S T II I E II S . G U I Z O T , R E M U S A T
n'y est pas seul vivant. La preuve est faite. Une société qui, après n'avoir rien su défendre, se défend pourtant ainsi elle-même, n'est pas morte, et ne mourra pas. On se dit qu'il faudra toujours compter beaucoup avec elle. On commence à se dire qu'elle pourrait bien, après avoir jeté l'Europe dans l'abîme, lui montrer comment on en sort. »
Son courage d'ailleurs fut admirable, à Paris contre le péril, à Londres contre la pauvreté. Ses jours furent un instant menacés : non par le gouvernement provisoire ; mais le gouvernement d'une révolution ne la gouverne pas; on peut dire tout au plus, quand il est honnête, qu'il la retient en la suivant. Obligé de se cacher et de fuir, il ne pensa qu'à sa famille, qu'il adorait et dont il était adoré. Une fois arrivé à Londres et réuni aux siens, il s'occupa de se créer des ressources par son travail. Ou lui offrit la chaire de littérature étrangère fondée à Oxford par M.Taylor; il la refusa. Il avait trois ouvrages en train : le complément de son Histoire de la
civilisation^ ses Etudes sur la révolution d'Angleterre, son Histoire de France racontée à mes petits-enfants. Il s'y remit, et il y était plongé tout entier avant que les barricades eussent disparu des rues de Paris.
Les colères s'apaisèrent assez promptement; le goût, le besoin de l'ordre prirent le dessus, et M. Guizot put rentrer en France sans courir le moindre péril. Il pouvait se vanter d'avoir été pendant un temps l'homme le plus injurié de la terre. L'injure ne va pas sans la calomnie. Il y était accoutumé de longue main, ce qui ne veut pas dire qu'il y fût indifférent. Il dédaignait, mais il souffrait. Quelques hommes ont une sorte de privilège pour être plus maltraités que les autres par l'opinion ; il était de ce nombre. Depuis qu'il s'était prononcé, en 1830, pendant la discussion de la Charte, pour la politique de résistance, il était tombé dans une impopularité qui ne fit que s'accroître. Je ne veux donner qu'un exemple, un seul, des procédés qu'on employait à son égard. On raconta qu'un
ÎSn T II HORS, GUIZOT, KÉiMUSAT
jour, dans un banquet, au milieu de ses électeurs de Lisieux, il s'était écrié : « Enrichissez-vous! » Voilà le conseil que donnai I à ses contemporains ce grand ministre, ce philosophe, ce chrétien, dont on vantait l'austérité ! Voilà, suivant lui, le but de la vie humaine, et de la société humaine! M. Guizol n'avait fait que vanter les avantages de l'activité et de la bonne conduite. Il avait dit : a Enrichissez-vous par le travail et l'épargne. » On peut juger s'il y eut contre lui, après sa défaite en février, un débordement d'outrages. L'année suivante, son fils avait repris ses études au lycée Bonaparte et devait être couronné au concours général. M. Guizot assistait à la séance de distribution, dans cettr salle de la Sorbonne autrefois illustrée par ses leçons. Nous nous demandions ce que ferait la jeunesse des écoles, quand le nom du candidat serait proclamé. Ce qu'elle fit? Elle ne se souvint, ce jour-là, que de la gloire. Les applaudissements furent si longs et si prolongés, qu'on se serait cru en 1828.
Tous les maîtres joignirent leurs acclamations à celles de leurs élèves, et M. Guizot fut contraint, par ceux qui l'entouraient, de se lever et de remercier. C'est une des journées oii j'ai senti vivement la supériorité des lettres sur la politique.
M. Guizot était rentré en France comme un citoyen qui pardonne à son pays, et non comme un proscrit qui est pardonné. Quelques amis pensèrent pour lui à une élection dans son ancien collège du Calvados. Il répondit sur-le-champ qu'il accepterait le mandat, mais qu'il ne voulait pas le solliciter. Pour le bien qu'il se croyait en état de faire, il avait besoin de la force que lui donnerait une élection spontanée. S'il revenait aux affaires, sa rentrée devait avoir la portée d'un événement : « Il a fallu un grand flot pour m'emporter; il faut que ce soit un grand flot qui me relève. » Il était trop fier pour répondre autrement, et trop habitué au maniement des hommes pour ne pas prévoir le résultat de sa réponse. Il appartenait désormais sans
réserve aux lettres, à l'histoire, à la philosophie, à vous. Messieurs. Nous le vîmes s'occuper de nos élections et de nos séances, comme s'il n'avait jamais connu de plus grandes affaires;
Qui res humanas miscuit olim...
