‹ Thomas a Kempis auteur certain de l'ImitationChapitre 10 sur 10 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

iVow te offendat auctoritas scrib&ntis.

Imitation.

Il ne se faul poinl alioiirler à rautorilé

(riin rci-iv.nin, coniim» à une pieiTO d'achoppement.

Comment naissent parfois les préventions et comment parfois aussi, mais plus rarement, elles finissent, on va le voir, par un exemple que la stricte nécessité du sujet nous oblige à choisir, parce que notre cause n'a peut-être pas de meilleur argument. Cet exemple, c'est nous.

« Le moi, dit pourtant Pascal, est toujours haïssable. » — Et comment le serait-il alors qu'il est sincère? On dit même qu'il finit par se faire aimer pour peu qu'il soit modeste. Mais le moyen d'être à la fois modeste et sincère? La modestie, c'est la décence de l'amour-proprc, le manteau de l'orgueil, et il a des trous comme celui de Diogène.

N'est pas modeste qui veut. Pour être humble, il suffît d'être sincère envers soi-même ; pour être modeste, il faut être habile. Essayons toutefois : tant d'autres ont réussi !

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Donc je commençais, moi aussi, à traduire Vlmitation, sans doute pour me démontrer, par les efforts instructifs d'une lutte impuissante contre chaquo mot et chaque expression, l'invincible beauté de cet ouvrage, faite de pensées élevées et profondes, de fines observations, de sentiments sublimes ou exquis et d'un style où l'onction, la grâce, la puissance résultent de la plus parfaite simplicité.

Et je prétendais bien commencer et poursuivre ma traduction à moi, sans l'aide dangereuse des traductions précédentes dont la plupart m'étaient encore inconnues et les autres disparaissaient dans ma mémoire, cachées sous l'amas des réminiscences latines.

En abordant ce travail, doux et ardu comme l'ascension des montagnes, rafraîchissant aussi pour le cœur, je n'avais nulle prévention pour Thomas à Kempis. Tout au rebours j'étais, comme on l'est généralement aujourd'hui dans le public français de V Imitation, gerséniste par contagion et par ignorance.

Car je ne m'arrêtais pas aux trois auteurs probables de M. Victor Leclerc, dont les trois latinités respectives, toutes françaises d'ailleurs, apparaissaient à son cœur français, plutôt qu'à sa philologie, claires comme l'évidence. Trop peu latiniste pour les contester, je l'étais encore bien moins pour les constater.

J'allais pourtant jusqu'à douter un peu de Gersen dont le nom ressemblait trop à Gerson. C'était là une tentation qu'il fallait écarter.

A vrai dire, je n'ai jamais bien compris Montaigne qui voulait que, ballotté sur le flot mouvant du doute, on y couchât la tête comme sur un doux

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oreiller pour s'y assoupir jusqu'au rivage ou jusqu'à recueil. Alfred de Musset eut un regard plus profond quand il s'écria :

Us lie dormirniciil |>lii(« s'ils doutaient un seul j'>ui-.

Tel est le doute, en effet, sur les questions de vie ou de mort ; on ne s'y endort qu'une fois, et c'est )lans la tombe. Le uiien était de ceux sur lesquels on peut dormir en cette vie. On m'avait dit et redit cent fois que la question était difficile, que deux ou trois savants dans le monde, à force de voyages dans les bibliothèques, de manuscrits comparés et de doctes hypothèses, en avaient tiré tout ce qu'elle pouvait donner, qu'il ne restait plus qu'à les suivre, que non contents de puiser à toutes les sources, ils les avaient emportées chez eux.

L'idée ne me venait donc pas qu'en comparant simplement les notions matérielles acquises par les auteurs et les arguments qu'ils en prétendaient tirer, je pouvais trouver du moins assez de lumière pour moi-même sans chercher à en éclairer les autres. Ainsi j'avais omis d'aborder, même à part moi, cette question dont la difficulté qui m'était inconnue ne me semblait pas contestable.

