aura besoin d'être contenu; mais il est calculateur de premier ordre, fécond en ressources, vaillant au dernier point, et parfaitement estimable. En politique, c'est un neutre qui ne sera jamais gênant ou tendra très sincèrement vers la politique du cabinet. Quant au libre échange, il y a au Commerce le sage des sages, ce qui est une garantie. J'ai dit à M. Pouyer-Quertier qu'il fallait se borner à relever modérément les tarifs, mesure d'ailleurs indispensable pour les finances ; car les douanes seules pourront nous donner cent millions do francs, ressource principale

du futur budget. Je lui ai dit aussi que le choix était subordonné à votre agrément. Comme il faut absolument constituer le ministère, surtout pour les finances, qui exigent une création de ressources dès les premiers jours de mars, je vous prie de convoquer le conseil immédiatement et de me répondre par le télégraphe sans perdre un instant.

» Je vous quitte, mon cher ami, et vous remercie des services que vous rendez à l'Etat. La composition ministérielle a été universellement approuvée. Tout à vous, à tous.

» A. TmERS. »

Quoi qu'il en dise de la neutralité de Pouyer- Quertier, neutralité patriotique à laquelle tout le monde était tenu dans un pareil moment, personne ne doutera de l'impartialité absolue d'un homme qui, à côté de Jules Favre, Picard et moi, mettait Pouyer-Quertier, Dufaure, Lambrecht, de Larcy. Il laissait à la guerre et à la marine le général Leflô et l'amiral Pothuau. Tout le monde connaissait les opinions politiques de Leflô, et aucun de nous ne connaissait alors celles de l'amiral.

Nous savions seulement qu'il était, comme son collègue, le brave des braves, et cela nous suffisait.

Le choix de M. d'Aurelles de Paladines pour le commandement de la garde nationale de Paris n'était pas moins significatif. Voici comment il me l'annonça. Toutes les lettres que je cite sont écrites de sa main ; je ne sais comment il trouvait le temps d'écrire. Il est aisé de voir qu'il écrivait à la hâte, et qu'il ne se rehsait pas.

(( Nous avons, M. Jules Favre, M. Picard et moi, fait un choix que vous appouverez, je l'espère, pour le commandement de la garde nationale de Paris. On nous disait que c'était une mesure urgente à prendre, et on avait certainement raison. J'ai pris le consentement du général Vinoy, qui se conduit ici à merveille, et qui a la confiance générale. Le choix dont je vous parle est celui du général d'Aurelles de Paladines, qui est estimé partout, mais particulièrement ici parce qu'il a été le seul à remporter un avantage incontesté à Coulmier. Il a consenti avec réflexion, mais a mis une condition, c'est

de n'entrer en charge qu'après la solution d une question qui occupe ici tout le monde, le passage des Prussiens à travers Paris... Nous aurions bien voulu, MM. Jules Favre, Picard et moi, pouvoir vous consulter sur le choix du général d'Aurelles, mais l'urgence étant constatée ici, principalement pour les autorités locales qui disaient qu'on laissait Paris sans gouvernement, et par l'espérance d'un bon choix à rassurer, il a fallu prendre son parti, surtout le candidat étant irréprochable, et se trouvant à Paris, au sein de la commission. »

La commission dont il parle est celle que l'Assemblée avait nommée pour l'assister de ses conseils pendant la négociation, sans prendre part à son autorité ni à sa responsabilité. Le général d'Aurelles de Paladines, qui était député, en faisait partie.

M. Thiers vint à Bordeaux pour faire adopter le traité de paix. J'ai raconté ailleurs les scènes déchirantes qui eurent lieu dans le sein de l'Assemblée. Quand on eut décidé de transférer le siège du gouvernement à Versailles, je revins ici avec lui. Nous fûmes

obligés de faire un long détour, à cause de la situation des chemins de fer. Nous étions seuls, lui et moi, avec Barthélémy Saint- Hilaire. Il nous parla des choix qu'il avait faits pour nous représenter à l'étranger. Le duc de Broglie avait accepté d'aller à Londres, et M. de Vogué à Constantinople. Il avait supplié Rémusat d'être notre ambassadeur à Vienne; mais Rémusat, qui était accouru pour donner ses conseils et son appui, ne voulait pas de fonctions publiques. Il ne céda qu'à grand'peine, un an après, aux supplications pressantes de tous ses amis et particulièrement de M . Thiers . Tous les choix furent faits dans le même esprit. Sans les trois ministres qu'il avait paru indispensable de conserver, on aurait pu regarder comme complète l'application de la fameuse formule : la République sans républicains.