Sur la fin de l'Empire, un ministre, M. Segris, songeant à émanciper l'enseignement supérieur, pria M. Guizot de former et do présider une commission chargée de préparer la loi. Il s'y adonna tout entier, et conduisit les travaux de la commission avec supériorité. Six ans après, sous la République, il voulut réunir en un synode national l'Église dont il faisait partie. Il gagna sur-le-champ le ministre des cultes qui n'aspirait qu'à étendre le droit d'association. Il vint à bout de convaincre M. Thiers. Il fut l'âme du synode dès qu'il fut convoqué, et y dépassa peut-être la mesure de ses forces. L'esprit était aussi sain et aussi actif que dans sa maturité ; mais le corps, quoique sans infirmité, ne pouvait
plus supporter ces grandes fatigues. Il écrivit à un ami : « Je ne m'étais pas douté jusqu'ici que j'avais quatre-vingt-six ans ; je viens tout à coup de l'apprendre. »
Le travail de cabinet ne le fatigua jamais. ïl avait, depuis sa rentrée en France en 1849, publié des éditions nouvelles de la plupart de ses anciens livres, complété ses travaux sur l'histoire de France et l'histoire de la révolution d'Angleterre, écrit de grandes biographies des hommes qu'il avait le plus admirés, tels que Washington, sir Robert Peel et M. de Broghe, composé quatre volumes de V Histoire de France racontée à mes petits-enfants. a II parle aux petits enfants, disait M. Vitet à propos de ce dernier livre, mais ce senties hommes qui l'écoutent. » Son talent, sans se transformer, était pourtant entré dans une phase nouvelle. M. Guizot, après avoir tant agi dans sa longue vie, avait définitivement quitté le monde, et ne faisait plus que le contempler. Il avait à la fois les clartés de l'expérience et le calme du détachement. Une de
ses grandes occupations, pendant cette longue et sereine période de sa vie, fut d'écrire sur notre situation religieuse et sur la morale religieuse. Il disait: u Dieu m'a donné de travailler à trois grandes choses : l'éducation du peuple, la fondation d'un gouvernement libre et le maintien de la paix. » Et il ajoutait : « Je remercie Dieu de m'avoir permis de consacrer ma vieillesse au service de la religion. »
M. Guizot répétait souvent que la vie est un mélange de grandes joies et d'amères douleurs. Les douleurs ne lui furent pas épargnées. Sa vie commence par une tragédie, le supplice de son père. Cette admirable Pauline de Meulan, qu'il aima si profondément, lui est arrachée en 1827. Elle mourut convertie au protestantisme par son mari, et pendant que, assis à côté d'elle, il lui lisait le sermon de Bossuet sur l'immortalité de l'âme. Il perdit, en 1833, sa seconde femme, après quatre ans de l'union la plus heureuse. En 1837, il perd son iîls aîné, mon condis-
ciple à FÉcole normale, François Guizot, jeune, charmant, plein de grands sentiments et de nobles espérances, déjà le confident de son père. Puis, après ces malheurs domestiques, le terrible et pour lui irréparable effondrement de 1848. Il subit le long supphce d'assister impuissant à la résurrection du second Empire, et à la seconde invasion, plus accablante que la première. Il vit encore mourir sa seconde fille, madame Cornéhs de Witt, qui ne le précéda que de quelques semaines dans la tombe. En revanche, il avait eu dans sa destinée bien des chances heureuses : l'amitié de M. Stapfer, celle de Suard, de M. de Fontanes, de M. Royer-Collard. Dieu avait mis sur son chemin des femmes incomparables ; sa mère, qui fut, toute sa vie, pour lui et les siens, la consolation, l'exemple et la règle vivante : elle mourut dans ses bras, en Angleterre, en mars 1848, six semaines trop tard; Pauline de Meulan, qui, sur son ht de mort, lui choisissait une compagne dans sa plus proche famille
•:>G TIIIERS, GUIZOT. RÉMUSAT