Mais un travail en amène un autre. La traduction terminée, l'idée me vint d'étudier enfin, moi aussi, la question de l'auteur, sans autre pensée que la douteuse espérance de rendre mon gersénisme, de provisoire qu'il était, définitif. Car je n'avais pas même le soupçon que Jean Gersen dût disparaître à mes yeux devant Thomas Haemerken ni qu'on pût iDSsusciler jamais comme auteur de l'Imitation l'incapable et prt'ienfieux copiste que les savants avaient enterré.

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Tout cela date de bien peu d'années. Déjà presque vieillard, mais capable encore de jeunesse, toute la poésie vague dont une érudition factice avait entouré Gersen me remontait au cerveau comme une quintessence d'opium ou de haschisch, et bientôt je me sentais flotter dans les nuages d'un rêve.

J'entrevoyais vaguement comme terme de mon voyage à plein vol l'heureuse rencontre de l'auteur si longtemps ignoré que la science accumulée de trois siècles avait enfin remis eu honneur, auteur sans précédent, sans père ni mère, un Melchisédech bénédictin, que Ton trouve tout à coup à Verceil, comme l'autre à Salem, pour ofi'rir à Dieu et aux hommes, à l'issue de ses pieux entretiens, le pain et le vin sacrés.

Son front, ou chauve ou rasé, s'esquissant à peine dans un soupçon de lumière, estompé par la double nuit d'un froc et d'un cloître problématiques, son livre en plein rayon de soleil et la main qui le tient tout effacée d'ombres, le moine mystérieux et presque invisible m'apparaissait, non comme un écrivain qui fait courir la plume, fût-ce l'agile roseau du scribe inspiré, calamus scrihae velociter scribentis, mais comme une âme qui écrirait toute seule. Et je me le figurais d'autant plus aisément que la physique moderne a reconnu pour normale cette façon d'écrire.

Sans me fier pourtant outre mesure à cette vision de légende dorée, je me mis à épousseter en conscience les antiques bouquins de notre bibliothèque nantaise, enrichie en 1793, par la sécularisation des séminaires et des couvents, d'un petit lot d'écrits sur l'auteur de Vlmitation, Mais, dès le premier ouvrage^ quelle déconvenue ! C'était l'édition prin-

ceps et anonyme de la Défense kempiste, par le chanoine régulier Fronteau, ce Français dont l'esprit caustique assaisonne le jugement sur et qui prouvait aussi bien parle témoignage que par la comparaison détaillée de Vltnitation aux Opuscules le droit exclusif de Thomas à la paternité de V Imitation,

Quant aux idiotismes germaniques, il s'en rappoi-tait aux Allemands et raillait avec une verve toute gauloise l'Anglais Valgrave qui voyait partout des italianismes et avait la prétention d'opposer sur ce point sa propre autorité à celle des docteurs d'Outre-Rhin.

Et les témoins se multipliaient autour de moi, sortant de tous les feuillets des livres interrogés tour à tour, et venaient m'affirmer qu'ils avaient connu l'auteur de Vlmitation, qu'ils l'avaient souvent admiré sans qu'il s'en doutât compilant, mais comme un compilateur de génie, les maîtres de la déootion moderne, dont il écrivait les vies édifiantes.

En voyant quelques-uns de nos compatriotes abandonner l'Italien Gei'sen pour le Français Gerson, la pensée m'avait bien traversé l'esprit, mais un instant presque indivisible, que le patriotisme allemand ou néerlandais aurait bien pu influencer aussi les nombreux kem pistes d'outre Rhin et d'outre Meuse. Mais sans parler des Français qui ont pris parti pour Thomas, si Tamisey de Larroque et Leclerc avaient pu ni'apporter une cinquantaine de manuscrits de V Imitation, contemporains de Gerson et portant son nom, avec deux ou trois exemplaires de l'ouvrage écrits de sa main bien connue; s'ils avaient pu, réfutant les dénégations mêmes de ses amis, me faire attester sa qualité

