‹ Thomas a Kempis auteur certain de l'ImitationChapitre 1 sur 10 · NANTES · texte numérisé non relu

NANTES

CHEZ L'AUTEUR Rue Morand

C %ùS-, 3o

Maneat ergo Thomae Kempensi, qui in vivis omnem humanam gloriam despeooit, haec totius orbis consensu stahilila gloria quod eœ angulo cellae orbi universq mundi contemnendi author et magister evaserit. Precor autem virum illum sanctissimum ut mihi pro his conatibus mets impetret a Jesu suo dilectissimo vanitates scientiarum inutllium contemnendi et Deo atque Ecclesiae pure serviendi gratiam.

EusÈBE Amort, Chanoine régulier de Pollingen.

Que Thomas à Kempis qui, durant sa vie, dédaigna toute gloire humaine, conserve la gloire, bien établie par le consentement du monde entier, d'avoir, du fond de sa cellule, été pour Tunivers l'initiateur et le maître de la science du mépris du monde. Pour moi, je prie cet homme si saint qu'en retour du présent labeur que je lui consacre, il m'obtienne de Jésus, son bien-aimé, la grâce de mépriser les vanités des sciences inutiles et de servir Dieu et l'Eglise seuls.

PROT.OGUE

C'est icy un livre de bonne foy, lecteur.

Montaigne.

Non canimus surdis (1). Nos paroles ne s'adressent point à cette surdité d'esprit qu'on nomme prévention et qui ferme l'oreille à la logique, comme le serpent du psaume à la musique. Mais ceux qui, comme nous l'avons fait nous-même, aborderont cette étude dans la pleine ignorance du sujet, n'ayant tout au plus en l'esprit que les préjugés des autres, non les leurs, trouveront ici la vérité qu'ils cherchent et qu'ils aiment. Le bon sens et la. bonne foi sont les deux seuls auditeurs qui se laissent convaincre.

Quand on lit un auteur, c'est une vraie et noble joie de constater qu'il est l'homme de son livre, que '^ ce livre a été, comme on dit si bien aujourd'hui, non pas seulement écrit, mais tout d'abord vécu. Le chef-d'œuvre d'un inconnu ne donne pas cette joie, et pour un livre aussi important que Vlmitation, c'est un bonheur qu'il faut se procurer : le négliger, c'est paresse ; le refuser, c'est mépris.

On aura- beau nous dire que, m'ême inconnu, l'auteur est assez connu par son livre, que Vlmitation est certainement un livre vécu, que cela se voit tout seul. — C'est aussi notre impression : mais

(1) Virg. Bue.

Ce n'est pas pour les sourds que résonnent nos chants.

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Tesprit peut quelquefois s'y méprendre, il peut le craindre au moins; et le cœur aussi, qui est pourtant le grand divinateur, le cœur peut être séduit ou douter de lui-même.

Et rhomme est si fragile qu'il est encore possible et permis de se demander si l'ange mortel qui a écrit le plus beau des livres a toujours persévéré dans sa sublime voie, ou plutôt dans son sublime vol, si l'auteur de Ylmitation n'a pas eu le terrible sort de son plus brillant traducteur. Car l'inconsistance humaine peut aller jusque là.

Notre œil intérieur est comme l'œil du dehors qui ne voit en réalité que les surfaces et non les profondeurs et ne fait que calculer les profondeurs au moyen des surfaces. Or les raisons sont des profondeurs, les faits sont des surfaces. Pour connaître l'auteur d'un livre, la critique littéraire et la psychologie n'ont que des preuves obscures au prix de celles que fournit l'histoire.

Non, si l'histoire n'a rien dit de lui, si sa naissance n'est pas constatée par un acte valable, un livre ne saurait, par lui-même et par son caractère, faire connaître son auteur. S'il a des frères dont l'état-civil soit bien établi, alors on peut le reconnaître à la ressemblance pour un fils du même père ; et voilà toute la valeur des preuves internes relatives à l'auteur : elles sont fort bonnes en ellesmêmes ; mais pour le plus grand nombre des esprits, elles ne valent pas les autres.

En tout cas, on n'a jamais pu faire la biographie d'un auteur sur la lecture de son livre, môme vécu^ tandis qu'on lit plus intelligemment le livre après la biographie.