en disant : a Si je meurs, je veux qu'il soit malheureux le moins et le moins longtemps possible » ; des amies telles que la duchesse de Broghe, la princesse de Liéven, madame Mol- Hen, madame Lenormant; deux filles, dont on ne peut faire de plus bel éloge que de les déclarer dignes de leur mère et de leur aïeule. Il avait vu son second fds couronné à vingt ans par l'Académie française pour un livre qui présageait toute une carrière d'historien et de lettré. Deux goûts qui semblent contradictoires avaient animé et passionné toute sa vie : l'amour de la lutte et l'amour des joies intimes de la famille. Ces douces joies lui restèrent fidèles quand il fut irrévocablement banni de la scène politique, et devinrent, avec ses espérances chrétiennes, la consolation et l'ornement de sa vieillesse. Le vieux patriote se réveilla en 1870. Il publia à cette date des lettres adressées l'une au gouvernement de la Défense nationale, l'autre à M. Gladstone, une troisième, un peu plus tard, à M. Grévy, président de l'Assemblée
nationale, qui montrent à quel point étaient vivants chez lui le sentiment patriotique et la clairvoyance de l'homme d'État. On y retrouve l'homme de parti, surtout dans la troisième lettre; mais il est impossible de n'y pas reconnaître l'accent et le cœur du citoyen. Il mourut au Val-Richer, le 12 septembre 1874. Il était au lit depuis cinq jours, toujours maître de sa pensée, et songeant à ses enfants, à ses amis, à ses travaux. Sa fille était agenouillée auprès de son lit. Il la regardait ; elle aurait pu se tromper sur la séparation qui l'attendait, tant ce regard était pénétrant et tendre. « Adieu, ma fille, adieu! » répétait-il. « Au revoir, mon père! » M. Guizot, si faible quelques instants auparavant, se releva seul sur ses oreillers; ses yeux brillaient, sa voix avait repris sa force : « Personne n'en est plus sûr que moi! » dit-il. Ce furent ses dernières paroles.
Je voudrais à présent essayer de rendre compte de la nature du talent de M. Guizot. Ma première remarque, c'est qu'il a joué le
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même rôle dans sa vie publique et dans ses livres. Jouer un rôle est ici le mot propre. Qu'on n'en conclue pas que je l'accuse de n'avoir pas été ce qu'il voulait paraître. C'était, en politique comme en religion, un homme de convictions obstinées et passionnées, qui ne connut jamais le supplice de douter de ce qu'il aimait. Ce sont bien ses idées qu'il nous donne ; mais, suivant une de ses expressions, il n'aimait pas à étaler son cœur. Il réservait soigneusement pour l'intimité ce qu'il y avait en lui de tendresse profonde et de gaieté facile. Il s'était dit, dès sa première jeunesse, qu'il serait dans le monde un combattant. Il était né pour la lutte. Il ne l'aimait pas seulement pour un but à atteindre; il la savourait pour elle-même. Professeur, écrivain, orateur politique, il eut partout et toujours l'éloquence impérieuse; il ne s'étendait pas ; il se concentrait et s'imposait. Ce qui frappait en lui, dans ses actes, dans son accent, dans son style, c'était l'effort d'une volonté obstinée et intraitable. Cette volonté
s'exerçait d'abord sur lui-même. Il se contraignait à paraître calme. Quand, par intervalles, la passion faisait irruption, elle avait des éclats magnifiques et irrésistibles. C'est ce qui explique ses succès de tribune. A la Sorbonne, il n'avait que de la gravité, de la précision, de l'élévation. Il éclairait, il ne remuait pas. Il luttait contre les théories sans s'émouvoir et sans émouvoir. C'était tout autre chose, quand il avait la chair et le sang devant lui. M. Cuvillier-Fleury raconte, dans une belle et émouvante lettre, écrite du Val- Richer au lendemain de la mort de M. Guizot, que mademoiselle Rachel disait un jour après l'avoir entendu : « Je voudrais bien jouer la tragédie avec cet homme-là. » La grande artiste ne se trompait pas. La voix était riche et sonore, le geste avait de la gravité et de l'ampleur; l'accent, sans être précisémen tragique, était élevé et grave; personne n'exprima jamais, avec une force plus saisissante, ou la colère ou le dédain. Qu'il parle ou qu'il écrive, il ne se permet et ne permet au spec-