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d'auteur par une demi-dcxizaine d'universitaires ayant connu Gerson et siégé des années à ses côtés, alors j'aurais, non point excusé comme je le fais, mais acclamé leur patriotisme qui eût été le mien. Car il n'y aurait plus eu même de doute ni pour moi ni pour aucun Français et nous aurions tous été par rapport à Gerson dans le cas où sont les Allem^^nds par rapport à Thomas à Kempis. Mais les preuves étant telles en faveur de Thomas, leur cas devient le nôtre et il n'y a plus .de patriotisme qui tienne, il n'y a que la vérité. Tel fut le dernier raisonnement qui me convainquit.

Ainsi, loin de trouver dans mes lectures la confirmation d'une opinion que j'avais crue d'abord, sur la parole de nos maitres, inexpugnable, je n'y vis plus qu'un écueil où d'autres avaient échoué, je le repoussai d'un coup de rame et, sous un vent qui ne tourna plus, je lançai ma barque à toute voile vers le. port opposé qui m'accueillit.

Dès longtemps, l'ombre brillante avait disparu : je ne trouvais plus à sa place qu'un homme : homme angélique, il est vrai, mais un homme^ enfin; un homme ayant père et mère, un pays officiel, pas très éloigné du monastère qu'il habita toute sa vie et où il fut enterré : donc u ne naissance et u ne mort certaines ; un frère aîné qui devint son père en Dieu, de nombreux amis, ses frères en la vie claustrale, l'appelant par son nom de Thomas, quand ils lui parlaient comme je vous parle, et qui l'ont vu chaque jour, pendant soixante-dix ans, tremper, comme le plus vulgaire d'entre eux, ime simple plume d'oie dans un cornet d'encre pour couvrir de ses compo-

sitions et de ses copies des feuilles de papier ou de parchemin (1). Et c'était cet homme-là qui avait fait V Imitation avec bien d'autres ouvrages; presque tout le monde le savait de son vivant et ceux qui l'ignoraient le pouvaient apprendre. Encore un coup, quelle déconvenue !

Mais je n'étais point encore au bout de ma tâche. Il me restait à constater par moi-même ou le mérite ou la nullité de Thomas à Kcmpis comme écrivain, nullité assez complète au dire de nos maîtres pour annuler les plus légitimes témoignages en sa faveur.

C'est le raisonnement en vogue aujourd'hui ; et il sert à toutes les sciences, comme axiome de la Science :

Ce qui est impossible n'est pas. Donc ce que vous avez vu et ouï, ce que j'ai vu et ouï moi-même, ce que quinze témoins et plus ont vu et certifié n'est pas, parce que c'est impossible.

— Transeat! « Passe! » comme disaient les scolastiques, et tout assurés que nous sommes à présent que Thomas à Kempis a fait Ylmitation, voyons s'il l'a pu faire.

Il y avait là comme à point nommé le volume

(1) Orationes et meditatlànes p. 327 de l'édition Pohl : Fuga a me longe ventum superbiae in legendo et cantando coram fratribiis ?nelioribus in choro sive in studendo et scribendo llbros sacros pro conveiitu nostro eœtollam et comparetn me doclioribus et aciitioribus in ingenio dono à le eis dato.

De Im. Chr., I. HI, c. XXXI. Si quis ftierit, habilis vel bonus scriptoVy bonus ca^itor, bonus laborator invesfigatur : qua?n pauper sit spiritu, quani patiens et rnitis, quam dévolus et internus a mullis tacetur.

L. I, c. I. Si sires lotam biblimn eœterius et oinnium philosophornm dicta, quid totuin prodesset siite caritate Dei et gratin.

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unique des Œuores complètes de Thomas à Kempis éditées par Henricus Sommalius, chez Martinus Nutius^ Antverpiae, MDCVII. On n'avait pas effacé sur la première page le nom du prêtre son dernier possesseur légitime avant le Séminaire qui en hérita, mais que différents événements connus vidèrent bientôt de tout son personnel, si bien que la Nation, toujours généreuse, le jour où personne dans la maison n'en eut plus besoin, lui emprunta ce livre latin, pour le plus grand bien du seul homme peut-être qui en ait fait la lecture depuis cette époque.

