EXPOSITION DU SUJET
Loin d'épuiser une matière, On n'en doit prendre que la fleur.
La Fontaine.
On croit généralement en France que Tauteur de Vlmitation est un certain Gersen, abbé de Verceil, et, comme beaucoup d'autres, nous Tavons cru longtemps sans preuves, ou plutôt sans en rien savoir, parce qu'on le répétait autour de nous. Cette opinion est due surtout à Mgr Puyol, que peu ont lu, mais que tous ont cru. Il suffisait de savoir que ce prélat était fort savant et que telle était sa conclusion, sans s'inquiéter de quelles prémisses elle sortait, comme une fleur de sa tige (1).
Ayant acquis depuis peu d'années, par quelques études, les preuves que l'auteur de Vlmitation n'avait jamais cessé d'être Thomas à Kempis, nous les résumons ici, pour communiquer à d'autres la vérité connue.
Mais, tandis que nous cherchions la publicité pour un premier ouvrage sur ce sujet qui nous avait saisi, l'illustre érudit qui personnifiait en lui tout le gersénisme français disparaissait delà lice. Ce n'est pourtant point un mort qu'il nous reste à combattre, ce sont des livres toujours vivants, et l'on ne nous objectera point qu'ils ne peuvent pas nous répondre.
(1) Cicero, De Oraiore.
AUTEUR CERTAIN DE lUmitatiOTi 9
L'auteur ne Teût pas fait davantage : il n'eût pas faLt pour un inconnu ce qu'il ne voulait ou ne pouvait faire pour le grand kempiste allemand Pohl. Il n'eût pas trouvé pour nous en faveur de Gersen les preuves qu'iln'a pas trouvées pour le public. Mais il reste toujours les disciples qui juraient si aisément sur la parole du maître (1) : ils n'ont qu'à parler.
A qui veut faire prévaloir une vérité, il est indispensable de combattre les écrits remplis de Terreur contraire, et nous ne pensons pas que le respect dû aux morts aille jusqu'à nous obliger d'émousser volontairement nos armes sur la pierre vénérable d'une tombe.
Manuscrits et témoins de Thomas à Kempis
On connaît aujourd'hui 420 manuscrits dç V Imitation. Cruise en compte 60 portant le nom de Thomas à Kempis, Pohl beaucoup plus de 50, et Mgr Puyol ne lui en accorde que 47.
Contentons-nous de la statistique de Mgr Puyol, car elle lui est déjà bien assez contraire et il est suffisamment battu par ceux de sa maison (inimici hominis domestici ejus) (2), pour que nous n'ayons pas à l'attaquer sur un point secondaire en déplaçant une partie de nos troupes concentrées au point décisif de la lutte.
(1) Jurare in verba inagislri, Horace, Epis t.
(2) Prov. « L'homme a pour ennemis ceux de sa maison »,
Voici la classification des manuscrits de Gersen et de Gerson chez Mgr Puyol :
Gesen, Gessen, Gersen, Abbasiohan nés 1 rnss.
Gersen lohannes 4 »
Gersen Sanctus Joannes 1 »
Gersem Joannes 1 »
7mss.
L'orthographe plus moderne du nom de saint Jean Gersen (fixée dans Gersen et perdant T/i de «/o/tannes), montre que sa canonisation est de date récente. Comment n'en a-t-on rien su ? Car, cela ne se fait pas sans bruit.
L'auteur ajoute indûment à cette liste quatre manuscrits qui donnent à Gersen le titre de Cancellarius parisiensis, « Chancelier de l'Université de Paris », qui«ne peut s'appliquer qu'à Gerson.
Gerson, magister Joannes ou Gerson
cancellarius parisiensis 5 mss.
Plus les 4 indûment donnés à Gersen. 4 »
9 mss.
Il en compte en outre une dizaine de douteux pour Gersen et 4 pour Gerson.
Il est vrai que sur les 47 de Thomas, il en a marqué 10 d'un point interrogatif. Mais on verra plus tard ce que vaut sa ponctuation, et quant à son doute, on sait trop où il penche pour ne pas le tirer en sens contraire.
Quoique la très grande majorité des suffrages exprimés soit en faveur de Thomas àKempis, même au scrutin présidé et vérifié par Mgr Puyol, nous ne prétendons point, même en ce temps de suffrage
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universel, en faire une preuve de ses droits. C'est une très forte et très sérieuse présomption : rien de plus, mais c'est déjà beaucoup.
Que sur les manuscrits les noms soient ou ne soient pas de la même main que le texte : Tautorité testimoniale d'un copiste ou d'un archiviste également inconnus ne peut être suffisamment établie. Il nous faut d'autres témoins que l'on puisse coter ; mais ils ne nous manqueront point. Nous les appellerons et ils sortiront aussitôt des pages de l'histoire, et nous défierons ensuite l'insaisissable Gersen, qui n'est pas même une ombre, de nous amener seulement l'ombre d'un témoin.
Pour nous, ces trois noms des manuscrits se réduisent à deux, et Gerson ou Gersen n'est historiquement qu'un même nom appartenant privativement à Jean Charlier, né à Jarson, Gerson ou Gersen, au diocèse de Reims et chancelier de l'Université de Paris, lequel était l'auteur de nombreux ouvrages, très éminents d'ailleurs et souventpieux, et pouvait, sans une grande invraisemblance, se voir attribuer des livres qu'il n'avait point écrits.
Les manuscrits les plus nombreux sont les anonymes, auxquels il faut joindre ceux qui portent des noms perdus, c'est-à-dire les noms des prétendants déchus et oubliés.
Le plus ancien manuscrit au nom de Gerson est datédel460,trente-et-un-ans après samort,le premier au nom de Gersen est le manuscrit de Parme, copié en 1464, tandis que le premier, au nom de Thomas à Kempis, est de 1424, alors qu'il avait quarantequatre ou quarante-cinq ans et n'était qu'à peine au milieu du chemin de sa vie, comme parle Dante :
Nel mezzo del cammiu di sua viia.
Mais pour ce qui est de Jean Gerson, le faible témoignage d'un copiste, peut-être ignorant ^u intéressé, (car un nom célèbre mis, souvent au hasard, sur un manuscrit, constituait une plusvalue), est détruit par celui des premiers éditeurs du chancelier, en 1488. L'éloge qui accompagne ses œuvres et qui est de Pierre Schott, illustre prédicateur de Strasbourg, nomme parmi les ouvrages faussement attribués à Gerson, pourvus d'un auteur certain et rejetés de l'édition, les quatre livres de Contemptti mundl (1) (c'est un des titres contemporains de Vlmitation), et les attribue à un chanoine réguliernommé Thomas. Cet avis continua d'accompagner les éditions subséquentes.
Autre témoignage aussi certain, bien que négatif. Jean Gerson, qui avait tout remué en Europe, jusqu'à déposer un pape, et rudement subi tous les contrecoups des coups puissants qu'il avait portés, passait pieusement les dix dernières années de sa vie, comme le soir rassénéré d'un joiir d'orage, auprès de son frère, un autre Jean, prieur des Célestins de Lyon. Celui-ci fut instamment sollicité de donner la liste complète des écrits du Chancelier. Rien n'était plus conforme aux usages littéraires avant l'imprimerie, et il dressa cette sorte d'inventaire avec le plus grand soin : or V Imitation ne s'y trouve pas.
C'était six ans avant la mort de Gerson, et son secrétaire et ami, Jacques de Cirésio, qui la contrôla et la certifia aussitôt après le décès de l'auteur, n'y ajouta pas V Imitation. Qui donc pouvait être mieux informé à ce sujet que le frère et l'ami du Chancelier?
Puis, quoiqu'on en ait pu dire, personne ne recon-
(\) Du méprl$ du monde.
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naîtra dans V Imitation Thomme qui a beaucoup souffert des tempêtes et des naufrages de la vie. Après les peines intérieures, les difficultés des caractères sont les plus grandes épreuves qu'il connaisse et, comme il le dit dans son latin néerlandais « ses plus grandes pesanteurs » gravitâtes (1). Gerson, d'ailleurs, qui a joui de toute la faveur de tant de savants français, plus patriotes que critiques, Gerson à qui Ton a été jusqu'à vouloir attribuer, comme étant l'original français de Vlmitation, V Internelle Consolacion, dont le manuscrit de Valenciennes, datant de 1462, est identique à celui de 1467, à Amiens, où il est affirmé que cet ouvrage est une traduction, Gerson a cédé la place en France à Gersen.
Or, qu'est-ce que Gersen si ce n'est pas Gerson lui-même ?
Mgr Puyol dira bien que c'est Gersen qu'on a changé en Gerson. Mais si on lui demande comment il se fait que Gerson, toujours connu, jouit encore de la plénitude de son nom célèbre, tandis que le nom nouveau de Gersen, une fois entamé, est réduit dès les premiers temps en miettes, entre les mains des copistes, par l'ignorance et l'oubli, comme par les vers qui, une fois éclos dans leur proie, en ont fatalement raison, il nous répond qu'on a bien estropié lenomd'A Kempis comme celui de Gersen.
— Oui, mais le nom estropié est toujours facile à vérifier sur le nom authentique, et si on l'appelle A Campis^ la ville de Kempen est là pour la rectifi-
(1) A\ec gravitâtes, dans ses autres ouvrages et môme dans V Imitation, il dit encore quel([uefois, mais moins souvent : gravamina.
cation. Or, sur quel type vérifiera-t-on les déviations du nom de son héros s'il n'est pas Gerson lui-même, dont la notoriété seule peut lui donner un être historique ?
Gersen aurait vécu, selon ses inventeurs, au XIIP ou même au XIP siècle. Or, du XIIP au XV* siècle, on ne trouve ni aucun manuscrit de V Imitation ni une seule mention du livre ou de son auteur.
De 1424, encore plus de 1441, date du premier autographe, et surtout de 1459, date du second autographe de Thomas, à 1616, époque fatale, V Imitation circule partout, anonyme ou avec le nom de Thomas à Kempis ou sous d'autres noms déjà célèbres, comme saint Bernard, mais on ne parle encore pas de Gersen, du moins comme étant distinct de Gerson. Et cela fait en tout quatre siècles écrasant l'abbé de Verceil de leur silence.
A cela Mgr Puyol nous dit qu'un auteur peut bien être inconnu quatre siècles ou connu seulement sous un pseudonyme, comme le fameux Idiota, dont le nom véritable, alors déjà célèbre, n'a été prononcé que de nos jours.
Reste toujours l'ouvrage même, inconnu deux cents ans, et il faudrait, pour le pouvoir mettre un jour à la main de son auteur inconnu, trouver le livre déjà connu dans les bibliothèques où les manuscrits du treizième et du quatorzième siècles abondent encore aujourd'hui. Nous avons quatre cent vingt manuscrits de l'Imitation, dont la plus grande partie est du quinzième siècle. Par quel hasard malheureux n'en resterait-il pas un seul du quatorzième, s'il y en avait eu?
On aura beau nous dire que si ce petit livre s'est usé dans tous ses manuscrits antérieurs au quin-
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zième siècle, c'est parce qu'on le lisait plus que les autres; comme les livres de messe qui auraient presque tous disparu.
— D'abord, il n'y paraîtguère, puisqu'on n'en parle pas. Puis, ce n'est qu'une hypothèse, et une hypothèse invraisemblable. Il nous faut autre chose.
Or ce qu'il nous faut, voilà que le quinzième siècle nous l'apporte. Dès le premier tiers du siècle, on voit le livre, on nomme aussitôt l'auteur. Le manuscritde 142 i porte son nom, celui de 1441 est écrit de sa main. L'autographe de 1459 le fait mieux connaître encore, les copies et les traductions se multiplient et le nomment. Des témoins contemporains écrivent dans leurs chroniques le titre encore incertain de l'ouvrage avec le nom déjà connu de l'auteur, le plus fécond^ écrivain de l'école de Windesheim, Congrégation encore assez nouvelle établie dans le pays néerlandais. Et toute son histoire est facile à établir.
Thomas Haemerken naît en 1379, à Kempen, au diocèse de Cologne, d'une famille d'honnêtes et pieux artisans, fait ses études à Deventer, où il arrive à treize ans et habite auprès d'un des maîtres si saints dont il a écrit la vie. Il y reste de treize à vingt ans, âge où il entre comme novice au monastère du Mont-Saint- Agnès ou Agnetenberg, près de Zw^oUe, au diocèse d'Utrecht, sous la houlette de son frère Jean, comme lui surnommé A Kempis, du lieu de leur naissance, fait profession sept ans après (preuve de grande incapacité que ce long noviciat, selon Mgr Puyol, qui l'accroît d'un an après avoir diminué ses études de deux ans), reçoit le sacerdoce à trente-trois ans (sans avoir fait de
théologie, dit le savant prélat), et meurt plus que monagénaire, en 1771, dans cette maison dont Téloigna seulement un exil de trois ans causé par des persécutions locales qui l'obligèrent de fuir avec les autres pères de l'autre côté du Zuyderzée, de 1429 à 1432, laissant la garde du monastère à quelques frères lais qui auraient dû rassurer Mgr Puyol sur l'abrutissement dont un travail matériel excessif et nécessaire avait dû frapper, selon lui, le cerveau d'A Kempis.
Il y fut, toute sa vie, disent les Chroniques du monastère, l'exemple de ses frères, et les nombreux opuscules qui restent de lui : vie de saints personnages, méditations, prières, discours aux pères et aux novices, recueils de précieuses maximes héritées de ses maîtres ou nées de ses propres réflexions, tous écrits destinés à l'édification de son ordre, sont le fruit des loisirs qu'il se donnait en veillant après matines, pour ne rien prendre sur les exercices de la communauté. On se rappelle combien V Imitation recommande de préférer les exercices communs aux œuvres particulières.
Voilà ce que racontent des témoins de sa vie et d'autres encore qui ont recueilli les traditions de ses contemporains.
Jean Busch, chanoine régulier de Windesheim, à une lieue du Mont-Sainte-Agnès, né en 1400, religieux en 1420, mourut en 1479, huit ans après Thomas à Kempis. Le cardinal Cusa, légat du Pape, se fit accompagner de lui pour la réforme des maisons d'Allemagne. Or, voici ce qu'il dit dans sa Chronique^ terminée en 1464, sept ans avant la mort de Thomas :
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« II se trouva que, peu de jours avant la mort du prieur de Windesheim, Jean Vos van Huesden, deux de nos frères bien connus vinrent du Mont-Sainte- Agnès, près de Zw^oUe, pour se consulter avec notre prieur sur certaines affaires. L'un d'eux était Thomas à Kempis, homme très édifiant, qui composa plusieurs livres de dévotion, entre autres : Celui qui me suit, de V Imitation de Jésus-Christ, Il eut la nuit suivante un rêve qui prédisait les événements à venir. »
Il s'agissait de la mort de Jean Vos van Huesden qui arriva en effet peu de jours après, selon l'avertissement prophétique.