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tateur aucune distraction. Sa vie, comme son discours, ^/isait toujours à la conclusion; et de même qu'il dédaignait les épisodes, qui attardent la démonstration, il dédaignait les occupations futiles, qui attardent la vie. Si quelquefois il était réduit, par les nécessités de la politique, à s'occuper de petites choses, il ne manquait pas de les agrandir par les idées générales auxquelles il les rattachait; et ce mérite, qui est très grand, a pu lui être reproché comme un défaut, parce qu'il lui est arrivé d'en abuser. Cette résolution de tout rapporter à un but et à un grand but donne à son style, comme à toute sa vie, une allure très noble, mais uniforme, hautaine, austère. On l'a toujours ainsi jugé. Il s'en plaint quelquefois doucement : « Ce n'est pas moi, » dit-il. Ce n'est pas lui en effet; ou, du moins, ce n'est pas ce qu'il était, mais bien ce qu'il s'était fait. Dès qu'on ouvre ses lettres familières, et il en écrivait beaucoup et de très longues, on est surpris d'y trouver de la tendresse, de la grâce, quelquefois une sorte
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de naïveté aimable; c'est qu'il écrit alors des confidences; tandis qu'ordinairement, et pour le public, même quand il raconte, il n'écrit que des démonstrations.
Il lui vient, et souvent, des mots heureux; plus souvent encore, des maximes, ou nouvelles ou bien frappées. 11 excelle aussi à tracer en quelques mots un portrait vivant et ressemblant. On voit qu'il rencontre ces ornements sans jamais les chercher. Comme il est intérieurement une volonté, il est extérieurement une force. Il préfère la force à tout le reste. Il l'aime tant, qu'il en aime jusqu'à l'apparence. Sa règle dans la vie était d'être fort et de le paraître. C'était aussi sa règle comme écrivain.
Il a pourtant écrit sur l'art, sur la poésie, sur le théâtre. Il a même fait des vers, nous l'avons vu, dans son extrême jeunesse; car il faut bien avouer qu'il a été jeune un instant. Sa connaissance avec Chateaubriand a commencé par cette épître enthousiaste qu'il lui adressa en 1809. Ses œuvres purement litté-
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raires ne sont ni la plus excellente partie de ses écrits, ni la plus étendue. 11 est surtout historien. On peut dire que ses ouvrages de polémique et ses ouvrages de religion et de morale sont des accessoires de son œuvre historique, qui domine tout. Il y a, dans ses divers écrits sur la révolution d'Angleterre, des scènes très émouvantes, et qu'on pourrait citer comme modèles; mais, en général, il démontre plus qu'il ne peint. Ce caractère est surtout frappant dans son principal ouvrage, V Histoire de la civilisation.
On sait que cet ouvrage est la reproduction par la sténographie de ses leçons à la Sorbonne. Il les a modifiées. Il est probable qu'en les revoyant, il a eu soin de supprimer tout ce qui n'allait pas au but. En tout cas, si on voit là, à chaque page, le philosophe qui veut convaincre, on n'y trouve pas une seule fois l'orateur qui désire être applaudi. C'est de l'éloquence; car l'élévation des pensées, la clarté, la précision, la gravité du style, et l'enchaînement lucide et irrésistible du rai-
sonnement, constituent le genre le plus élevé de l'éloquence; mais c'est cette éloquence qui agit lentement, à laquelle on finit par rendre les armes; ce n'est pas l'éloquence foudroyante qui vous enlève pour un temps à vos horizons bornés et à vos sentiments effacés, pour vous faire sentir et penser grandement sous l'enivrante magie et la toutepuissante impulsion d'un maître. Ce que M. Guizot n'avait pas été à la Sorbonne, en présence d'un auditoire attentif, respectueux, préoccupé avant tout de la vérité scientifique, il le fut dans nos assemblées, quand ses discours, au lieu d'être des démonstrations, furent des actes ou des batailles ; tantôt s'élevant à la plus haute philosophie, et se trouvant en quelque sorte dans sa patrie au milieu des idées éternelles ; tantôt combattant corps à corps contre l'anarchie qui menaçait sa poitrine. Jamais on ne le vit céder, ni reculer, ni s'étonner; jamais refuser le combat, jamais consentir, même quand ses adversaires Fy poussaient, à prendre la question par le
petit côté. Il allait droit à la difficulté, et l'apportait en pleine assemblée pourTéventrer à la tribune, provoquant plus d'une fois l'injure, pour mieux l'écraser de son dédain. Dans la vie, il ne voulait pas reculer ; dans la dispute, il ne voulait pas s'accommoder.