Je pris donc et je lus, et au lieu du grotesque incapable et vaniteux que l'école française contemporaine m'avait fait pressentir, je découvris un auteur grave et suave, plein de piété surtout et d'onction, ressemblant à l'auteur de V Imitation^ non comme un frère, non comme un autre lui-même, mais simplement comme lui-môme. Le chefd'œuvre et les autres opuscules étaient des miroirs de même matière inégalement polie qui réfléchissaient le même visage sous plusieurs aspects et plus ou moins finement, mais toujours fidèlement.

Les opuscules moindres et le chef-d'œuvre ont encore cela de commun que ce latin d'A Kempis^ langue incorrecte et barbare, y est le véhicule d'un style toujours noble et souvent exquis, disons le mot, d'un style même élégant sans être correct, si l'élégance est, comme le dit si bien son nom, le choix continu des expressions justes et la juste proportion dans leur agencement.

Ma conviction était désormais inébranlable : il y avait surabondance de preuves, tant internes qu'externes. 11 est vrai que ces dernières, comme un

poids qui tombe sous le regard du simple et gros bon sens, emportent très visiblement la balance que les preuves internes, sous Tœil méticuleux et clignotant de la grammaire et de la critique, font seulement osciller : si bien que, même indiscutables, elles ne seront jamais indiscutées.

Pour moi, convaincu par la critique littéraire comme par le témoignage, il ne me restait plus qu'à faire le deuil facile de mon auteur idéal, mais chimérique, en cédant au charme vainqueur de la vérité, plus grand et plus doux encore que celui du rêve, et je pensai, je sentis alors qu'il vaut mieux découvrir ou Thomas à Kempis, ou Baruch, ou La Fontaine en personne que d'inventer Gersen.

Maintenant, en possession d'une vérité de plus, puis-je la refuser aux autres et fermer ma main pleine ? C'est une prudence qui n'appartenait qu'à Fontenelle, et c'est bien lui, cette fois, qui a dit : Si f avais les deux mains pleines de vérité, Je me garderais de les ouvrir.

La connaissance du vrai ne confère-t-elle pas un devoir en même temps qu'un droit d'apostolat, et les plus humbles vérités n'ont-elles pas aussi droit sur nous comme nous sur elles ?

La vérité, mais c'est l'air que respire l'esprit on plutôt l'àme tout entière, et comme on dit avec raison : libre comme l'air, avec plus de raison peut-on dire encore : libre comme la vérité. Qu'y a-t-il de plus libre que ce qui nous délivre ? (1)

Toute erreur est une prison de l'àme, cette prison fût-elle un palais. L'erreur légère est une prison douce qui noiis habitue peu à peu à la captivité. Or,

(1) Veritas liberabit vos. Parole do Jésus-Christ même.

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ce qu'il y a de plus dangereux dans le mal, c'est l'habitude. Ce sont les petites erreurs qui nous séduisent les premières : les autres viennent à la file (1), par ordre de petitesse, et agrandissent insensiblement le passage à la taille des plus fortes.

Aussi voyant mon frère captif dans une de ces prisons qu'on n'appelle pas des prisons, tant elles sont douces; dans une de ces erreurs qu'on n'appelle pas des erreurs, tant elles sont légères ; mais qui, erreurs ou prisons, le privent de l'air auquel il a droit ; alors mon cœur s'échauffe, ma tête se monte, mon imagination devance les heures et je le sens déjà qui étouffe : il ne me reste plus, pour lui donner de l'air, qu'à casser les vitres et même les vitraux, quitte à en saigner.

Telle fut ma conclusion, et je commençai dès lors l'humble opuscule que j'achève à cette heure.

(1) L.\ Fontaine, Fables,

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