Aux gersénistes qui, gênés par ce témoignage, ont voulu voir une interpolation dans la chronique, on montre la copie de Rebdorf faite en 1477, deux ans avant la mort de Buschius, par Jean Offenburg, mort en 1478.
Mais pour repousser jusqu'au soupçon, le R. P. Thomas Bosmans, prieur du couvent de Saint- Martin, de la congrégation de Windesheim, à Louvain, possesseur de la plupart des manuscrits du couvent de Sainte-Agnès, a fait attester en 1760 par le notaire Eykermans, en présence de plusieurs témoins, que ces paroles mêmes se trouvent dans le manuscrit autographe de Buschius, intitulé Liber de viris illustribus patrum et fratrum antiquorum in Windesem, etc., et que ce ces paroles collationnées avec l'autographe ont été trouvées écrites de la même main, du même caractère, avec la même encre, dans lé môme contexte, dans les mêmes lignes, sans aucune rature, sans la suppression d'un mot, sans parenthèse. »
Cette chronique est, d'ailleurs, la reproduction à
peu près intégrale d'une autre chronique écrite de la main de Thomas à Kempis et où, racontant la même histoire, il s'abstient seulement de nommer le religieux favorisé du songe prophétique.
Il est vrai que M. Arthur Loth (1) voit dans ce récit en partie double un sujet de méfiance. Mais en quoi Texistence de la première chronique inflrmet-elle l'authenticité de la seconde qui la copie en la complétant? Si deux négations se nient, deux affirmations, au contraire, s'affirment et se confirment. Puis l'absence du nom dans la chronique de Thomas s'explique assez par l'humilité de celui qui écrivait : A ma nesciri, et il est non moins naturel que Buschius comble une telle lacune.
Herman Ryd, né en 1408, entra au monastère de Wittenberg en 1427 et fut envoyé en 1447 au monastère de la Nouvelle Œuvre, près de Halle. Chargé aussi de participer à la réforme des*monastères, ce chanoine régulier écrit en 1483 :
« Le frère qui compila le livre de Vlmitation est appelé Thomas, sous-prieur dudit monastère du Mont-Sainte-Agnès, près de Zwolle, dans le diocèse d'Utrecht, situé à une lieue de Windesheim, qui est la maison-mère où les chanoines réguliers de la province de Cologne, Mayence et Trêves tiennent actuellement un chapitre général. Ledit compilateur vivait encore en 1454, et moi, frère Herman Ryd, du monastère de la Nouvelle Œuvre, ayant été envoyé au Chapitre général, je m'entretins avec lui. »
Jean Mauburn, né à Bruxelles, entra au Mont- Sainte- Agnès peu de temps avant la mort de Thomas à Kempis. Or il cite, dans deux ouvrages,
(i) Revue des questions historiques, 1873.
AtjTEUU CERTAIN DE i! Imitation lô
dont Tun publié en 1491, V Imitation comme étant l'œuvre de Thomas.
Un autre chanoine régulier du Mont-Sainte-Agnès a écrit sa biographie, peu de temps après sa mort, et dit qu'il tient les faits de religieux ayant vécu avec lui. Dans Sa Vie et dans un catalogue de ses écrits, il cite Vlmitation comme étant son œuvre.
Adrien De But, dans sa Chronique allant de 1431 à 1480, donne, en 1459, la note suivante :
« Cette année, frère Thomas à Kempis, du Mont- Sainte-Agnès, profès des chanoines réguliers, en édifie un grand nombre par la divulgation de ses écrits. Il a écrit la Vie de Sainte Lidwige et un volume en mètres, metrice, sur la maxime : Qui sequitur me. »
Ce mot, metrice^ serait peut-être encore incompris si le docteur Cari Hirsche n'avait pas découvert en 1872 que Vlmitation, ainsi que la plupart des compositions de Thomas à Kempis, est .écrite et ponctuée de manière à la rendre rythmique.
On verra plus loin que le vieux père Eusèbe Amort n'était pas absolument pour rien dans sa découverte. Mais pour une seule découverte il se trouve toujours au moins deux découvreurs. Il n'y a qu'une très sévère érudition pour les réduire à un seul. Encore même arrive-t-il parfois que son extrême sévérité critique la trompe : car ils ont pu s'ignorer l'un l'autre.
Nous arrêtons ici et bien hâtivement cette liste imposante de témoins et demandons seulement qu'on nous en présente un seul en faveur de Gersen : un seul et c'est assez.
On n'entend pas sans émotion le biographe
anonyme raconter comment, pour se dérober à la conversation ou à la promenade où sans doute on ne parlait pas assez de Dieu, la seule conversation où il payât son écot, Thomas disait tout à coup : Quelqu'un m'attend dans ma cellule. C'était Celui dont on ne parlait pas, et le mot de Vlmitaiion revient aussitôt : Cella continuata dulcescit. « La cellule où Ton persévère devient douce. » Maie autem custodita, tœdium générât. « Mais mal gardée, elle engendre Tennui ». On se rappelle aussi les sévères admonestations du petit livre sur Tabus des fréquentes promenades et des longs entretiens : spatiamenta, confabulationes. Et les mêmes observations reviennent, d'ailleurs, dans tous les autres ouvrages de Thomas, relatifs à la discipline claustrale.
Certes, il n'est pas besoin, pour expliquer ce passage de V Imitation^ si facile à retrouver ailleurs chez Thomas àKempis,de recourir, avec MgrPuyol, à la classification des cellules mystiques : la cellule qui est le corps, celle qui est le monastère, celle qui est l'esprit, et quelle autre cellule encore ? Le bon sens préférera la cellule qui est la cellule. On n'en pensait pas si long au Mont-Sainte-Agnès, dont la mystique bornée n'a que les dédains de tout le gersénisme : Il suffit pour tout commentaire à ce passage de lire les traités de Thon^as et de regarder son portrait conservé à Zwolle, où il apparaît avec un volume ouvert portant sur ses deux feuillets apparents la devise commencée en latin et finie en néerlandais : Je n'ai jamais trouvé le repos que dans une petite chambre, avec un petit livre.
Facient nae intelligendo ut nihil intelUgant,
dit Térence : en voulant toujours mieux comprendre
AUTEUR CERTAIN DE l'Imitation 21
que les autres, ils s'exposent à comprendre moins bien. Pourquoi chercher dans un livre des sens auxquels nul lecteur n'a jamais pensé, Fauteur peut-être encore moins que personne ? On vient do trouver des finesses à une chose toute simple ; mais là où tout le monde a trouvé un sens exquis, on devra mettre à la place un sens vulgaire pour se distinguer. Quand Vlmitation dit, par exemple : Raro sancti/icantur qui multum peregrinantur : « Rarement se sanctifient ceux qui pèlerinent beaucoup », il fait une observation profonde etqui vaut la peine d'être notée. Or, Mgr Puyol veut qu'il ne s'agisse ici que des voyages ordinaires et substitue ainsi à une remarque fine le vulgaire proverbe qu'un voyageur littéraire du XVIP siècle, Régnier Desmarets, se croit obligé de relever par beaucoup d'esprit dans ces jolis vers :
Déjà nous avons vu le Danube inconstant Qui, tantôt catholique et tantôt protestant,
Sert Rome et Luther de son onde.
Et qui, comptant après pour rien
Le Romain, le Luthérien,
Finit sa course vagabonde
Par n'être pas même chrétien :
Rarement à courir le monde
Devient-on plus homme de bien.
Mais le contexte : « Peu s'amendent parla maladie comme peu se sanctifient par les nombreux pèlerinages » (deux moyens évidents de sanctification indiqués ensemble comme analogues ou équivalents, mais qui, l'un comme l'autre, échouent dans la plupart des cas, faute de dispositions intérieures), et toute la suite de Vlmitation nous montre que l'auteur se tient dans une sphère plus élevée, et
qu'il aime mieux fixer son choix sur les maximes exquises que sur les adages vulgaires, et Ton se rappelle cet autre passage du quatrième livre où il parle des reliques enveloppées dans Vor et la soie, qu'on vient vénérer de loin et auxquelles il préfère à bon droit le corps sacré de Jésus dans TEucharistie. Qui ne préférera la voie élevée de Tauteur au chemin terre à terre où veut le rabaisser le commentateur qui vient d'enlever la simple cellule du moine jusque dans les nuages?
Ni trop haut ni trop bas : c'est une devise parfaite. Suivre toujours son auteur et jamais son propre rêve, c'est le véritable abc pour apprendre à lire.
De l'ensemble de ces témoignages, et il en est d'autres ou contemporains ou quasi-contemporains qu'on pourrait citer (Amort en compte soixante-dix), il résulte que Thomas à Kempis est bien l'auteur de V Imitation, et aussi que ce livre est bien une compilation, mais une compilation très intelligente et même entièrement assimilée au talent de l'écrivain, qui lui-même s'assimile à ses auteurs.
Le savant docteur irlandais Cruise, qui l'a constatée par une étude complète, la réduit à trois sources directes : l'Ecriture, saint Bernard et les maîtres de Windesheim. Quant à ces derniers, non seulement leurs pensées, mais encore leurs expressions s'y retrouvent sans cesse. Toutes les richesses sacrées et profanes des pères et des classiques, dont V Imitation semble nourrie, ont d'abord aussi passé par leurs mains. Et quant à l'Ecriture, on voit par les autres écrits de Thomas combien il en était rempli et comment il savait s'en servir. Saint Bernard lui
AUTEUR CERTAIN DE i! Imitation 23
était également familier. Depuis la fin de ses études à Deventer, il avait restreint ses lectures dans ce cercle étroit, et c'est là qu'il retrouve quelquefois cités ou commentés les anciens poètes ou philosophes auxquels il a dit adieu.
Rien donc d'absolument improbable qu'il ait écrit Vlmitation dès 1416, c'est-à-dire à trente-six ou trente-sept ans, alors qu'il possédait les extraits déjà considérables que Jean Vos van Huesden et son propre frère avaient faits de saint Bernard, et qu'il avait tant augmentés lui-même. Et ces extraits si bien mis à profit sont sans doute la raison qui fit attribuer Vlmitation au grand moine de Clairvaux, nonobstant la différence et presque l'opposition des deux styles.
Il est vrai que le style de Gerson est encore plus éloigné que celui de saint Bernard du style de Thomas à Kempis : mais il en est tant qui n'y regardent pas de bien près !
Manuscrits prétendus antérieurs à Thomas.
En résumé, Thomas a pour lui le témoignage des manuscrits et celui des historiens.
Le premier manuscrit daté d'une manière incontestable et incontestée est celui de 1424, époque où Thomas avait quarante-quatre ans ou quarantecinq ans.
On a fait grand bruit, ces dernières années, du fameux Paulanus, venant du monastère des Béné-
dictins de Wiblingen, actuellement à Saint-Paul, en Carinthie. Il porte, en effet, les dates de 1384 et 1385. Mais il a inspiré des doutes même à domWolfsgruber qui en a publié des photographies sans oser en défendre les dates que le docteur Cruise a reconnues pour des Jaux mal exécutés^ Técriture étant, d'ailleurs, du plein seizième siècle.
On trouve bien aussi quelques dates antérieures à 1424 dans des recueils factices, c'est-à-dire dans des manuscrits quelconques reliés avec Y Imitation, et n'ayant rien de commun avec elle que cette reliure, souvent tout à fait moderne.
Le docteur Cruise a démontré qu'il en est ainsi d'un recueil de la Bibliothèque nationale, que M. Arthur Loth (1) a pris à tort pour un volume homogène et qu'il datait de 1406 d'après un calcul, assez hasardeux, que lui suggère un calendrier ou tabula interfalli, relié avec des parties de Vlmitation et de quelques autres ouvrages» La reliure est loin d'être contemporaine des manuscrits.
Donc sur cette question de l'auteur de V Imitation^ qu'il pense, avec ïrithème (2), être plutôt Jean que Thomas à Kempis, et même sur la valeur personnelle de Thomas, qu'il méconnaît, nous ne pouvons opiner avec M. Arthur Loth comme nous le faisons sur tant d'autres questions beaucoup plus vitales, et si nous avions seulement à les énumérer, ce ne sont pas quelques lignes qui nous suffiraient : notre plume deviendrait alors semblable à la lance
(1) Revue des questions historiques, à partir de 1873. Mgr Puyol, Description des manuscrits, p. 383, reconnaît que la date de M. Loth est incertaine.
(2) Trithème, qui n'est pas tout à fait un contemporain de Thomas, est tantôt pour l'un des deux frères et tantôt pour l'autre. Mais il en fait faussement deux Thomas.
AUTEUR CERTAIN DE L'Imitation 25
d'Achille qui guérissait, dit-on, les blessures qu'elle avait faites.
Mgr Puyol lui-même a si peu de confiance dans les dates antérieures à 1424, qu'il se réfugie dans les manuscrits non datés, comme dans une position moins accessible à l'ennemi. Elle n'est pas même défendable.
En effet, il soutient que le type primitif de V Imitation est dans les manuscrits italiens, les plus anciens de tous, selon lui, non pas les datés, bien entendu, mais les autres.
Or des 420 manuscrits connus en Europe, dont 25 sont en France, 15 en Angleterre, 19 en Italie, les 337 autres en Allemagne ou en Basse- Allemagne, il en choisit quatre ou cinq qu'il regarde comme les plus anciennes copies d'un original introuvable, et il les attribue sans hésiter au quatorzième siècle pour le moins, d'après l'écriture, ce qui renvoie, selon lui, l'original au moins au treizième siècle : comme s'il y avait quelque part un point de repère qui permît de mesurer la distance qui sépare une copie de son original inconnu ! Comme si rien empêchait celui-ci de pouvoir être même de la veille !
Or, le P. Denifle, bibliothécaire du Vatican, qui connaît lui aussi les écritures, mais qui a pris pour dater les manuscrits douteux le moyen le plus pratique en comparant minutieusement les non datés aux datés, et qui n'a excepté de cette opération aucun manuscrit italien, n'a pu trouver les similaires de ces copies préférées du savant prélat que dans la seconde moitié du quinzième siècle. Car il est bien entendu qu'on ne date ainsi un manuscrit
qu'à cinquante ans près, l'âge d'une génération de scribes.
Ajoutons que les deux manuscrits à'Arona et de Adoocatig, mis en première ligne par Mgr Puyol, nous offrent les formes modernes du 4 et du 7, qui n'ont commencé à paraître qu'à peu près avec l'imprimerie, et auxquelles les anciennes formes (vraiment arabes) ont continué de faire concurrence dans les manuscrits pendant tout le premier quart du seizième siècle. Ainsi les deux enfants qu'on voudraitvieillirportentau cou leur acte de naissance.