Il faut encore citer, dans l'œuvre et dans la vie de M. Guizot, un trait caractéristique : il était chrétien, protestant, calviniste, très attaché à sa religion et à sa secte, sans abdiquer pourtant sa liberté de théologien, s'occupant activement de toutes les affaires de son Église, et pratiquant les exercices du culte avec exactitude. Le dimanche, il ne manquait pas de se rendre au service, accompagné de ses enfants et de ses domestiques. Il faisait partie du consistoire, et entrait dans tous les détails sur le dogme et l'administration. Lorsque le Père Lacordaire remplaça M. de Tocqueville à l'Académie française, ce fut M. Guizot qui le reçut. Ses premiers mots furent saisissants : « Que serait-il 'arrivé,
Monsieur, si nous nous étions rencontrés vous et moi, il y a six cents ans, et si nous avions été l'un et l'autre appelés à influer sur nos mutuelles destinées?... Il y a six cents ans, Monsieur, si mes pareils de ce temps vous avaient rencontré, ils vous auraient assailli avec colère comme un odieux persécuteur; et les vôtres, ardents à enflammer les vainqueurs contre les hérétiques, se seraient écriés : « Frappez, frappez toujours! Dieu » saura bien reconnaître les siens! )> M. Guizot se félicite tout aussitôt du grand progrès accompli dans les mœurs et dans les idées, qui permet à un huguenot et à un dominicain de se rencontrer en amis et de travailler à une œuvre commune. Aucun souvenir n'est effacé : il n'y a de supprimé que la haine. En politique, il se conformait le plus possible à la maxime du roi Louis-Philippe : « Il ne faut jamais mettre le doigt dans les affaires de l'Église, car on ne l'en retire pas ; il y reste. » Dans ses livres, au contraire, loin d'éviter les questions religieuses, il les recherche avec
une prédilection manifeste. Ses Méditations chrétiennes, qui ne forment pas moins de quatre importants volumes en y comprenan t r Eglise et la Société chrétienne, et cinq volumes, [si l'on place sous le même titre .général les Méditations et Études morales, ne sont pas ou sont rarement des dissertations philosophiques et même un peu mystiques, comme le titre semblerait l'annoncer. Il y décrit en historien le mouvement des idées dans l'ÉgHse catholique, dans les communions protestantes et dans les écoles philosophiques; il y discute, en controversiste très érudit et très éclairé, la plupart des théories qui se sont produites de son temps en philosophie et en théologie; moins préoccupé, dans ses analyses et dans ses critiques, de la valeur abstraite des doctrines que de leurs effets sur les âmes et sur la direction de la société. 11 traitait dédaigneusement les écoles de philosophie qui se croient de taille à remplir dans le monde le même rôle que les rehgions.
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Il était à leur égard dans les sentiments de Talleyrand. La Réveillère-Lepaux venait de lire, à l'Académie des sciences morales et politiques, un mémoire sur la religion naturelle : « Je n'ai, lui dit Talleyrand, qu'une observation à vous faire. Jésus-Christ, pour fonder sa religion, a été crucifié et est ressuscité. Vous auriez dû tâcher d'en faire autant. » Pour les spiritualistes qui se contentaient d'être philosophes, il les regardait comme de simples auxiliaires du christianisme; mais il les estimait à ce titre, comme il révérait l'Église de Rome, et ne voulut jamais engager de polémique, ni avec eux ni avec elle.