Quand les princes de la famille royale et ceux de la famille impériale voulurent rentrer, il y eut de longues délibérations dans le sein du conseil et dans les groupes parle-

mentaires. Les avis étaient très partagés dans le parti républicain. La république de 1848 avait proscrit les Bourbons; mais elle avait admis les Bonaparte comme citoyens, et même comme députés. Elle avait eu à s'en repentir. On se demandait si la présence des princes ne serait pas un prétexte d'agitation; on se demandait même s'il était dans leur intérêt de revenir. Les idées de liberté l'emportèrent. On pensa généralement que ces prétentions contradictoires s'annuleraient et que la République montrerait sa force en les bravant.

Je pourrais citer toutes les occasions oîi M. Thiers répétait à la tribune qu'il rendrait le dépôt tel qu'il l'avait reçu, que le prix serait aux plus sages ; mais ses paroles sont dans tous les souvenirs. Il tenait le même langage dans les commissions où on l'appelait perpétuellement, devant les députations de toutes sortes qui se succédaient à l'hôtel du gouvernement, dans le sein du conseil et dans l'intimité. Il faudrait ne l'avoir jamais connu

St THIEKS, GUIZOT, RÉMUSAT

pour suspecter sa sincérité. Quand il n'aurait pas été sincère par nature et par habitude, il l'aurait été par orgueil. Il était, en tout, courageux, et il savait ce que vaut et ce que peut le courage.

Il y a pourtant un de ses discours dont je veux rappeler quelques passages, non seulement parce qu'ils sont topiques, mais parce qu'ils servent à caractériser sa situation et celle du gouvernement. Ce discours lui a été reproché comme contenant des engagements contraires à la politique qu'il a plus tard adoptée dans le message. On était au 27 avril 1871. Il était à la tribune pour rendre compte de ses entrevues avec les nombreux délégués qui venaient, de la part des grandes villes, lui demander de réconcilier la Commune et l'Assemblée, de faire la paix par des concessions mutuelles. Il raconte d'abord qu'il leur a démontré que l'Assemblée de Versailles représente et défend la liberté, tandis que le gouvernement de la Commune est un gouvernement despotique.

« Voilà, messieurs, ce que je leur ai dit, à ces citoyens bien intentionnés ; et, croyant en cela ne pas être infidèle à votre pensée, je leur ai dit aussi : Que voulez- vous? Le maintien de la République? Eh bien, elle existe, et je vous garantis une chose : quoiqu'on accuse cette Assemblée, et malgré tout ce qu'on peut en dire, je vous garantis que nulle part il n'y a un complot, une arrière -pensée contre l'institution actuelle. Nous avons pris les uns envers les autres un engagement. Cette Assemblée avait un pouvoir constituant : elle n'a pas songé à en user ; elle a respecté ce qu'elle a trouvé. Elle a été nommée par des électeurs qui, en très grand nombre, sont des électeurs monarchiques. Et cependant, a-t-elle fait un effort pour changer la forme du gouvernement qu'elle rencontrait en arrivant? Non, elle a eu, et elle a tous les jours la sagesse de respecter le fait qu'elle a trouvé! Il est bon qu'on sache cela partout; il est bon que ceux-là mêmes qui nous réduisent à l'emploi de la force le sachent aussi bien que personne. Non! non! je le répète pour montrer quelle est la bonne foi de cette sage et loyale Assemblée, non, il n'y a nulle part un dessein, un complot contre le fait actuel, contre le fait

du gouvernement sous la forme qu'il a présentement. Vous ne songez tous qu'à une seule chose : aider le gouvernement dans la poursuite de sa mission, de la mission que j'ai acceptée, non pas de constituer, mais de réorganiser. [C'est cela! c'est cela!)