Le savant bibliothécaire du Vatican remarque, d'ailleurs, que l'archaïsme règne dans l'écriture italienne si on la compareàcellc du reste de l'Europe, et c'est cet archaïsme relatif qui a trompé dom Mabillon sur ces mêmes manuscrits. Mais la chance d'erreur disparait dès qu'il ne s'agit que de copies italiennes à comparer entre elles. D'ailleurs, le P. Denifle, qui connaît les manuscrits de tous les pays, déclare que pas un seul eu Europe n'est antérieur à 1424.
Il est bien vrai que, sur la question des écritures, Mgr Puyol décline la compétence de tous ses contemporains. Il a déclaré d'emblée s'en tenir aux décisions des assemblées du dix-septième siècle, comme s'il valait mieux se tromper avec dom Mabillon que de se rendre à la vérité avec d'autres que lui et même contre lui !
Nous sommes admirateur du dix-septième siècle iet, n'eutilque Bossuet, il serait encore à nos yeux îla plus grande époque de la littérature. Mais même pour les lettres, nous ne consentirions pas à renoncer au bénéfice de ce que les deux siècles suivants, le XIX' siècle surtout, nous ont apporté. Et si l'on
AUTEUR CERTAIN DE i! Imitation 27
ne peut pas se figer dans les lettres, à combien plus forte raison dans les sciences ! Les progrès de la physique et de ses applications, si éblouissants qu'ils aient été de nos jours, ne surpassent pas ceux de la science et de la littérature historiques. Disons le mot : c'est de nos jours que l'histoire est née en France.
Sans doute, elle a eu d'admirables précurseurs : pour la recherche de ses documents, dans les Bénédictins ; pour sa philosophie, dans Bossuet et Montesquieu. Mettons à part, comme un phénomène unique, sans précédent et sans suite à cette époque, VHistoire des Variations^ documentée et conduite selon les exigences de la méthode moderne : un des chefs-d'œuvre de l'histoire comme de l'éloquence et peut-être le chef-d'œuvre de Bossuet lui-même.
Mais supposez que Mabillon eût prolongé sa studieuse vie jusqu'à nos jours, comme cet homme idéal dans lequel Pascal personnifie la science : il se réjouirait à la lumière d'une science accrue et, après avoir fait lui-même avec le P. Denifle la comparaison des manuscrits, il le remercierait d'avoir, en redressant son erreur, agrandi son savoir, et il embrasserait cordialement le savant dominicain, comnie on le faisait de son temps, alors que le bon Mansart venait à Rome tout exprès pour embrasser le pape lui-même.
Or ceci n'est point une simple figure. Dans le ciel où ih voient tout en Dieu (là du moins !) les élus du grand siècle, chérissant la vérité plus qu'euxmêmes, sont contents de la voir triompher sur la terre jusque dans les plus petits objets, fût-ce contre leurs plus chères opinions d'ici-bas.
Mais, il faut bien le dire, de tels déclinatoires
n'ont jamais été que des échappatoires. Si Ton veut être jugé réellement, on ne va pas choisir ses juges dans le passé, car si nous entendons la voix éloquente du mort qui parle encore, lui n'entend pas la nôtre. C'est donc le présent et l'avenir qui sont nos juges naturels. Et personne, dans le monde des lettres, n'est Vhomme spirituel du quiétisme de M"* Guyon, Ç{\\\juge tout et n est jugé de personne. Et tant qu'un livre existe et qu'on le lit, si peu que ce puisse être, il continue d'être justiciable de la critique contemporaine. Que s'il survit à son auteur, il lui reste pour avocat toute une école qui n'a même pas besoin de demander la parole, n'ayant qu'à la prendre.
Histoire de Gersen
Une réflexion devait se présenter tout d'abord à ceux qui prétendent que Vlmitation est du XIIP et même du XIP siècle.
De 1471, date de la mort de Thomas à Kempis, jusqu'à Tan 1500, il y a plus de 30 éditions de Vlmitation^ dont 32 à son nom et quelques autres à celui de Gerson.
Evidemment, Gerson était l'orthographe officielle et imprimée. Dans le discours et dans le manuscrit, elle était moins rigoureuse. Mais il n'y a pas la moindre apparence qu'on y eût jamais encore soupçonné deux noms et deux hommes. Il fallait encore attendre cent seize ans après la fin du siècle pour voir imprimer la forme Gersen et attribuer ce nom à un personnage nouveau, c'est-à-dire nouveau-né.
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AUTEUR CERTAIN DE i.^ Imitation 29
D'où va-t-il donc venir? Tandis que Thomas à Kempis nous apparaît entouré de ses maîtres dont il écrit et imite la vie, de ses disciples qui recueillent ses enseignements et ses exemples, dans la maison dont il est devenu sous-prieur, Gersen nous est donné comme un nom qui ne se rapporte à rien. On ne pourrait le comparer pour ses origines qu'à Melchisédech. On le rattache à grand'peine aux vieux pères de TEglise et aux mystiques italiens du treizième siècle. On ne lui connaît pas de famille humaine et on l'adjoint sans preuve, et même contre toutes preuves, à une famille religieuse où il n'a laissé nulle trace et qui attend quatre siècles au moins à le réclamer.
Comment cet ordre illustre, qui a des traditions si bien suivies et qui s'acharne alors à réchauffer un mort de quatre siècles, en a-t-il fait si peu de cas au temps où il vivait ?
Et comment enfin, nonobstant sa passion à' être inconnu^ tant exploitée par ses panégyristes pour prouver qu'il a dû l'être, a-t-il pu échapper à la gloire d'un saint Bernard ou d'un Suger ?
— Mais c'était pourtant un bénédictin, car c'était un moine.
— Il n'y a pas à chicaner sur le mot moine employé si fréquemment dans Vlmitation, puisqu'il est également appliqué dans vingt traités de Thomas à ses confrères et à lui-même.
Or voici en peu de mots tout ce qu'on a pu savoir de Gersen, si cela s'appelle savoir.
En 1604, le P. Rosignoli trouve dans la maison des Jésuites d'Arona, en Italie, un manuscrit portant en divers endroits les noms de Gesen, Geshen, Gessen et Gersen, avec le titre d'abbé, qui pouvait encore convenir à Gerson, abbé de Saint-Jean-en-
âO TriOMAS A KEMPIS
Grève, et souvent appelé Gersen, avec son titre de chancelier, sur des manuscrits que les gersénistes inscrivent sans scrupule à leur avoir. Rosignoli était plus honnête. La maison ayant jadis appartenu à Tordre de Saint-Benoît, ce brave homme s'empressa de reconnaître dans Gessen (ce fut son premier nom, même chez Cajétan) un abbé bénédictin.
Dès 1616, à la suite de Rosignoli, le bénédictin dom Cajétan est entré en campagne contre Thomas à Kempis. La guerre est commencée pour deux, et même pour trois siècles, et c'est en vain qu'accouru au bruit des premières armes, le P. Maioli déclare que le fameux manuscrit n'a pas même une origine bénédictine, que c'est lui, Maioli, qui l'avait apporté innocemment de sa demeure paternelle dans la maison d'Arona où il entrait comme novice. Déjà l'histoire de Gessen ou Gersen, enrichie des données biographiques les plus inattendues, et multipliant, d'une publication à l'autre, les métamorphoses, sous la plume féerique de Cajétan, édifiait la chrétienté.
Gersen était de venu, jeune encore, abbédeVerceil : c'était une nouvelle découverte de Cajétan. Il avait lu, en cette année 1616, à la marge d'une édition de Venise datée de 1501, une note manuscrite et anonyme ainsi conçue : Ce n est pas Jean Gerson qui a compilé ce livre, mais dom Jean, abbé de Verceil, tel qu'on le conserve écrit de sa propre main, dans la même abbaye.
La note était peut-être de la veille ou du jour ; mais, à coup sûr, 1501 était la limite de son antiquité. Or, Cajétan ne rechercha même pas l'autographe de l'abbaye, et le nom de Gersen n'était même pas écrit dans la note. Le gerséniste dom
AUTEUR CERTAIN DE h^ Imitation 31
Delfau la regarde comme un faux grossier. Mais si c'était un piège, Cajétan ne demandait pas mieux que de s'y prendre.
Mais où était-il né? Un manuscrit prodigieusement fautif, VAllatianus (Bib. nat. f. lat., 13605), étudié par le très digne et vénéré Léopold Delisle et par le P. Brucker, dont la bienveillance nous ouvre à toute heure et fait couler jusqu'à nous les sources parisiennes de l'érudition, nomme l'auteur (fol. 155, verso) Johannes de Canabato. A-t-il estropié le nom du dominicain Tambaco ? Cajétan lit Canabaco, et, pour lui, c'est là l'ancien nom de Cavaglia, humble village qu'il jugea digne de recevoir de sa main le berceau de Jean, sous-entendu Gersen. Ainsi Cavaglia vient de Canabaco.
Alfana vient dHequus sans doute, Mais il faut avouer aussi, Pour venir de là jusqu'ici, Qu'il a bien changé dans la route.
Il y a, du reste, dans le pays vercellois, ou quelque part ailleurs, une ou plusieurs familles s'appelant Garzone ou Garzoni : n'est-ce pas là précisément la famille de l'abbé Gersen, et faut-il demander encore des preuves plus évidentes?
Un autre manuscrit sans date et sans nom, qu'on a qualifié Codex caoensis, sans que rien puisse même prouver qu'il soit sorti du monastère bénédictin de la Cava, nous offre la miniature d'un moine bénédictin ou autre. C'était peut-être un chanoine régulier : mais à coup sûr, ce n'était pas Thomas à Kempis; car les éditions de Sommalius ont assez fait connaître son portrait pris ad vivum et conservé encore aujourd'hui à Zwolle; ce ne pouvait donc être que Gersen.
C'est ainsi qu'on argumente en pays gerséniste : les syllogismes y ont des ailes, comme les paroles dans Homère.
Ce portrait est donc adopté et certifié conforme au modèle inconnu. Déjà l'anglais Valgrave en orne ses éditions du XVIP siècle ; voilà Sommalius distancé. Devant cette image authentique, plus d'un dévot à Gersen a fait mainte prière pour laquelle on a demandé mainte indulgence ; Grégory même, jugeant invalide, dit Malou (1), la canonisation de Gersen par les manuscrits, sollicita en cour de Rome l'introduction de la cause de cette ombre de saint ; le tout, sans ombre de succès. Un pieux bénédictin l'a inscrit à son Ménologe. Bref on a tout fait dans la petite église gerséniste en faveur de ce saint méconnu de Rome, ou du moins presque tout ; car il resterait encore à trouver ses reliques.
Grégory *se consola de son mieux en faisant agrandir pour le mettre en tête de Vlmitation, le portrait de Jean Gersen.
Grégory est ce parfait gerséniste qui, ayant trouvé, en bouquinant sous le canon de juillet 1830, le fameux manuscrit deAdoocatis, sorti de la famille de Avogadri, tomba si heureusement, presque aussitôt après, sur un journal tenu par un membre de cette famille, au quatorzième siècle, ou du moins sur les deux ou trois feuiUes qui en restaient et qui étaient bien de nature à faire regretter les autres, et il y apprit comment ce liore si célèbre (dont personne à cette époque n'avait jamais entendu parler) était entré dans cette maison privilégiée et y avait passé de main en main jusqu'à l'auteur du journal.
(1) Recherches sur le véritable auteur de l'Imitation. 3« édition, Castermann, Tournav, 1858.
AUTEUR CERTAIN DE i.' Imitation 33
Il semblait que ce diarium de Adoocatis, qui ne nommait pas plus Gersen que le manuscrit luimême, n'avait été si soigneusement tenu que poui^ lui apporter, quatre siècles plus tard, la certitude après laquelle il soupirait. Il est vrai que le papier, comme le caractère, imitait mal Tantique ; mais c'était assez pour lui, et Ton dit que le piège avait été dressé sur mesure. Qui aurait pu penser qu'un autre que Grégory allait s'y précipiter?
Or cet autre était un grave historien qui régnait alors sur toute la fraction du clergé opposée au gallicanisme dont il avait courageusement combattu les doctrines : nous avons nommé l'excellent Rohrbacher qui avait le défaut de travailler un peu vite. On dirait qu'il a mouillé de ses larmes les pages émues et nombreuses de son histoire racontant cette découverte du diarium. Or sa meilleure excuse est qu'il n'a probablement jamais eu sous les yeux la pièce à conviction qui l'avait gagné à la cause de Gersen et que Mgr Puyol écarte en souriant.
Ainsi le consciencieux auteur de V Histoire de rÉglise n'a converti tant de gallicans et de jansénistes que pour en faire autant de gersénistes. Qu'il en soit récompensé là-haut ! car mieux vaut une erreur que deux hérésies. Il a formé une génération d'enthousiastes qui ne ressemble en rien au gersénisme que nous combattons. Celui-ci ressemble vraiment au jansénisme qui ne pouvait vivre qu'à la condition de se déguiser; mais tandis qu'il se déguisait en une sévère orthodoxie, l'autre se déguise en un agréable scepticisme qui lui servira d'échappatoire au jour où Thomas à Kempis triomphera enfin sans conteste avec l'histoire et la raison. Les gersénistes opposent à l'histoire, comme les jansé-
nistes au pape, Id^faillibiliié en matière défait, et les feux d'artifice que leur étrange logique multiplie sont moins pour éclairer que pour éblouir. Donc imitationisme , dilettantisme, scepticisme, triple masque du gersénisme.
Si Ton n'a pas la preuve de la résidence de Jean Gersen à Verceil, en revanche on a la preuve contraire. Il y a eu deux abbayes dans cette petite ville : Tune de chanoines réguliers, l'autre de bénédictins, celle de Saint-Etienne.
Mais Gersen n'a pas plus vécu dans la seconde que Thomas à Kempis dans la première, et bien que la liste complète des abbés successifs n'y ait pas été conservée, il en reste assez de chartes pour prouver qu'aux différentes époques d'abbatiat réservées tour, à tour à l'infortuné Gersen, par ses promoteurs officieux, la place avait toujours été usurpée d'avance par quelque intrus, et l'on n'a pu braver cedroit abusif du premier occupant qui a porté l'audace jusqu'à laisser son nom sur le parchemin. Gersen est donc resté abbé de Verceil, en pays infidèle, inpartibus infidelium. Car pour oser lui chercher désormais une seconde abbaye, on avait fait trop de bruit de la première (1).
C'est ce qu'a prouvé en détail Mgr Malou, évêque de Bruges, savant théologien et parfait lettré, sans doute, mais qui a perdu de ce fait, aux yeux des gersénistes français, toute autorité et même tout talent.
Mais comment les gersénistes nouveaux, après toutes ces folies et toutes ces orgies d'invention de
(1) Recherches sur le véritable auteur de l'Imitation ^ 3«« édition, Caslermanii, Tournaii 1858.
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leurs aïeux, arriveraient-ils jamais, contrairement à la parole du Liore de Job^ à purifier un Jleuoe corrompu dans sa source?