Ce n'est pas ici le lieu de prononcer un jugement sur M. Guizot, homme politique; et, même ici, on ne saurait essayer de le juger sans soulever de divers côtés des réclamations passionnées. C'est une preuve de sa force et de l'importance de son rôle; et c'est aussi une occa-
sion pour nous de nous souvenir de nos ténèbres.
Qualibus in tenebris vilcp...
Degitur hoc œri, quodcumque est.
J^entends encore M. Guizot, je le 'vois, assis à cette place, peu d'années avant l'année terrible, recevant Prévost-Paradol parmi les membres de l'Académie française. Il lui ouvrait, pour ainsi dire, les portes du Parlement, et lui souhaitait, et lui présageait, comme nous tous, une brillante et heureuse carrière. Il enveloppait dans sa pensée le récipiendaire, et la génération toute remplie des espérances de la liberté, qui arrivait alors à la vie politique, et dont notre jeune confrère était le chef, impatient et charmant ; et il leur disait, il disait à Prévost-Paradol, et à ceux qui devaient être la moisson de 1870 : « Soyez plus heureux que nous ! »
Hélas ! nous pouvons si peu sur le cours des événements! On s'obstine à juger de tout par le succès, et à combler les injustices du sort
par la légèreté ou l'iniquité des appréciations humaines.
Répétons-le, en face de cette longue carrière si remplie de succès glorieux, traversée de tant de revers, ballottée entre Famour et la haine, et qui, même aujourd'hui, après plus d'un quart de siècle passé dans le repos et l'isolement, n'a pas encore trouvé la sereine impartialité de l'histoire : Il n'y a que la grandeur des desseins qui fasse le grand homme, et la droiture des intentions qui fasse l'homme de bien. On n'est responsable que de son cœur...
Cette pensée est revenue plus d'une fois à l'esprit de M. Guizot, dans ses heures d'amertume, et il l'exprimait dans un fier langage : « Quel homme, en prenant part aux affaires pubhques, n'a considéré avec tristesse cette fluctuation des sentiments, des existences, des relations, des hens hasardés sur cette mer orageuse? Vainement le cours du monde nous en offre chaque jour le pénible spectacle; quand une nouvelle épreuve de
ce peu de solidité des choses les plus sérieuses vient saisir l'âme et la pousse à se replier sur elle-même, elle n'est plus tentée d'abord que de s'affliger et de déplorer, avec Bossuet, ces volontés changeantes et cette illusion des amitiés de la terre qui s'e?i vont avec les années et les intérêts. Cependant , lorsqu'elle échappe à ce premier trouble et se relève de son propre mal ; lorsqu'elle reporte sa vue sur les causes innombrables de nos erreurs et la faiblesse de notre nature; tant de convictions opposées et sincères, tant de conduites pures et ennemies, tant d'hommes engagés par l'arrêt du sort ou sur la foi d'une idée à s'ignorer mutuellement, à se combattre, à se détruire, et du milieu de ces naufrages individuels, dans cette éternelle incertitude, la droiture du cœur conservant seule, mais conservant toujours ses droits à l'estime : alors, si elle ne se console, l'âme se rassure ; elle reconnaît notre condition, apprend la justice sans abandonner ses croyances, et se décide à persévérer dans
l'obéissance à ce qu'elle tient pour la vérité, acceptant avec résignation tous les mécomptes, même toutes les luttes qu'il plaît à la Providence d'imposer à la bonne foi*. »
Pour nous, Messieurs, qui parlons ici au nom de la science, nous n'avons pas de luttes à soutenir en nous-mêmes, ni de contestations à craindre quand nous proposons à votre admiration et à vos hommages cette vie constamment vouée à l'étude pendant trois quarts de siècle, en dépit des agitations et des envahissements de la politique ; tant d'écrits sérieux et profonds sur l'histoire des lettres et des arts ; une érudition si variée et si sûre d'elle-même ; des aperçus si nouveaux et si lumineux sur la suite des grands événements de l'histoire ; tant de grandes scènes et de grands caractères décrits avec une puissance magistrale; l'instruction primaire créée, pour ainsi dire, dans notre pays par un seul acte de volonté; la liberté donnée ou assurée dans l'avenir à tous les ordres d'en-