» C'est la tâche que le gouvernement poursuit en ce moment; il n'en a pas une autre, et je donne à l'insurrection le démenti le plus solennel quand elle ose prétendre que l'on conspire ici contre la République; je lui dis: Vous en avez menti ! Il n'y a contre la République qu'une conspiration, c'est celle qui est à Paris et qui oblige à verser le sang français. [Applaudissements prolongés . \ »

Ce discours donne lieu à plusieurs remarques. La première, qui est frappante, est celle-ci : C'est que le seul espoir qu'on eût d'amener les Parisiens à se soumettre, et leurs défenseurs dans les départements à leur conseiller la soumission, c'était de bien établir qu'on ne conspirait pas à Versailles contre la République. Si M. Thiers avait été moins net dans ses affirmations, s'il avait laissé

rUEFACE Sf)

soupçonner que la forme républicaine courait quelque péril, il aurait donné à l'insurrection une grande force ; au lieu d'être un parti sans nom, sans idée, poussé seulement par des colères ou des convoitises, le parti de la Commune serait devenu le parti républicain : le parti républicain dévoyé, mal conduit, mais qui, peu à peu, aurait recruté des hommes et se serait donné un programme. On ne pouvait sauver l'Assemblée et le gouvernement établi par l'Assemblée, on ne pouvait terminer la guerre civile, qu'en démontrant bien que la Commune n'était pas dans son droit en se prétendant armée pour la défense de la République.

On oublie cela aujourd'hui ; on se hâta de l'oubher en 1871; on ne s'en souvenait plus quatre mois après le discours que je viens de citer; mais, au mois d'avril, dans le fort de la lutte, personne ne pouvait le méconnaître. C'était l'évidence. L'Assemblée monarchique approuvait le langage de M. Thiers; elle en profitait, et même elle en

m TMIKRS, anZOT, RK.MISAT

vivait. On lui a dit plus tard : « C'est sous le drapeau de la République que nous avons réorganisé la France. » Ou pouvait aussi ajouter que c'est sous ce drapeau et grâce à lui qu'on avait vaincu l'insurrection.

On a répété que M.^ Tliiers, dans ce discours, s'engage à ne rien faire ni pour ni contre la République, et que, plus tard, il s'est .prononcé pour la République. Mais il faut tenir compte des temps et de la situation. En avril 1871, il parle à une assemblée monarchique, et dans un moment où le parti républicain est divisé contre lui-même par une guerre furieuse. Tout ce qu'il peut demander aux monarchistes qui l'entourent, c'est de ne pas user du pouvoir constituant; car, s'ils en usaient, ils renverseraient la Républi(|ue, et il s'ensuivrait une lutte formidable, dont l'issue ne manquerait pas d'être fatale à la France. La droite avait, à cette date, la sagesse de le comprendre. Mais elle comprenait aussi que la durée de la république de fait faciliterait ravènement de la république défini-

soupçonner que la forme républicaine eourait quelque péril, il aurait donné à l'insurrection une grande force ; au lieu d'être un parti sans nom, sans idée, poussé seulement par des colères ou des convoitises, le parti de la Commune serait devenu le parti républicain : le parti républicain dévoyé, mal conduit, mais qui, peu à peu, aurait recruté des hommes et se serait donné un programme. On ne pouvait sauver l'Assemblée et le gouvernement établi par l'Assemblée, on ne pouvait terminer la guerre civile, ({u'en démontrant bien que la Commune n'était pas dans son droit en se prétendant armée pour la défense de la République.

On oublie cela aujourd'hui ; on se hâta de l'oubher en 1871; on ne s'en souvenait plus quatre mois après le discours que je viens de citer; mais, au mois d'avril, dans le fort de la lutte, personne ne pouvait le méconnaître. C'était l'évidence. L'Assemblée monarchique approuvait le langage de 3I..Thiers; elle en profitait, et même elle en

Page 1