« Les partisans d'A Kempis, dit Cruise, depuis le spirituel Amort jusqu'à nos jours, semblent ne pouvoir s'empêcher de saisir le côté ridicule de la question. La légèreté serait déplacée dans la discussion d'un problème historique, et cependant, si jamais elle fut pardonnable, c'est dans le cas présent. »
Et il conclut ainsi : « Quant à moi, après avoir étudié cette question d'une façon spéciale pendant une grande partie de ma vie, après avoir cherché consciencieusement tous les renseignements possibles, j'ai conclu qu'il n'y avait pas ombre de preuve que Jean Gersen de Verceil ait jamais existé. Je suis même persuadé qu'il n'est ni plus ni moins qu'un personnage imaginaire. »
Aussi, ses prétendus historiens n'ont-ils pu lui ôter le cachet de la fiction et d'une fiction sans génie. Avant d'attribuer V Imitation à Gersen, c'aurait été l'A B G de le faire vivre, mais vivre un peu comme tout le monde et avec tout le monde, ce dont les grands hommes et les saints ne sont pas incapables et ne sont pas même exempts. On l'a fait apparaître comme un personnage de l'autre monde, on a pris vivement son portrait, comme celui de la Katie King du docteur Crookes, et c'est tout. ce qu'on a de lui. Encore, en est-on bien sûr? Mais le faire vivre sur cette terre, personne ne l'a fait, personne ne l'a pu. Pas une date précise ni ' même approximative, pas un lieu de naissance en dehors de Canabaco, qui ne saurait être Cavaglia,
pas une action connue, pas une tradition, bien moins encore un document. Rien qu'un nom, et quel nom ? hésitant, incertain entre Gersen, Gesen, Gesem, Gessen, de Gersennis, voire de Gessatis^ et d'autres encore, mais dont la forme préférée, Gersen, n'est que le nom d'un autre avec une seule lettre de changée.
Mgr Puyol aime mieux supposer qu'on a pu changer par lapsus de plume abbas vercellensis en cancellarius parisiensis, plutôt qu'un o en un e, erreur de deux mots entiers, plutôt que d'une seule lettre. Sur le chapitre des vraisemblances, il nous ménage toujours quelque surprise : nous en verrons bien d'autres. En attendant il met la saisie sur les quatre exemplaires en litige, au nom du père abbé, comme liquidateur d'office d'A Kempis et de Gerson au profit de Gersen.
On aura beau nous dire que c'est Gersen qui est devenu Gerson : il saute aux yeux que pour estropier un nom, il faut qu'il existe ; c'est donc le célèbre Gerson qu'on a défiguré et non pas l'inconnu Gersen.
Mais quoi ! Jean Gerson, comme jadis Robert de Sorbon, avait pris ou reçu le nom de son village, et ce village s'appelait Jarson, Gerson ou Gersen.
Aussi est-il à croire qu'avant la découverte illusoire du P. Rosignoli en 1604 personne ne distingua jamais Gersen de Gerson, et qu'au nom du chancelier plus ou moins altéré sur les manuscrits le lecteur instruit rendait son orthographe véritable ou officielle.
On ne peut, d'ailleurs, songer à se prévaloir d'un lapsus de plume ni de Gerson à Gersen ni de Gersen à Gerson : nous avons dit que tout témoignage
AUTEUR CERTAIN DE iHmitation 37
contemporain manque à Tun et à l'autre, c'est là un argument que des citations authentiques pourraient seules combattre.
On nous dit bien qu'il en est de Gersen à peu près comme d'Homère qui avait sept villes natales et pas un nom certain.
Non, car Homère a été près de trois mille ans en possession de ses poèmes, et cela sans un seul rival. Et durant tout ce temps, qu'on lui ait donné ou non un pseudonyme, comme Molière en a pris un lui-même, du premier jour au dernier, tout le monde l'a nommé et n'a nommé que lui. C'était assez de temps pour le planter et l'affermir dans le sol de l'histoire. Il n'y a pas deux siècles qu'on cherche à l'y ébranler, on n'y réussira pas et le bon sens humain croira toujours à Homère.
Et pour qui veut aller plus loin que le bon sens, l'unité de V Iliade au moins éclate. Longin, critique de génie et de cœur, ne voyait même de V Iliade à VOdyssée que la différence du soleil de midi au soleil couchant. Il croyait à son Homère comme Pisistrate.
Aussi les modernes critiques, n'osant pas donner un rival à son génie, ont essayé d'en faire la monnaie pour lui donner une collection de rivaux, sans songer que si chacun de nous a sa part d'esprit, dès qu'il s'agit d'une œuvre de génie, il y faut une tête et une seule, et que rien en ce cas ne devient si nul que tout le monde ensemble.
Il n'y a donc pas parité d'argument entre le cas de cet inconnu célèbre âgé de trois mille ans et celui d'un nouveau venu qui n'est qu'un fantôme.
Avec une naissance aussi défectueuse, que pouvait devenir Gersen ? Il n'était pas viable. Aussi,
• celui qu'on peut bien appeler son père adoptif, ou plutôt son père inventif, le bénédictin italien dom Cajétan, a beau soumettre ce nouveau-né si fragile à l'incubation de sa fantaisie échauffée : ce moine célèbre par la multitude de ses pieux mensonges ne peut que varier d'une édition à l'autre ses découvertes biographiques, lorsqu'elles ont paru, même aux meilleures volontés, par trop invraisemblables. Mais sa ruse naïve a pour complices des vanités plus naïves encore.
En effet, pour accueillir Jean Gersen à bras ouverts, ou plutôt pour se jeter à ses pieds, il suffit aux uns qu'il soit bénédictin, aux autres qu'il soit Italien, et on lui trouve ces deux qualités à la fois : une telle abondance de biens ne saurait nuire.
Quelques-uns arrivent à tirer tout leur Gersen du texte même de V Imitation , et si son nom a été trop longtemps inconnu, c'est que le pieux bénédictin l'a voulu ainsi, puisqu'il a écrit : A ma nesciri, « Aime à être inconnu ».
Ici, malheureusement, la logique fait défaut. Car chacun le sait bien, n'est pas connu ou inconnu qui veut.
Beaucoup ont tout fait pour être célèbres qui n'ont pas réussi. Erostrate lui-même faillit en être pour les frais de son paradoxe en action contre le temple de Diane, et il eût probablement échoué dans son rêve de gloire si les juges d'Ephèse, qui condamnèrent sa mémoire à l'oubli et son nom au silence, avaient donné à un si juste arrêt moins d'exécuteurs. Ils empêchèrent le temps de faire son ouvrage en voulant le faire à sa place.
Que d'incendies dont les Erostrates sont restés inconnus ! Mais sans aller si loin, combien partent
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pour la renommée et n'arrivent qu'à Toubli, et quel obscur troupeau d'amants de la gloire Tinstant qui ' naît et meurt à la fois, plonge dans ce gouffre fameux où ils disparaissent! Ainsi nul ne peut obtenir à son gré, même un vain bruit.
Mais ceux qui, par exception, demandent le silence à tout ce qui les entoure, hommes .et choses, peuvent bien aussi ne l'obtenir pas toujours. C'est le cas de tous les saints célèbres.
Et nommément, les bénédictins fameux du douzième siècle, où l'on ne craint pas parfois de reculer Gersen, ont sans doute fait plus de bruit dans leur temps qu'ils n'auraient voulu. Ce n'était pas, il est permis de le penser, par amour de la gloire que Suger gouvernait les royaumes et que saint Bernard régentait les papes à cette même époque où Gersen aurait réussi, non point seulement à se cacher sous son livre, mais ce qui est plus fort, à cacher son livre même à deux ou trois siècles entiers.
Rien n'empêche donc que ce soit Thomas à Kempis qui ait écrit : Ama nesciri et pro nihilo reputari. « Aime à être ignoré et compté pour rien. » D'autant que ses maîtres immédiats l'avaient écrit avant lui, et notamment Jean Vos van Huesden, qui n'a laissé qu'une lettre où on lit ces paroles : Ama nesciri et ab aliis contemni opta. « Aime à être ignoré et désire que les autres te méprisent. » Et le nom de Jean Vos van Huesden est resté avec celui de Thomas à Kempis, grâce à ce brillant disciple, humble comme son maître.
A qui a la moindre idée de la vie claustrale, nous demandons quel coin dans son monastère ou quel instant dans sa journée ou dans sa nuit, pourra
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trouver un religieux pour composer tout un livre à Tinsu de ses supérieurs, et si c'est un bon religieux, comme il est impossible d'en douter par son projet même, comment mettrait-il cette bizarre humilité on contradiction avec son vœu d'obéissance qui lui défend de rien entreprendre de sérieux à Vinsu de ses prélats ?
Pour reculer la date de V Imitation^ il avait suffi d3 découvrir un écrit de saint Bonaventure qui en citait des passages, et que tout le monde reconnaît aujourd'hui pour un informe et grossier pastiche fabriqué vers le XVP siècle. Il lui était dès lors facile de citer V Imitation.
Deux ou trois gersénistes, trouvant probablement peu naturel d'expliquer les germanismes fréquents de Y Imitation par l'habitude de la langue italienne, imaginèrent de faire naître Gersen dans les Pays- Bas et y grandir avant d'être transplanté à Verceil avec son nom de saveur étrangère. Ce compromis leur semblait devoir assurer le succès de la cause ; mais il ne rencontra guère que des intransigeants.
L'amour mal entendu de leur ordre engagea trop souvent quelques bénédictins dans une polémique sans raison d'être, par conséquent sans raison de finir. Ainsi durant tout un jour, sur le champ de bataille homérique, Diomède crut combattre Enée, le futur héros de Virgile, n'ayant devant lui que sa vaine image envoyée par Vénus et, la criblant de mille coups, la voyait se reformer toujours intacte sous son glaive toujours trompé : ainsi durant trois cents ans de guerre, l'armée entière d'AKempis usa tous ses glaives et tous ses boucliers contre l'ombre invulnérable de Gersen, absent lui-même, non seulement du combat, mais encore de la vie, même
AUTEUR CERTAIN DE h' Imitation 41
passée, et, comme le dit énergiquement Amort, « de la nature des choses : » qui nunquam in rerum natura extitit. Maison ne se figure point aujourd'hui quelle consistance pouvait avoir alors un fantôme, quand ce fantôme était bénédictin.
D'ailleurs, un fantôme auquel on croit a toujours cela de réel. Or, Cajétan et ses compagnons ne se sont jamais lassés de poursuivre sur tous les chemins du temps ce moine vague et mystérieux. Plus d'un a poussé le zèle et la clairvoyance jusqu'à relever ses traces légères sur ce sable mouvant où personne ne le vit jamais passer. Comment leurs successeurs auraient-ils voulu avoir de moins bons yeux ?
Mais toutes ces choses là sont mortes et ne sont même plus à ensevelir. L'ordre glorieux, en ressuscitant de sa mort violente, a laissé bien loin sous terre, et réduites en cendres impalpables, les antiques dépouilles des contentions monastiques. Les bénédictins de nos jours ont oublié ces combats d'enfants, et beaucoup tiennent aujourd'hui pour Thomas a Kempis comme leurs aïeux d'avant 1616 qui, rivalisant avec les Jésuites d'amour pour l'/mitationy la faisaient éditer par les libraires, leurs amis, dans les Œuvres complètes du pieux chanoine régulier: «Leur ordre illustre, comme dit très bien le P. Brucker, n'a pas besoin de gloires contestables (1). »
Défenseurs d'A Kempis Le manuscrit de 1441 et le docteur Pohl
D'ailleurs, dès le début de cette guerre de plumes qui ensanglanta d'encre, durant des siècles consé-
(1) Études religieuses, 1899. ,
cutifs, toute l'Europe érudite, les plus hautes autorités se prononcèrent pour le statu quo historique.
Le jésuite Rosvveyd , premier défenseur de Thomas à Kempis, persuada si complètement le grand Beliarmin, un instant ému par la fausse découverte de Rosignoli, qu'il donna en ces termes sa dernière conclusion : (l)
« Que les livres de Vlmitaiion aient été écrits et composés par Thomas à Kempis, c'est un fait que le P. Heribertus Rosweydus a démontré d'une manière évidente, tout en faisant justice des conjectures contraires. Les raisons qu'il leur oppose me satisfont pleinement et j'embrasse son opinion sans réserves. »
Leibniz, im demi-siècle plus tard, fut du même avis que Beliarmin sur la valeur probante des arguments de Rosweyd, et en particulier sur les « germanismes indéniables employés, dit-il, par notre Thomas et dans l'œuvre contestée et dans les autres. »
Cette même ihèse a été soutenue avec autant de solidité que d'éclat par Fronteau et Carré, au dixseptième siècle, Eusèbe Amort au dix-huitième ; et de nos jours, par Malou, de Baker, Becker, en Belgique et en Hollande; par Cruise, en Irlande; par Pohl, en Allemagne. En France, le P. Brucker l'a défendue dans les Études religieuses avec une compétence reconnue de tous et une modération qui fait encore mieux valoir la fermeté de ses conclusions.
! acriptoribus ecclesîasticis, colonne 1621,
AUTEUR CERTAIN DE i! Imitation 43
Le très savant Allemand que nous venons de nommer, le docteur Michel- Joseph Pohl, directeur honoraire du Gymnasium Thomaeum, de Kempen, avec une patience et une conscience quasi incomparables, occupe sa laborieuse retraite à une édition critique des Œuvres complètes de Thomas à Kempis, laquelle, commencée en 1902, ne sera pas terminée avant 1906, époque où le volume VIII doit vider la question de Fauteur et faire connaître aussi pleinement que possible sa vie et sa personne non moins digne de vénération que de sympathie.
Le second volume qui vient de paraître en 1904 comprend tout le contenu d'un manuscrit qui, après bien des voyages, séjourna longtemps à la bibliothèque des Jésuites d'Anvers et se trouve aujourd'hui à la Bibliothèque royale de Bruxelles. Il commence par les quatre livres de V Imitation, et il est écrit de la main de Thomas à Kempis qui Ta terminé en 1441.
Le docteur Pohl, comme déjà Spitzen, n'applique la date qu'au dernier traité. Celui-ci avait observé que tous ces traités n'avaient pu être écrits en un court espace de temps, et nous le croyons volontiers quand nous réfléchissons que les Œuvres complètes de Thomas à Kempis n'occupent pas un millier de pages dans les éditions de Sommalius. En supposant donc qu'il ait commencé à écrire à vingt-cinq ans, ce qu'il a pu faire jusqu'à son extrême vieillesse (et il est mort plus que nonagénaire), cela donne en soixante-cinq ans une moyenne de quinze pages environ par année.
Spitzen voit des preuves de la longue durée et des interruptions de ces écritures dans la manière dont les cahiers sont disposés, dans les feuilles laissées vides, dans les variations de l'écriture, dans les
corrections, les suppressions, les omissions et les négligences qui accusent la hâte ou la distraction de Técrivain (Car Thomas à Kempis quandoque dormitai) (1), il rappelle ses occupations nombreuses et conclut que les trois premiers traités (c'est-à-dire les livres I, II et IV) ont dû être écrits de 1417 à 1420.