De là, rintérèt qui s'attache à connaître le véri-

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table auteur de Vlmitation, celui qui Ta écrite en la vicantj celui qu'ont dénoncé toutes les voix de Thistoire contemporaine et qui est aujourd'hui victime d'une longue conspiration contre la vérité (1), préférablement à Tauteur chimérique vainement imaginé d'après la lecture de l'ouvrage, si profondément intelligente qu'elle ait jamais pu être.

Chose extraordinaire ! il existe toute une école en France qui ne veut pas voir l'auteur de l'Imitation sortir d'ailleurs que de son livre, comme s'il y était tout entier ! Sans doute, il a dû mettre dans ses écrits sa meilleure part : son esprit, son cœur, son âme, et encore avec cela sa vie physiologique ellemême, son cerveau, ses nerfs, son sang ; mais il reste encore autre chose de sa personne, que le tombeau n'a pas emporté, que les contemporains ont gardé dans leur mémoire et fixé dans leurs écrits : sous cette forme plus vivante de notre vie sensible, il ne peut nous revenir que par le chemin de l'histoire, et l'on prétend lui en fermer l'issue ! Dès que vous voulez interroger seulement la chronique, ils vous mettent impérimisement la main sur la bouche. Ceux-là, certes, n'ont pas fait leur siège, ils ne le feront jamais, contents de parader devant les faux remparts de la prétendue forteresse qui n'est qu'une ville ouverte.

Feu Mgr Puyol, qui toute sa vie désira plus croire

à Gersen qu'il n'y crut en effet et qui a gagné tant

de prosélytes à une foi qu'il n'avait guère, dans une

' des dernières préfaces de ces volumineux ouvrages

(1) Joseph de Maislre.

OÙ il égara tant d'érudition, nous dit à peu près ceci :

« Trouver l'Auteur de V Imitation^ y pensez-vous? Ce serait un grand malheur : il n'y aurait plus àHmitationisme. »

— Quoi donc? Pour passer les heures chaudes du jour à bourdonner en essaims autour de ce petit livre, comme abeilles ou guêpes autour de la ruche au miel, il leur faut à tout prix le prétexte de chercher l'auteur ?

Pour prendre le loisir de leurs agréables promenades, il leur faut le renom d'un grand voyage d'exploration ?

Et quand il n'y aura plus d'auteur à trouver, ils seront assez indigents de sujets d'étude pour être réduits

A vivre en genlilshommes, Sans rien faire (1)?

Et s'ils soufflent la forge, si la fumée à flots en inonde les alentours, s'ils mettent le fer au feu qui flamboie et sous le marteau qui retentit, ce n'est pas pour lui donner la forme, oh! non: c'est pour en tirer des étincelles !

S'ils traitent un point d'histoire facile et limpide en lui-même, c'est pour, faire d'une éoidence, une question, même une énigme, et travailler encore après à la rendre insoluble, pour en perpétuer lo plaisir I

Vaut-il donc mieux passer cent ans à l'obscurcir, cette question, que six mois à l'éclaircir ?

Quand on aura cessé de faire de Vesprit sur V Imitation, comme Montesquieu en faisait jadis sur les lois, tout en y mêlant à ses heures un peu de l'esprit

(1) La Fontaine, Fables.

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des lois, alors on sera plus près de l'esprit de l'Imitation.

Il est donc plus que temps de chasser Fauteur fantôme dont la forme vague est bien faite pour favoriser le scepticisme de ceux qui l'évoquent afin de s'en amuser avec leur coterie, comme d'une vision spirite. Que l'Auteur apparaisse dans la simplicité digne de sa véritable figure historique, dût sa présence vénérable faire rentrer sous terre, avec les larves évoquées de morts qui n'ont pas vécu, toute la cabale évocatrice elle-même !

Que mes compatriotes m'excusent: il y a en tout Français un fou et un sage : le fou est à la surface, le sage est tout au fond. Du fou, j'en appelle au sage.

Le proverbe arabe assure, et c'est peut-être aller un peu loin en amitié, qi\ une pierre de la main d'un amiy c'est une pomme. Ce n'est pas une pierre, c'est une pomme véritable, encore qu'un peu dure, que je lance à mes amis, parce qu'ils ne viennent pas la prendre. Qu'importe qu'elle les ait un peu meurtris si, après en avoir senti le coup, ils s'en désaltèrent ?

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