Schuize et Funk ont soutenu, avec une grande force, Topinion de Spitzen, et Pohl vient appuyer leur thèse commune sur l'ancienneté relative de V Imitation par un argument nouveau et piquant tiré des habitudes orthographiques de Thomas à Kempis.
Il avait contracté fort jeune le défaut d'écrire concilium (avec un c) pour consilium, conseil. Or on peut suivre dans les cinq beaux volumes de sa Bible, à Darmstadt, les progrès de sa conversion à l'orthodoxie du dictionnaire.
Les dates des cinq volumes certifiés par sa signature sont 1427, 1428, 1435, 1438, 1439.
Dès le volume V, qui paraît le premier, les efforts de Thomas vers la bonne orthographe ont commencé, mais si peu ! L's ne se trouve encore qu'une fois dans consilium avec vingt-cinq c.
Dans le volume III, qui paraît le second, encore un s et cinq c.
Dans le volume II, qui vient ensuite, quatorze s et vingt-cinq c. Le progrès est sensible.
Dans le volume IV, quatre c seulement.
Enfin, dans le volume I, le dernier paru, pas un seul c, rien que des s, c'est la perfection.
Il fit si bien qu'il tomba plus tard dans l'excès contraire, au point d'écrire reconsiliare, reconsiliatio, « réconcilier, réconciliation ».
(1) HoRAT. — Ser7no7ies : quaiidoque bonus dortnitatHcmerus, Le bon Homère aussi sommeille par momenls.
AUTEUR CERTAIN DE h' Imitation 45
Eh bien, les trois premiers traités du volume, c'est-à-dire les livres I, II et IV de V Imitation^ présentent constamment la mauvaise orthographe, ce qui, en les distinguant du quatrième traité (III^Mivre de V Imitation), les repousse avant le premier volume, de la Bible (1427) où apparaît déjà un s (1). Ainsi les premières pages du manuscrit terminé en 1441 peuvent bien être Toriginal de la copie faite en 1424.
Nous ne rappellerons pas un manuscrit aujourd'hui disparu et qui n'avait encore du troisième traité (livre IV) que le début suivi de douze feuilles blanches. Nous fuyons l'inconnu et tenons à ce qu'on puisse vérifier les manuscrils jusqu'à nos conjectures.
Ce manuscrit de 1441, qui a joué un si grand rôle dans la polémique trois fois séculaire relative à l'auteur de Vlmitation, n'avait jamais été peut-être examiné avec un soin aussi religieux. Auçsi personne, pas même Sommalius, le grand éditeur de Thomas à Kempis, qui a passé sa vie avec les manuscrits du pieux écrivain, n'a fait valoir comme le docteur Pohl, les marques d'auteur de l'autographe de Bruxelles.
Les mots supprimés ou remplacés s'y comptent à peine. Trois chapitres (XIV, XVI, XVIII) du troisième traité (livre IV) n'y sont pas à la ligne : sans doute, l'auteur ne savait même pas en commençant combien le traité aurait de chapitres. Il y a des endroits vides et d'autres où l'écriture se resserre. Les marques d'une hésitation naturelle à un auteur, mais qu'un copiste ne peut éprouver, abondent dans
(1) Delmit. 2"^^ yohima des Opéra omnia, Herder, à Friburg en Brisgau, 1904, p. 461 et suivantes.
ce travail qui semble commencé de plusieurs côtés à la fois. Évidemment, il y a eu des espaces réservés trop grands ou trop petits, pour recevoir une rédaction non encore arrêtée, des retranchements, des additions et des corrections sans fin.
Et, remarque tout à fait nouvelle, que le docteur Pohl n'avait pas encore faite dans ses nombreux examens, parce que « Tart d'examiner les manuscrits et de les comparer n'est pas un don, dit-il, qui naisse avec l'homme », ce savant qui a vu de nombreux feuillets coupés et remplacés dans ce manuscrit de petit format où le parchemin et le papier sont mêlés sans choix, en a conclu que la multitude des retouches les ayant rendus sans doute illisibles, n'a pas laissé à l'auteur d'autre ressource • que de les couper ainsi sur la marge et d'y coller des remplaçants.
Ce procédé se retrouve dans d'autres ouvrages de Thomas à Kempis, mais, comme les corrections mêmes, beaucoup moins fréquemment que dans V Imitation, Ce sont là des marques d'auteur, affirme le docteur Pohl. Thomas, qui était certainement un bon copiste, n'aurait pas eu besoin de tant de corrections, n'eût été « le souci de l'écrivain qui polit et perfectionne autant qu'il le peut son ouvrage jusqu'à la fin ».
Mgr Puyol, il est vrai, n'est pas de cet avis, non plus que M. Arthur Loth, dans son étude de la Revue des questions historiques. Tous deux ne peuvent attribuer qu'à un mauvais copiste les six cents corrections qu'ils comptent dans l'autographe de Bruxelles. Le docte prélat aurait donc bien raison de dire à la page 539 de son Auteur de limitation :
(f On doit retenir de l'examen que le manuscrit
AUTEUR CERTAIN DE jJIfnitation 47
de 1441 n'est ni sincère ni ingénu, et que Thomas à Kempis était un copiste médiocre, pour ne pas employer une expression plus séoère, »
Attendez un peu : Tauteur n'attendra pas une page entière pour se contredire. Ceci est à la fin du chapitre III de la partie de son livre consacrée à Thomas à Kempis, et le chapitre IV commence ainsi, même page :
« Quand on suit Thomas à Kempis du berceau à la tombe (il sait bien qu'on ne pourra rendre la pareille à Jean Gersen), quand on étudie ses dispositions, son caractère, ses travaux, il ressort de la manière la plus éclatante que ni ses études, ni ses occupations, ni les circonstances ne permettent de croire qu'il ait pu écrire un livre de haute spiritualité tel que Vlmitation de Jésus-Christ, Il nous y apparaît religieux, dévot, habile copiste, âpre au travail, mais médiocre de génie et de savoir. »
Laissons pour le moment les antécédents de Thomas à Kempis, disciple direct et assidu d'un spirituel tel que Radewyn, disciple lui-même de Gérard Groot, de Henri de Kalcar, de Ruysbroek l'Admirable, que notre ami et maître Ernest Hello a fait connaître en France, de Suso, de Tauler, ces gloires religieuses d'un petit coin de l'Allemagne néerlandaise où elles se touchent comme les oiseaux dans le nid. Demandons seulement comment on peut être à la fois bon et mauvais copiste.
Ah ! c'est qu'on a copié Vlmitation avec des corrections sans nombre, et pour les nécessiter, il fallait être mauvais copiste, et comme à la même époque ou à peu près, dans la grande Bible de Darmstadt, on en faisait beaucoup moins que dans le petit livre, alors on était en même temps habile copiste.
Mais qui pourra croire que le plus mauvais des copistes ait pu faire dans un petit livre tel que V Imitation six cents fautes en copiant ?
Inutile après cela de parler des barbarismes et des solécismes qui scandalisent dans l'autographe M. Arthur Loth, lecteur assidu de Vlmitation, comme un profane qui ne l'aurait jamais parcourue. Il est vrai qu'il y en a bien une demi-douzaine de plus dans ce manuscrit que dans la plupart des textes imprimés, et ils se trouvent tout justement logés dans le même coin ; mais ils sont si forts que ce ne peut être qu'un moment de distraction.
Ainsi le chapitre VIII du livre I réunit les deux barbarismes noli blandire et coram magnatis dans une même ligne où était déjà le solécisme blandiri cum divitibus, celui-ci volontaire, et le docteur Pohl n'aurait pas dû avoir le scrupule de reproduire ces deux barbarismes qui ne se retrouvent ailleurs, ni dans les Opuscules ni dans l'Imitation : il eut mieux valu laisser dormir dans le manuscrit, leur sommeil tant de fois séculaire, ces témoins indiscrets des courtes somnolences de Thomas à Kempis, prolongeant pour la gloire de Dieu et le progrès spirituel de ses frères les veilles déjà longues des offices religieux.
Mais s'il faut compter maintenant les barbarismes et les solécismes de ce livre incorrect autant que sublime, etque M. Arthur Loth veuille bien consentir à se charger des corrections, nous gageons qu'il n'en sera pas, comme Thomas lui-même, quitte pour six cents.
Quant à la mention, désormais illisible, nous dit-on, qui termine le manuscrit et où frère Thomas certifie sa propre écriture, ce qui lui vaut encore un
AUTKUii CERTAIN DE L'Imitation 49
reproche de vanité infligé par Mgr Piiyol et répété plus haut par Mgr Blampignon, Thomas ne Teùt-il fait que pour obéir à ses prélats (c'est le titre fort peu bénédictin qu'il donne aux supérieurs dans l'Imitation et dans ses autres écrits, et lui-même, sous-prieur, le reçoit d'un contemporain), elle ne prouve ni qu'il est l'auteur de Ylmitation ni qu'il ne Test pas, mais seulement qu'il l'a écrite. Aussi Bellarmin, qui pense à tout, a-t-il soin de dire que Thomas a écrit et composé Ylmitation. C'est la physionomie même du manuscrit qui montre que celui qui l'écrit le traite en auteur.
Il est aisé de se rendre compte des nombreuses corrections d'auteur du manuscrit de 1441. Une syllabe répétée qu'on efface : correction de copiste ; un mot qu'on remplace par un synonyme : correction d'auteur.
Le docteur Pohl y a noté et transcrit 164 additions, 80 mutations et 51 suppressions ; en tout 295 retouches. Peut-être que les 305 autres étaient dans la loupe de dom Hay, qui a vu le manuscrit souillé de 600 raclures, additions, transpositions, mutations, que Mgr Puyol accepte de lui comme corrections de copiste, renvoyant son lecteur à l'œuvre de Hay, qu'il trouve irréfragable (V Auteur de Z7., p. 537.) Cependant, à la fin du même chapitre (p. 538-539), par un de ces bons mouvements dont il est coutumier et qui font honneur à sa droiture, Mgr Puyol pense que c< d'autres mains aussi ont travaillé à l'émendation de ce manuscrit » et n'attribue plus à Thomas que « quelques-unes des corrections ». Et voilà Y irréfragable Hay mis en pièces par Mgr Puyol.
50 THOMAS A KEMPlS
Thomas déclaré incapable.
Mais c'est en vain que les défenseurs de Thomas à Kempis ont multiplié les preuves historiques et testimoniales.
On prétend les couper par le pied en disant : Non, quels que soient les témoignages, nous ne les croirons pas. Thomas à Kempis n'a point fait V Imitation^ car il ne pouvait la faire : il n'en avait pas l'esprit, ses ouvrages le prouvent.
Et pour le prouver par ses ouvrages, on commence par en écarter plus de la moitié comme n'étant pas de lui. A ce compte, il valait mieux les supprimer tous.
Ceux qui sont entrés dans cette voie n'y sont entrés qu'en fermant les yeux : ceux qui les ont ouverts en chemin ne s'y sont pas reconnus.
Des ouvrages inscrits dans un catalogue dressé comme un inventaire après le décès de l'auteur sont contestés sous les plus légers prétextes et même sans prétextes, seulement parce qu'ils ne prouvent pas ce qu'on voudrait, à savoir la parfaite nullité de
Ce sont des témoins dont on ne connaît que les noms, et voilà qu'on les appelle pour déposer et que l'on escompte déjà leur témoignage : mais comme ils parlent tous autrement qu'on n'espérait, on finit par les récuser l'un après l'autre, une fois entendus, et sur le contenu de leur témoignage.
Voilà l'usage qu'on fait des écrits de Thomas à
AUTEUR CERTAtN DE L^lmitation TA
Kempis : dès lors qu'ils valent quelque chose, ils ne sont plus bons à rien, ils ne sont pas de lui.
Si l'Imitation et les autres ouvrages, au lieu d'être dans le catalogue de Thomas à Kempis s'étaient trouvés dans celui de Gerson, qui aurait osé les contester ?
Or, chacun sait qu'on ne donne jamais de mauvaises raisons, quand on en a de bonnes. Le raisonnement humain ne dévie pas sans motif, et quand une cause a pour elle de semblables arguments, cela prouve, indirectement sans doute, mais sûrement, qu'elle est mauvaise. ,
Le docteur Pohl (1) est sévère pour des procédés semblables, et voici, dans son latin spirituellement bonhomme, tout ce que nous venons de dire en français sur l'abattis presque universel où se livre, dans les jardins de Thomas, l'aveugle serpe de Mgr Puyol :
Ut in quo cardo rei vertatur paucis dicam, Puyol non Thomam Kempensen^ sed suum Joannem Gersen, quem ne fuisse quidem umquam persuasum habemus, praestantissimos de Imitatione Christi libros ^cripsisse opinatus, ut Thomam pr opter ingenii parvitatem (2) eorum auctorem esse non posse demonstraret, etiam reliqua ejus opéra sententiis praeclarissima magnam partem ejus esse temere infitiatus est. Quod ut efjiceret^ indici illi operum Thomae aetati ipsius paene aequali nullam utique fidem habendam esse accurate eoincendum ei erat:
(1) Orationes et méditât iones, p. 395.
(2) Ici le docteur Pohl cite les témoignages contraires de ceux qui ont connu Thomas, entre autres la Chronique du Mont-Saint-Agnès (p. 137) appelant ces petits traités, tractatulos praegraiides in sententia et operum efficacia, « grands par la pensée et par l'efficace. »
quod ne conatus quidem omnia negasse, probasse nihil satins habuit.
Pour ébranler Tauthenticité d'ouvrages publiés sous un même nom dans tant d'éditions successives, il faut plus que des négations ou même des conjectures de critique littéraire. Mais pour recelé gerséniste, Tincapacité de Thomas est devenue de bonne heure un dogme aussi bien que le génie et Texistence de Gersen. Périsse l'histoire plutôt que de tels principes!
Les Oraisons et Méditations sur la vie et la passion du Christ^ un ouvrage qui fait le pendant à V Imitation^ moins souvent didactique, plus constamment affectif que V Imitation, semble surtout gêner Mgr Puyol, et il en combat Tauthenticité de toute sa littérature.
Etrange fortune, en vérité, que celle de deux ouvrages d'une ressemblance fraternelle, tous les deux inconnus avant Thomas à Kempis, et tous les deux connus, bien que très inégalement, dès que Thomas à Kempis a commencé d'écrire, ou plutôt de divulguer ses écrits! Invraisemblable hasard s'ils ne sont pas tous deux du même auteur!
Etrange raisonnement aussi ! car si Thomas a fait V Imitation et les Méditations^ comme il est prouvé par le témoignage, c'est qu'il a pu les faire, et il aurait pu produire avant ou après les œuvres les plus médiocres sans plus nuire à ses droits sur Vlmitation et les Méditations^ que Corneille et Racine, en écrivant Attila et la Thébaîde n'ont nui à leurs droits sur Polyèucte et Athalie.
Mais à bout de voie, de. forces et d'arguments, ne pouvant apporter même l'aumône d'un témoignage à son auteur imaginaire, qu'il ne sait pas comment
AUTEUR CERTAIN DE iHmitation 53
aborder, qu'il prépare et annonce de loin comme le héros d'un poëme épique, qu'il a vainement poursuivi dans toutes les écoles italiennes du Moyen- Age, sans jamais seulement l'y entrevoir, soit dans la chaire du maitre, soit sur la paille des disciples, MgrPuyol finit par en prendre sa revanche sur Thomas à Kempis, qui n est qu'un sf/wpZe, un bonhomme^ un prêtre sans théologie, un écrivain sans valeur, une réalité grossière incapable de remplacer son introuvable idéal, et pour mieux prouver sa faiblesse, il le mutile de ses plus beaux ouvrages.
Bon et mauvais oôté de Tanonymat.
Ce n'est pas que l'anonymat de V Imitation n'ait eu son bon côté. Car il l'a préservée des injures de l'envie si profondément ancrée au cœur humain. Il a porté à l'extrême l'estime qu'on a faite du livre, dès là qu'il cessait de rappeler importunément à la mémoire une personnalité connue. Aussi, quand il a fallu se résigner à lui reconnaître un auteur, parce qu'il n'y a pas d'effet sans cause, on Ta voulu du moins si lointain, si éthéré, si vague, qu'il ne pût offusquer par nulle ombre humaine l'éclat d'un livre qu'aucun écrivain connu par d'autres ouvrages n'avait été digne d'écrire.
On n'eût jamais dit d'un livre pourvu du nom de son auteur qu'il est le plus beau qui soit sorti de la main des hommes ou d'un homme. Mais que cette parole tant répétée soit de Fontenellc ou de d'Olivet, elle n'est vraie que d'une vérité toute relative. Et pourtant il ne s'est jamais trouvé personne pour
oser la contredire ou seulement la limiter. Il fallait que le peintre fût bien caché derrière sa toile pour surprendre un pareil éloge.
Nous avons déjà commencé sans doute à scandaliser de bons chrétiens et parmi eux nos meilleurs amis peut-être ; allons donc jusqu'au bout, car nous avons fait vœu d'avoir toute franchise en toutes choses. Si nous errons, que l'on nous redresse :
La dispute est d'un grand secours!
Sans elle on dormirait toujours (1).
Au plus large point de vue littéraire, il ne nous semble pas que Vlmitation soit le plus beau Iwre écrit de la main d'un homme^ un livre supérieur ou seulement égal au Traité de la Concupiscence, aux Oraisons Funèbres, à V Histoire des Variations ou à tant d'autres chefs-d'œuvre de Bossue t : elle n'offre pas le même ensemble de forces expressives variant pensées, sentiments, images dans l'unité de la composition. Ce cygne du Zuyderzée n'égale pas Y aigle de Meaux.
Il n'a pas l'art, qui est toujours la nature, mais la nature personnelle consciente et directrice de son acte producteur, tant dans la création des détails dont l'œuvre se compose que dans leur mise en harmonie, nous allions dire en musique.
Il n'a pas d'art, et l'art est quelque chose, surtout quand il se cache, comme chez La Fontaine, par exemple, qui est l'art personnifié; invisible, c'est vrai, mais comme l'àme humaine dans le corps dont elle est la vie.
L'inspiration seule le guide; de l'art, il ne s'en doute pas. Aussi, dans tous ses ouvrages, y corn-
(1) La Fontaine, Fables,
AUTEUR CERTAIN DE h' Imitation 55
pris Vlmitaiiorij il n'a ni méthode ni ombre de méthode. Tant mieux quand Tordre naturel s'impose de lui-même, et c'est ce qui arrive constamment dans V Imitation i
Dès que quelque chose du dedans ou du dehors ne soutient plus ou soutient plus mollement son essor, son style retombe comme une aile lassée, plus ou moins bas, mais jamais, comme on nous le dit, jusqu'à la platitude. S'il surpasse dans l'Imitation ses autres ouvrages au point d'excuser le doute qui l'insulte, c'est qu'il y a fortifié sa trame accoutumée, multiplié ses appuis ordinaires ; qu'il s'est très véritablement, en s'assimilant aux autres autant qu'fl se les assimile, surpassé lui-môme. Il est vrai qu'au premier rang de ses auxiliaires sont les écrivains sacrés dont il se nourrit comme de son pain de chaque jour et qu'il respire comme l'air ambiant. Or, ce qu'il vient d'aspirer, il l'exhale : efuctamt cor mettm verbum bonum (1). Il en advient que Thomas à Kempis, qui parle d'ailleurs la langue de la Vulgate, reproduit à s'y méprendre, plus souvent, plus fidèlement même que Bossuet, le langage des saints livres, et brille alors de cette beauté divine qui seule mérite l'éloge si souvent et si fadement adressé à la beauté fragile :
L'art n'est pas fait pour toi, tu n'en as pas besoin.
Mais si Vlmitation surpasse de beaucoup, à tout prendre, les autres ouvrages de Thomas à Kempis, sauf un peut-être, les Méditations, précisément parce qu'elle est une compilation ; si elle est beaucoup plus concise et plus pleine, parce qu'on est toujours plus difficile dans le choix des pensées
(1) Psaumes.
d'autrui, fût-on Thumilité en personne, que dans le choix des siennes ; par la même raison, certaines qualités de Tauteur s'y trouvent atténuées, et Ton y rencontre beaucoup moins qu'ailleurs cette audace dantesque des images que le voisinage de ses maîtres vénérés effraie peut-être : tel est ce souhait des Méditations^ de réunir en une cuoe vaste et solide toutes les saintes larmes de Jésus, de Marie, de Magdeleine, de Jean, de Pierre, de Paul, de notre PÈRE Saint Augustin et des autres Saints, de les échauffer par la flamme du Saint-Esprit et d'y baigner son âme. Il n'a pas l'occasion d'y déployer cette vie descriptive qui ressuscite, par exemple, les scènes de la passion, ni d'y laisser voir l'abandon presque enfantin de son cœur ingénu, qui s'avise un jour de demander pourquoi donc, à la seconde apparition de Jésus ressuscité aux Apôtres, fût-ce caché dans quelque coin, ne remplaçait-il pas saint Thomas, son incrédule patron. Il n'y a encore là que Bossuet à lui comparer pour la naïveté puissante.
Différence ou plutôt opposition complète entre ces deux hommes : Bossuet joint à l'humilité la plus vraie du cœur et de l'esprit la fierté du caractère et du tempérament que l'éducation dut tendre plutôt à réprimer chez Thomas, en supposant qu'il l'eût reçue de la nature. Aussi ce moine, ce dévot de Windesheim dont l'humilité déborde jusque sur son génie, fond d'instinct sa substance avec celle de ses auteurs, sans pourtant l'y neutraliser, quand Bossuet fond les siens, mille fois plus nombreux et plus variés, dans sa personnalité dominatrice et toujours absorbante. Il laisse sur tout ce qu'il touche l'ongle du lion et, après avoir signé seulement un premier écrit, il eût pu lancer ensuite vingt livres anonymes
AUTEUR CERTAIN DE \J Imitation 57
sans en voir attribuer un seul à un autre auteur, encore moins, s'il est possible, à plusieurs auteurs, que dis-je? sans pouvoir se cacher sous l'anonyme, fût-ce un instant.
Arrêtons-nous : ceux qui liront jusqu'au bout cet opuscule verront assez si celui qui parle avec cette assurance n'est pas un admirateur ému et convaincu de Vlmitation, Mais que servirait d'admirer et de louer les plus beaux ouvrages si ce ne devait être que parles yeux et par la bouche d'autrui ? Le beau, comme Dieu même, ne veut qu'un amour intelligent.
Cependant, si Vlmitation n'est pas le chef-d'œuvre absolu des lettres humaines, dont elle professe le dédain, c'est du moins le chef-d'œuvre de la littérature ascétique, de la plus haute ascétique, de celle où par mille fenêtres ouvertes sur le ciel la mystique entre à flots lumineux.
C'est le plus profond et le plus touchant des livres de piété, le plus pratique en même temps, et l'on s'en convainc pleinement quand on réfléchit que, fait pour des religieux, il convient à tous les hommes et à toutes les situations changeantes de la vie.
Dans l'ordre ascétique seulement, c'est-à-dire pour la conduite de l'âme, pour les doutes de la conscience, beaucoup de fidèles ont cru faire l'expérience que ce livre sans méthode répond à tout et, ouvert au hasard, comme un flambeau qu'on allume, éclaire aussitôt les plus sombres retraites, les plus noires perplexités de l'esprit ou du cœur.
Or, cela tient précisément au caractère très général que l'auteur donne à ses observations comme à ses pensées en les rattachant toujours à des principes qui sont sans exception. Aussi bien, les sources où
il puise sont les fontaines de vie, c'est le Principe même qui lui parle, il est plein de V Esprit de Dieu et son cœur pur ^ quipénètre le ciel et V enfer ^ pénètre aussi la terre.
Il ne parle si bien à Vindioidu que parce qu'il parle à Vhomme. Car, s'il ne veut pas discuter des genres et des espèces, il en connaît les lois. Il s'adresse donc en chacun de nous à la nature humaine et il est sûr d'être aussitôt entendu. Dans nos afflictions, il nous applique les remèdes communs aux communs accidents de notre nature, et il est sûr que, grâce aux lois de notre économie morale, ils pénétreront infailliblement jusqu'à chacune de nos plaies intérieures. Faut-il s'en étonner? Le remède matériel que le médecin nous donne s'en va bien de lui-même, dans tous les recoins de nos organes, chercher la maladie. Ainsi, comme le Verbe qui l'inspire, l'auteur répond d'une réponse générale à chacune de nos anxiétés particulières, et cela suffit pour qu'il ait parlé à chacun de nous.
Quoi qu'il en soit, un auteur est toujours, en dernière analyse, un homme, et il y a en nous un sentiment supérieur à l'envie, qui nous fait partout chercher notre semblable et l'aimer, qui nous fait même l'aimer encore plus quand, tout en étant aimable, nous sentons qu'il nous est supérieur : car alors l'intelligence aide le cœur à l'aimer. C'est le sentiment qu'inspire à plus d'un lecteur, l'auteur encore inconnu de Vlmitation. Il désire donc le connaître. Cependant ne le craint-il pas aussi ? Ne craint-il pas de le trouver inférieur à l'idée qu'il s'en est faite d'après son livre ? Ne pense-t-il pas
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que peut-être ses autres ouvrages, s'il en a fait, ne seront pas dignes de ce coup de maître ? Ce n'est point assez pour éteindre un légitime désir.
Puis faut-il désespérer de la solution? Parce que Ton continue de discuter une question résolue, ce n'est point là une preuve qu'elle est insoluble. Le véritable logicien examine les raisons qu'on attaque et voit si elles sont en effet attaquables. Il ne cède ni à de mauvaises raisons ni à de fausses autorités. Nous avons montré la valeur incontestable des témoignages favorables à Thomas à Kempis, et nous avons porté la hache à la racine des fausses autorités qui les combattent ou les dédaignent. Après avoir lu ce travail, on reconnaîtra que la paresse seule recule devant la tâche d'examiner un point d'histoire facile, dont les Amort, les Malou, les Becker, les Cruise, les Pohl, nous ont donné la solution ; qu'il suffit de lire leurs arguments, que nulle objection n'est capable de les affaiblir; et dès là qu'on a reconnu avec eux les témoins d'A Kempis, on ne regarde plus comme un argument, mais comme un simple prétexte favorable à l'inertie d'esprit, ce fait si humain, si psychologique, dont nous sommes témoins en tout ordre de choses, l'entêtement des amours-propres que la logique ne saurait réduire, car on sait qu'elle n'a de puissance que sur la raison. Voilà ce qui nous a toujours empêché de regarder comme insoluble une question résolue que l'on continue à discuter, et ce qui nous a conduit enfin à en reconnaître, après tant d'autres, la seule véritable solution.
Il en est pourtant qui vont jusqu'à penser et à dire que Dieu lui-même a voulu qu'on ignorât l'auteur de ï Imitation, et que c'est un fait providentiel contre
lequel il serait inutile et téméraire de lutter. Ce serait tout au plus une permission divine, et c'est là un cas où il est permis de lutter, comme Jacob, non pas contre Dieu, mais contre une apparence divine, une ombre de Dieu, dût-on sortir boiteux du combat, et même vaincu.
Lamennais croit sincèrement que c'est Dieu qui s'est chargé de protéger contre les recherches des saeants l'humilité d'un moine du. treizième siècle : comme si l'humilité, du moins sous sa forme terrestre, avait encore son être et sa raison d'être après la mort de l'homme! Nous croyons, nous, avec l'Ancien et le Nouveau Testament et avec l'unanimité des pères et des docteurs, qu'il n'y a rien de plus digne de la Providence ni de plus ordinaire dans ses voies que de procurer la gloire de ses saints, et que celui qui combattrait ce grand dessein irait contre une volonté de Dieu, non plus imaginaire ou, pour le moins, ignorée, mais connue et promulguée.
Ceux même qui s'y montreni indifférents n'ont pas le zèle de la maison de Dieu, ni de sa cité, puisque celle-ci est bâtie de pierres vivantes et précieuses auxquelles tous les marteaux de la vie présente ont donné ta taille pour qu'elles brillent dans le ciel de tout leur éclat en jetant jusque sur cette triste terre un reflet consolateur. Aussi l'Église nous montre et nous prouve de plus en plus par ses actes qu'elle ne demande pas mieux que de connaître tous ses docteurs pour les proclamer, et celui qui l'aide en cela fait une bonne œuvre.
Connue nous venousde le voir clairement : Tailleur de Vlmitalion n'est point un inconnu. L'histoire nous l'impose : il faut bien l'accepter tel qu'il est,
AUTEUR CEHTAIN DE h' Imitation 61
et l'ayant vu dans Thistoire, on ne Ten reconnaîtra que mieux dans ses ouvrages. On y retrouvera ce bon conseiller^ ce consolateur^ humble au milieu des siens qui l'admirent sans qu'il s'en doute et ne lui en disent rien : et d'ailleurs, les bouches qui le louent ne sauraient élever d'orgueil celui que la vérité s est soumis. A l'exemple de son maître, Jean Vos van Huesden, qui disait : Ama nesciri et ab aliis contemni opta. c< Aime à être ignoré et méprisé des autres», Thomas redit à son tour dans V Imitation : Ama nesciri et pro nihilo reputari. c< Aime à être ignoré et compté pour rien. »
Dans cette parole fameuse, dont on a tant abusé pour en tirer ce qui n'y est pas, même à l'état latent, mais que Mgr Puyol traduit lui-même fort bien : ce Aime à être ignoré », ignoré ne veut pas dire inconnu, mais méconnu, incompris. En effet, on ne saurait mépriser ni compter pour rien celui qu'on ne connaît nullement^ mais bien celui qu'on méconnaît.
Et. c'est aujourd'hui, si ce n'était pas de son temps, le cas de ce pauvre Thomas à Kempis, dont on se plaît à déprécier le talent comme la vertu en l'accusant d'une impuissance littéraire qui n'aurait eu d'égalequesavanitérisible, et il réunit même, par un triste privilège, ces deux infortunes ordinairement inconciliables d'être à la fois inconnu et méconnu^ puisqu'on vilipende souvent sa personne sans avoir vu sa vie, et ses ouvrages sans les avoir lus seulement. Il est bien exaucé, et il s'en réjouirait encore au ciel si l'humilité, qui est toujours la vérité et qui se proportionne à la double connaissance que l'on a de Dieu et de soi, n'avait pris chez Thomas, transfiguré par la vue même du Dieu vérité, sa forme éternelle, qui est la gloire.
Mais sa vertu a toujours été vénérée de ceux qu'il édifiait sur IsL terre et qui ont essayé de nous en conserver le parfum. Et quant à ses écrits, sans égaler ordinairement V Imitation, ils n'en sont point indignes : l'édition latine d'Héser a pu donner pour corollaires à ses chapitres de Vlmitation autant de passages extraits de ses opuscules, et Thomas se commente ainsi lui-même.
TJliitit&tioïi et les Opuscules de Thomas à Eempis.
Ses biographies, que Mgr Puyol trouye si plates, sont touchantes de simplicité naïve. Il y manque un peu d'apprêt, c'est vrai, mais ce n'est pas là une lacune pour tout le monde. Il est certain aussi que Thomas n'a point écrit pour ceux qui ont, comme dit La Fontaine, le goût difficile. TrouYera-t-on plat ce petit trait de simplicité raconté' simplement, et qui n'est qu'un entre mille ? Risquons-le :
« Deux clercs parlaient ensemble du seigneur Lubert. Il me semble, dit l'un d'eux, que le seigneur Lubert affecte un air trop sévère ; je lui en dirais bien volontiers ma pensée, mais je n'ose pas. L'autre lui répondit: Si vous voulez, je le lui dirai, et peut-être qu'il s'en corrigera. Il alla donc le trouver et lui dit : Soigneur, je voudrais bien vous parler un peu. — A ta volonté, répondit Lubert. -^ Il y en a qui sont choqués de vous voir marcher si gravement et les regarder d'un air si sévère, ce qui fait qu'ils n'osent venir vous trouver et vous adresser la parole. Soyez donc, s'il vous plaît, plus affable et plus doux
AUTEUR CERTAIN DE i! Imitation 63
en paroles pour qu'ils osent librement vous approcher. Alors, Thumble Lubert répondit : Je m'amenderai de tout mon pouvoir, par la grâce de Dieu, et je te remercie de m'avoir averti. Dès cette heure-là, le seigneur Lubert fut changé comme en un autre homme, son visage prit un air de gaieté pour ceux qui l'approchaient, tout en gardant la plus parfaite dignité».
Eh bien, cette naïve anecdote nous émeut. Comme l'humilité rafraîchit les belles âmes en les abaissant au niveau dé l'enfance, qui est la mesure des portes du ciel !
Les discours aux novices ont choqué le goût épuré du savant prélat : il trouve que Thomas y peint l'enfer d'une façon grotesque et que cela ne ressemble guère à la description de V Imitation, — Pas plus grotesque que Dante qui, lui, dans le même poème, a des peintures terribles et d'autres bizarres. Pourtant l'une et l'autre peintures sont également, comme on dirait, fantaisistes, puisque l'enfer nous est aussi inconnu que le ciel. Dans l'une, il crée sa fantaisie pour des hommes, dans l'autre pour des enfants, c'est là se faire tout à tous, à l'exemple de ce prêcheur, de cet écrivain de génie, de ce logicien puissant et profond du Nouveau Testament, qu'on appelle saint Paul.
Nous lisons et traduisons à cette heure les Oraisons et Méditations sur la Vie de Jésus-Christ, qui rappellent à la fois Ylmitation et les Éléoations de Bossuet, et nous ne résistons pas à la tentation d'en transcrire une page prise à l'endroit même où le temps nous a conduit :
ce Vivre saintement et dignement en religion, c'est imiter le Crucifié. Tu portes la croix avec joie si tu
64 THOMAS A KEMPlS
fais dans ton ordre dés progrès fervents. Si tu la portes malgré toi et en murmurant, tu recevras, non la gloire de Jésus, mais le châtiment de l'impie larron. Mais si tu supportes tout avec joie et douceur, tu as vaincu presque entièrement le démon. Ne crains donc pas l'étroite observance de Tordre et ne plains pas la longueur des jours. L'amour du Christ et la douceur d'une- bonne vie allégeront pour toi le poids des travaux. Car tu as devant toi comme prédécesseur, dans une plus âpre voie, Jésus, fils de Dieu, grand maître de la croix, lui qui a bien expérimenté sur lui-même le poids de la
croix
» Jésus bien-aimé, prince des rois de la terre, roi des anges, noble porte-étendard de tous les chrétiens, qui avez porté la croix sur vos propres épaules en face des Juifs qui vous bafouaient, et cela pour le salut et l'exemple de vos serviteurs, accordez à ma lenteur de vous suivre dans cette procession sainte, et ne m'abandonnez pas avant le terme fixé pour ma mort, mais conduisez mon âme errante de ce corps de péché au mont du Calvaire, mont de myrrhe et d'encens où vous avez été, pour moi, crucifié».
Encore une autre page que nous trouvons un peu plus haut :
« Console-toi, console-toi sous tes ulcères, pauvre Lazare, ou qui que tu sois, qui vit méprisé en ce monde, parce que tu portes dans tes infirmités et dans tes indigences une plus grande ressemblance avec Jésus de Nazareth que le riche, dans ses voies mauvaises, couvert de lin et de pourpre. Et toi, moine honoré de la coule, ne crains pas de te
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couvrir d'un habit grossier et rapiécé, parce que c'est pour toi une gloire toute spéciale devant Dieu et devant les anges si ton costume te fait paraître inculte et si tes saintes mœurs révèlent une plus grande culture. C'est une grande confusion pour rhonime du cloître, si celui-là cherche à se couvrir d'un plus fin vêtement qui devrait être mort au monde et, dans tout usage des choses créées, embrasser la pauvreté.
» Oh ! quelle vraie et suave consolation dans son affliction trouve le religieux désolé qui ne néglige pas de méditer souvent dans son cœur le cruel couronnement d'épines de Jésus ! Chaque fois donc que tu seras dans Tangoisse, souviens-toi des cruelles épines que Jésus a portées et tu la supporteras plus doucement quand tu serais déchiré
par les épines variées des détractions. Car il vaut mieux être affligé avec Jésus et porter avec Jésus une couronne d'épines que, vivant à son gré, supporter ensuite les supplices de l'enfer et, ce qui est le plus grand supplice des damnés, être à jamais rejeté et banni.
» Oh! combien demeurera joyeux et intrépide devant le roi éternel, au terrible et dernier jugement, celui qui ne craint pas de supporter maintenant son opprobre et la douleur de sa passion corporelle ! Oh ! comme est chère et agréable à Dieu et quel fruit sentira dans sa méditation cette âme que la passion du Christ brise intérieurement, blesse de ses blessures jusqu'au fond du cœur et qui meurt de sa mort par une mort d'amour ! »
Ecoutez ce fragment de prière, qui est le tendre baiser de la dévotion :
a Jésus, doux au-delà de toute douceur, qui pour moi, vil pécheur, fûtes si impitoyablement flagellé, donnez-moi de contempler tour à tour d'un cœur brisé tous les endroits de vos plaies; que mon amour ardent et pieux les parcoure des intimes baisers de mon âme, ces plaies d'où Je sens émaner pour moi le parfum de vie et le remède de salut ».
c< Jesu superdulcissime^ qui pro me vilissimo peccatore acerrime flagellatus fuisti, da mihi singula plagarum loca afflictivo corde aspicere et ardenti ea dilectione devotissime ab intus peroscuLARi unde midi odorem vitae medicamentumque salutis aeternae sentio emanare. »
Il donne à Jésus ce baiser du fond de Tâme, qui vole de plaie en plaie, comme Tabeille de fleur en fleur. De même, dans V Imitation, il veut nous apprendre à « goûter Jésus de la bouche intérieure du cœur ». Interiori cordis ore degustare.
Ab intus perosculari, interiori cordis ore DEGUSTARE : CCS dcux mcrveillcs d'expression, composées des mêmes éléments de Tâme, sortent nécessairement du même esprit, du même cœur, de la même imagination, du même tempérament, de la même complexion totale, et surtout de la même tendre piété. Il y a des cachets qu'on ne peut pas contrefaire et il faut forcément croire à leur authenticité. La ressemblance frappante de ces deux images fraternelles dénonce un même auteur.
Tels sont les bons mots, vraiment historiques, des grands hommes : un César, un Henri IV, un Napoléon; bons mots tellement caractéristiques de leurs auteurs qu'un Plutarque n'est pas plus capable qu'un Pierre de l'Estoile de les faire à leur place, et
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qui, en marquant l'état d'àme.qui vient de les produire, marquent du même coup cette habitude générale de Têtre qui fait le caractère individuel. Le bon mot est toujours une réponse à une parole ou à un fait : c'est le puits artésien qui jaillit là précisément où Ton porte la pointe et qui dénonce en même temps la nappe large et profonde d'où il sort.
Lisez cette belle prière à la tête de Jésus crucifié :
O sublime ac reoerendissimum caput domini mei Jesu Christi habens acutissimam coronam de spinis vertici impressam; cujus circumpendentes eapilli sanguine dejluente intincti sunt et sacrati. Adoro te cum angelis et potestatibus^et super omnia sacra culnerum loca osculor te carius (1) ac deprecor instantius ut ab omni peccatorum spinositate me absoloas et in numerum electorum tuorum inter minima saltem membra computare digneris. Amen, Ave Maria.
Remarquons, en passant, ce mot audacieux :
spinositate. Il dit dans l'Imitation : tortuositatem meam : deux mots qui sortent de la même» fabrique. Amort a rempli des pages de ces heureux barbarismes, pleins de la vie de l'expression pittoresque, ou philosophique, ou mystique, forgés par le génie de ce fils de forgerons, Thomas Haemerken, Thomas le Marteau.
c( sublime et très vénérable chef de mon Seigneur Jésus-Christ, que pressent les pointes aiguës de ta couronne d'épines et dont tout à l'entour l'éparse et pendante chevelure est teinte par le sacre de ton sang qui coule, je t'adore avec les anges et les puissances et baise bien chèrement tous les endroits
(1) Comparatif exprimant le superlatif, néerlandismo très ordinaire, fréquent dans V Imitation.
sacrés de tes blessures, te priant très instamment de rompre le cercle épineux de mes péchés et de me compter au nombre de tes élus, fût-ce au rang de tes membres les plus chétifs. Amen! »
Nous traduisons de près, et celui qui croirait trouver dans notre version des images qu'il n'aurait pas vues dans le texte, n'a qu'à se reporter au mot qui les a fournies : il verra qu'elles y sont et qu'une expression nue ne les rendrait pas.
Le peintre va nous montrer maintenant Jésus mort sur la Croix
ce Voici le bois de la croix où pend ton salut, rédemption des fidèles, objet de la dérision des perfides. Sa tête couverte d'épines retombe en bas sur sa poitrine sacrée et il n'apparaît plus en lui de mouvement vital.
» Ils ne voient plus rien, les yeux de Celui à la vue de qui rien ne peut être caché. Elles n'entendent rien, les oreilles de Celui qui sait toutes choses avant même qu'elles soient. Il n'odore plus. Celui qui donne aux fleurs la suavité de leur odeur. Il a perdu le sens du goût, Celui qui donne à tous les êtres vivants et la vie et la nourriture.
» Il ne meut plus ses lèvres, Celui qui ouvre la bouche des muets. Il ne profère plus nulle parole, Celui qui enseigne aux hommes la science. Sa langue, qui proclamait toujours toute droiture, est retenue immobile jusqu'au fond de sa bouche.
» Sa face, plus brillante naguère que le soleil, est voilée d'une mortelle pâleur. Ses joues, semblables
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à celles de la tourterelle (1), ont perdu toute trace de beauté.
» Ses mains qui tendirent les cieux sont percées de pointes aiguës. Ses genoux, qui ont si souvent fléchi dans la prière, pendent raidis et nus. Ses jambes qui, comme des colonnes de marbre, portaient Tédifice du corps, ont perdu Tàme de leur vigueur. Ses pieds, si souvent fatigués à porter TEvangile, sont serrés parle ferqui les cloue, comme par une entrave, sur le bois de la croix.
» Tous ses membres apparaissent à bout de douleur, déchirés de plaies et couverts de sang... Et tel a fini de mourir Celui pour qui mille morts violentes par moi-même souff'ertes ne seraient pas le juste prix de son amour.
» très doux Jésus, rédempteur de mon âme, qui me donnera de mourir avec vous sur la Croix, de partager avec vous cette heure fortunée en la sortie du corps ?
» Je vous en supplie de tout le fond de mon cœur, donnez-moi de vivre de telle sorte en ce faible et misérable corps, que je puisse consommer ma course en l'état de grâce et parvenir à la palme de la béatitude après les multiples périls des tentations. Amen.»
Et voilà rhomme que ses autres ouvrages n'empêchent pas, à la rigueur, selon M. Loth, d'avoir pu, dans un âge très mûr, et sous le coup d'une inspiration tout à fait inusitée, un peu plus il dirait surnaturelle, écrire V Imitation !
(1) Gant, C'est sans doute, dans le cantique original, une comparaison de la barbe naissante, ce duvet de la jeunesse, à la plume légère de l'oiseau. Sans préjudice d'aucun sens spirituel ou mystique.
Il y a pourtant là des traits dignes de Bossuet, c'est-à-dire de celui qu'on peut appeler, après l'Auteur responsable de la Bible, toutefois, le roi des écrivains, comme le lion, est après l'homme le roi des animaux.
Nous citons un peu au hasard, et voici encore un bien gracieux passage des Oraisons :
« Oh ! que vous êtes bon, Dieu d'Israël, à ceux qui ont le cœur droit ! qui vous cherchent dans la vérité et l'humilité, avec douleur et avec larmes, comme Marie-Magdeleine vous chercha et vous trouva! Car tout ce qu'on cherche avec labeur et qu'on trouve avec difficulté, on l'aime mieux quand on le tient, et on le garde avec plus de soin. Après une longue faim, le pain a plus de saveur ; après une coupe amère, l'eau est meilleure à boire. Après la nuit, le jour est plus charmant aux yeux, et après le froid, le feu plaît davantage. Après les tristesses, la harpe résonne plus suavement, et après les pesants travaux, le repas ou le sommeil est plus doux. Après les guerres cruelles, la paix est plus aimable à ceux qui ont souffert. Les étoiles brillent plus claires quand le nuage tombe, les oiseaux chantent plus gaiement au soleil qui se lève. Ainsi l'àme affligée est rajeunie comme l'aigle par l'arrivée du Christ et de sa grâce. On le voit clairement dans la bienheureuse Magdeleine qui, après un long pleur, fut par le Seigneur même largement consolée. Oh ! combien grande. Seigneur, est l'abondance de votre douceur, que vous avez réservée à ceux qui vous craignent ! »
Comme le rappelle Pohl, les Titres des Livres et Traités de frère Thomas à Kempis, écrits moins de
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dix-sept années après la mort de Thomas, dans les trois manuscrits de Rebdorf et les deux de Munich, comprennent, sous le n'*34, le Liber Orationum de vita Domini : « Domine Deus meus, laudare te desidero », et, sous le n°35 : De resurrectione orationes, in duas paries secte. Comme dans l'autographe de Bruxelles, le livre III de V Imitation est mis dans ce catalogue après le livre IV.
Mauburne place aussi dans son catalogue, n"* 20 : Orationes et meditationes saper vita, passione et resurrectione D.
Les trois éditions, dont une incunable, qui donnent également cet ouvrage comme de Thomas à Kempis, diffèrent en tant de points que chaque éditeur a dû complètement ignorer les deux autres éditions.
On remarque encore les rimes de cet ouvrage, rappelant celles de l'Imitation, et Texpression que Thomas répète neuf fois dans ses différents écrits : Notre père Saint Augustin.
Mgr Puyol reproche à Thomas d'aimer à parler de lui-même, ce que ne fait jamais Tauteur de V Imitation,
— Dans une compilation, c'eût été difficile.
Mais ailleurs, avec quel charme il raconte les plus simples choses de sa jeunesse ! Etranger aux grandes secousses, comme l'Imitation même le démontre par sa tranquille allure et par le fond des textes choisis, il a une sensibilité toujours fine et délicate, que ni lui ni les autres n'ont défraîchie. Il nous montre une fois, par exemple (et cela n'arrive qu'une fois), le vieux Radewyn, dans les graves fonctions de l'office divin, s'appuyant longtemps sur l'épaule de son jeune élève et lui, tout saisi au contact de cette main vénérée, n'osant faire un seul mouve-
ment, de peur de perdre une aussi rare faveur.
Dans les Prières et Méditations, s'il ne parle pas de lui-même, il y a cependant un passage qui ne peut être expliqué que par une anecdote empruntée par Rosweyd à Franciscus Tolensis, le dernier des prieurs de la maison de Sainte-Agnès, ravagée et détruite par la fureur protestante.
Voici d'abord ce passage, dont nous sommes loin de garantir le bon goût (1) :
c( Que votre grâce, Seigneur, me remplisse d'une telle douceur dans la prière, que beaucoup de longs psaumes aient pour mon cœur la même saveur que de grands poissons pour ma bouche. »
Ce livre de Thomas était écrit, comme tous ses autres ouvrages, pour sa communauté, et cette comparaison bizarre, autrement inexplicable, était le souvenir d'une conversation, probablement récente, qu'il avait eue avec plusieurs confrères. Et cette comparaison est tellement inattendue que, si les moines pariaient, nous croirions à une gageure.
« Le culte divin, dit la . chronique, lui était fort à cœur ainsi que la dignité des cérémonies. Quelqu'un disait un jour : « Thomas est bien heureux ! rien d'étonnant s'il chante les psaumes avec une telle voix, un tel entrain et une telle piété : les psaumes pour lui ont goût de saumons ». Il répondit : « C'est vrai, les psaumes me sont des saumons ». Psalmi (on prononçait salmi, comme encore aujourd'hui les Anglais et les Italiens), (( psalmi sunt mihi salmones » (2).
Il n'était pas, du moins, l'initiateur de ce jeu de mots qui ne devient pas moins mauvais en passant
(1) Édition du docteur Polil, p. 317.
(2) Franciscus Tolensis, 1. I.
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dans sa bouche, mais qui est excellent pour prouver Tauthenticité des Oraisons et Méditations où il ose le rappeler sans oser le reproduire.
C'est bien ainsi que, dans Vlmitation^ quand il parle des reliques enveloppées dans Vor et la soie, et des vastes édifices^ il se souvient des saintes reliques de Trêves qu'il raconte, ailleurs, avoir été vénérer, avec l'autorisation de ses supérieurs, ajoutant qu'il vit aussi ses amis en chemin.
Il est bon d'insister sur les Oraisons ei Méditations et nous espérons que personne ne s'en plaindra.
Des opprobres des Juifs et de la forte persévôranoe de Jésus sur la Croix.
Je vous bénis et vous rends grâces, Seigneur Jésus-Clirist, honneur et joie des citoyens du ciel, pour tous les opprobres elles blasphèmes que les perfides Juifs vous jetèrent brutalement sur votre croix. Car, du plus grand au plus petit, tous vous traitaient en ennemi et, comme des chiens enragés, s'ameutaient pour ronger votre innocence. Leur bouche aboyait comme la gueule des chiens, leurs dents grin(;aient comme celles des lions et, de leurs langues, ils sifflaient comme des serpents. Leurs lèvres maudissaient, leurs faces riaient, leurs mains applaudissaient, leurs pieds dansaient, leur cœur se réjouissait! car ils voyaient attaché à la croix celui qu'ils ne voulaient pas laisser mourir sans le tourment des injures. Donc ceux qui passaient, comme des hommes fous et saouls, remplis du fiel de l'amertume et du venin de l'envie, secouaient leurs têtes démentes en criant : Va, toi qui détruis le temple de Dieu et le rebâtis en trois jours !
Semblablement aussi les soldats, exécuteurs de tant de malice, enflés de l'honneur du monde et ignorants de la loi divine, dépravés par la faveur et les conseils des grands, le jouaient et, lui présentant le vinaigre, disaient : « Si tu es le Roi des Juifs, sauve-toi. » O stupides soldats, dégénérés par vos
actes et vos mœurs, qui vous apprit à faire une telle guerre, qui est la guerre contre Dieu ? Ce n'est point l'œuvre de nobles cœurs de persécuter la vertu, de dépouiller la pauvreté, de mettre nu Thomme à peine couvert, de déchirer ses vêtements, de tourner en dérision un crucifié, d'abreuver du vinaigre, odieux à l'homme, un Dieu mourant. Cependant, vous ne pouvez nuire au Christ : car la sagesse triomphe de la malice et la patience de Jésus est infatigable aux injures.
Je vous loue et vous glorifie. Seigneur, pour votre insurmontable constance dans l'adoption de la croix, dont nul opprobre ni aucune flatteuse promesse ne vous a fait consentir à descendre, ne fût-ce que pour vous séparer un moment de celte croix où vous êtes monté par votre propre vouloir. Car ce lieu que vous avez choisi, dans votre amour compatissant, vous l'avez gardé jusqu'à la fin, en toute fermeté, pour y demeurer et pour mourir dans les bras de la croix (co?nmoriendum) et consommer glorieusement l'œuvre commencée pour notre salut. Vous qui avez enseigné aux autres la persévérance dans l'œ'uvre bonne, vous avez fait le premier profession d'obéissance sur la croix, et encouragé, par votre exemple, ceux qui vous suivent à la garder avec constance.
De la aoif de Jésos sur la Croix.
Je vous bénis et vous rends grâces, Seigneur Jésus-Christ, source d'eau vive et ruisseau salutaire de la Sagesse, pour votre soif véhémente sur la Croix, lorsque, votre sacré et précieux sang répandu, et toutes les humeurs naturelles épuisées par l'excès des tourments, cette violente aridité vous causa même la soif du corps; mais pourtant assoiffé d'un désir encore plus ardent de notre salut, vous avez, comme un pauvre et un mendiant, demandé à boire, disant : J'ai soif. Mais à cette modique demande a manqué un homme charitable qui présentât au fnoins le verre d'eau froide au Créateur de toutes les eaux. Mais quelques-uns des assistants, entendant cette parole, n'eurent nulle pitié de vous, mais en devinrent encore plus impitoyables. Car, pour assouvir le venin mortel de leur cnnir plein de malice, ils remplirent une éponge de vinaigre mêlé de fiel, et approch^rent de votre bouche suave celte si
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amère boisson qu*il eût été indigne de donner à boire aux chiens.
Je vous loue et vous bénis pour votre très clémente patience d'accepter et de goûter cet amer breuvage que vous avez goûté comme le châtiment et Texpiation de la délectation coupable de nos premiers parents, pour que, si la manducation du fruit défendu fut une cause de mort, ainsi la saveur amère de votre breuvage devînt un remède de salut.
Mais, malheur à toi, impie peuple juif, à la tête dure.,. D'où te vient cette démence d'offrir du vinaigre à qui te demande à boire? Offre-le donc au prince des prêtres et au chef de ton peuple et vois s'il consent à le boire. Que t'a fait le Christ et en quoi t'a nui Jésus de Nazareth? Réponds-moi, je t'en supplie. Est-ce que Dieu n'a pas fait pleuvoir pour toi la manne du ciel et l'eau de la pierre la plus dure pour que tu pusses manger et boire en abondance? Et voilà que, pour remplacer la manne, tu lui donnes à boire du vin mêlé de myrrhe, et pour tant de courants d'eaux vives, tu n'offres pas même au Christ une seule gorgée d'eau. Certes! si le Christ voulait, il changerait toutes tes eaux en ondes salées et toi, le pain et l'eau manquant, tu périrais par la sécheresse pour avoir refusé la miséricorde. Que s'il eût voulu avoir un breuvage agréable, nul doute que les anges saints ne lui eussent volontiers et bien vite apporté du ciel une rosée salutaire plus suave que toute liqueur, comme ils lui servirent naguère à manger après la triple tentation de l'ennemi. Mais il ne voulut ni se venger ni faire un miracle de sa puissance. Mais il fît éclater un miracle de patience et de longanimité pour édifier tous ceux qui font profession de la pauvreté.
Et toi, disciple de Jésus-Christ, prends de cette coupe le remède contre la gourmandise, car si tu désires participer au festin du Christ dans le royaume de son Dieu, que ton cœur ne désire point les plats recherchés ni les vins précieux, ni les couches molles, ni les vêtements de prix. Car rien n'est plus contraire à la vie si pure de Jésus et à sa passion si amère. Ne te laisse pas amollir par les délices de la chair, mais réprime la concupiscence parla sobriété. Mais si tu dépasses la mesure en mangeant trop abondamment ou trop délicatement, châUe celte faute par les travaux du jour et les veilles de la nuit, rappelant sans cesse et douloureusement à ton esprit l'amer breuvage du Christ.
O Jésus, manne céleste et très suave nectar, qui fuies abreuvé de vinaigre et de fiel, dans votre soif violente sur la croix, et ne pûtes avoir un peu d'eau pour la soulager, donnezmoi de me rappeler sensiblement, dans ma réfection, votre breuvage si amer, pour que mon cœur ne se répande pas avidement sur les aliments du corps, mais demeure suspendu par l'atlention aux paroles de la lecture. Que votre crainte m'apprenne à prendre seulement le nécessaire à ma vie et à vous rendre, des bienfaits que vous m'accordez, de pieuses actions de grâces. Et que la modicité ou la pauvre qualité des aliments ne me trouve point à peine content, mais que je me juge indigne d'être nourri des aumônes de la pauvreté et que je craigne d'être sustenté par les travaux des autres. Donnezmoi d'avoir faim de l'aliment qui ne périt pas, mais demeure en la vie éternelle. Donnez-moi d'avoir soif de la source de la vie éternelle et de recevoir quelquefois du festin de la table céleste une miette de son pain vivant avec un avant-goût de son intime saveur, et de goûter ainsi par ma propre expérience combien est suave, Seigneur, votre esprit, gratuitement répandu dans rârae des enfants de votre grâce.
Marie au pied de la Croix.
Je vous bénis et vous rends grâces, Seigneur Jésus-Clirist, consolateur de tous les affligés, pour ce douloureux regard cjue vous avez tourné miséricordieusement vers votre Mère bienaimée, debout sous la Croix et accablée de l'excès de sou chagrin. La grandeur de sa douleur, vous seul pouviez bien la connaître, vous dont le regard pénétrait au plus secret de son cœur, car vous n'eûtes rien de plus aimé sur la terre que votre mère vierge, et elle n'aima rien autant que vous, son fils Dieu, qu'elle savait être à la fois son lils et le Seigneur et l'auteur de toutes choses, par conséquent lésion. Voyant donc suspendu à la Croix celui qu'elle aimait par dessus tout, elle demeurait moins en elle qu'en vous et, comme entraînée hors d'elle-même, elle était, en esprit, suspendue à votre Croix et concrucifiée, bien que de corps elle restât deboujL et pleurante au pied de cette Croix.
Je vous loue et vous glorifie pour l'extrême compassion qui vous fit compatir finalement alors à votre mère si triste qui, en effet, tenait pour siennes toutes vos douleurs, pleurai l chacune de vos blessures comme sienne et ressentait de nou
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veaux tourmenls quand ses yeux maternels voyaient le sang couler de votre corps ou quand elle entendait de la Croix votre Toix lui parler.
Je vous loue et vous honore pour la très bienveillante parole qu'enfin vous adressâtes, si courte, à votre mère désolée en la recommandant à votre bien-aimé disciple, saint Jean, comme à un très fidèle économe, associant ainsi vierge à vierge par un indissoluble lien de charité, quand vous dîtes : Femme, voilà votre fils ; puis au disciple : Voilà votre Mère.
Voilà qu'elle est debout devant la Croix, celle qui, jadis, devant la crèche, se remplissait des célestes ( oncerts. Elle est accablée maintenant par les cris des Juifs, celle que fortifiaient
les discours des anges De tant de tempêtes de maux est
enveloppée Tétincelante étoile de la mer; mais les méchancetés humaines ne vainquent pas cet esprit qui demeure û\é en Dieu. Elle est donc debout devant la Croix, conservant sa constance, gardant sa patience, montrant sa fidélité
Elle ne s'irrite pas contre les auteurs du crucifiement, mais elle prie pour ces malfaiteurs, elle s'attriste pour ces cruels railleurs, elle gémit pour ces blasphémateurs. Ainsi demeure debout, au pied de la Croix, la Mère de Jésus, fondant en larmes, faisant pénétrer, par son doux exemple, au cœur de tous les affligés la patience qui console.
Thomas a dans sa prose rythmée appelée sur des manuscrits de VI. musique ecclésiastique , des pages tellement lyriques, qu'on devrait les traduire en vers. Tel ce véritable poème qu'on prendrait pour une des hautes digressions dont Dante Alighieri aime à remplir sa Divine Comédie.