Me voici
21. Eh bien, me voici auprès de toi, parce que tu m'as invoqué.
Cette division lui appartient à lui seul.
Nous demandons qu'on nous montre un manuscrit où, par le fait de la ponctuation, ces deux membres de phrase : ecce adsum^ ecce ego, soient détachés Tun de l'autre, un seul. Or voici les versets classiques avec la ponctuation rythmique du manuscrit de 1441 :
Non reiicebo née deprecari cessabo ; donec gratio tua revertatur : mihique tu intus loqueris,
Ecce assum; ecce ego ad te: quoniam inooeasti me, (Et le verset ne finit pas encore là.)
Pourquoi donc, en voulant couper le verset traditionnel, changer par là même la ponctuation qui marque le rythme et un rythme que Ton croit connaître assez bien pour pouvoir accuser Thomas de n'avoir pas su l'imiter?
AUTEi^u CKUTAix DK \! Imitation tiJô
Mais c'est tout siiiipleiueut que le traducteur a voulu dramatiser le passage qui a converti Laharpe dont il raconte dans une longue note l'histoire touchante, mais rebattue. C'est ainsi que Latouche changeait de place les derniers vers d'André Chénier pour les faire mieux cadrer avec son échafaud.
Cela ne convenait point à la poésie d'André Chénier, cela convient moins encore à V Imitation. Le sublime dialogue du texte devient une scène puérile. Ce n'est plus le Consolateur intime et mystérieux, aux paroles toujours imprévues ; c'est comme un vieux grand-père à qui un enfant gâté dicte sa réponse et qui n'a plus qu'à la répéter.
Il y avait péril à vouloir faire parler Dieu luimême, mieux que ne le fait parler l'auteur du livre inimitable, et ce n'était point à Mgr Puyol à s'y exposer. C'est un attentat à la simplicité de V Imitation,
Mgr Puyol traducteur.
Parlerons-nous ici de son système de traduction ? Oui, car tout se tient dans la conception gerséniste, et le mysticisme savant qu'on prête à Gersen doit se traduire en des expressions bizarres sans lesquelles i 1 ressemblerait trop à Thomas à Kem pis. Tels son t les jugements abyssaux (1), qui rappellent si bien Vescolier limosin : « Nous déambulons par les compites et quadrivies,,, » etc.
(1) Sub abyssalibus judiciis tuis. « SousTabîme de vos jugements. » 1. ni, c. XIV.
Mgr Puyol avait admiré la langue abstraite de Darboy, et de l'admiration à l'imitation, il a fait le pas.
Darboy saccage dans sa traduction barbare le beau français de Lamennais, qu'il a toujours sous les yeux, pour renverser brutalement sa phrase directe et la rogner au moins de la moitié de ses articles et autres mots déterminants, qui la précisent, la soutiennent, Tenlèvent :
Il lui brisait les pieds, il lui froissait les ailes (1).
Lamennais savait bien, et Darboy semble l'ignorer, que lorsqu'on veut traduire du latin en français, il faut suivre, si l'on peut, sans dévier, tous les ambages de la phrase inverse du latin, mais avec la phrase droite que le génie de notre langue exige.
Darboy garde dans la phrase ainsi mutilée les noms nus, comme des arbres sans feuille ou des oiseaux sans plume, et il fait bien : car chaque fois qu'il les change, c'est par des mots impropres qu'il les remplace. Cela peut arriver à un homme qui isaii écrire : car il n'y a souvent qu'uji mot pour dire une chose. Il avait donc largement acquis le droit de décrier la traduction de Lamennais dans sa préface : on égorge toujours ceux quon pille (2).
Il est vrai que Mgr Puyol semble à peu près convaincu que Lamennais n'a jamais traduit r/^«7a^ïon, mais endossé la traduction de Genoude. Mais le P. Laveille, dans ce chef-d'œuvre si justement couronné par l'Académie, plein de la double éloquence des choses et des paroles, livre d'un rare talent et d'une bonne foi plus rare encore, du moins à ce
Cl) Victor Hugo. Yoix intérieures,
(2) Riva roi ou Pascal, et non pas Fonienelle ou d'Olivt'l.
AUTEUR CERTAIN DE i.' Imitation 127
degré, V Histoire de Jean de Lamennais, a prouvé sans réplique, à l'aide de documents nouveaux, l'authenticité de la traduction de Lamennais et de ses réflexions.
Il y démontre qu'il ne faut nullement ni les confondre ni les assimiler avec la misérable traduction de Genoude, à laquelle les deux frères avaient fait, comme plusieurs autres amis généreux, Taumône de quelques réflexions. Mgr Puyol et la plupart de ses contemporains n'étaient sur ce point qu'à moitié chemin de la vérité : le P. Laveille, muni de meilleurs viatiques, est allé jusqu'au bout.
Mais pour savoir d'emblée ce qu'il a si bien prouvé, il suffisait d'abord de croire et de lire : si l'on s'était trompé en croyant, on eût bientôt été détrompé par la lecture. Mais non, il n'y avait pas à s'y méprendre, et la lecture ne pouvait que récompenser la confiance. La même prévention, qui avait guidé Mgr Puyol dans l'étude d'A Kempis, lui a fait méconnaître le stvle de Lamennais.
Lamennais, bien que sa version ne soit pas aussi paraphrasée qu'on le dit, ne serre pas assez son texte ; mais il a pour lui son beau langage. Darboy est sec et dur : Mgr Puyol enchérit sur son modèle qui, lui, ne parle pas sans cesse de choses transitoires et ne sait pas ce que clame l'amour.
Mais tous les deux suppriment sans cesse l'article. Ce sont paroles du Christ, c'est grande chose que l'amour, dit Mgr Puyol, et dès le second chapitre du livre I, il traduit cette expression si claire et si simple : Aperte peccare, « pécher évidemment», par «tomberen manquement ouvert. » Il faut recourir au texte pour entendre la traduction. En croyant passer du latin au français, la phrase
est tombée entre le latin et le français. Nous n'insisterons pas sur les défauts de cette traduction, la meilleure de toutes, èelon Mgr Blampignon. L'auteur, en dépit des exhortations d'un si chaleureux ami, refusa toujours de la tirer du grand format où elle repose, et il eut raison : tant qu'on n'aura pas commencé à la lire, elle gardera sa réputation.
Mgr Puyol a pourtant, comme traducteur, une qualité qui manque à tous les autres, y compris Lamennais : la louable hardiesse de vouloir rendre toujours chaque image sous sa forme d'image.
Et s'il lui faut traduire :
Salis suaviter equiiat quem gratta Del portât,
il ne craindra pas d'écrire :
« Il chevauche fort agréablement, celui que porte la grâce de Dieu. »
Sans connaître sa traduction, nous avions eu plus timidement la môme audace et, tendant en quelque sorte Tétrier à la métaphore pour qu elle pût sauter en selle, nous disions :
c< // ne chemine pas, il cheoauche fort à son aise, celui que porte la grâce de Dieu. »
Il a aussi la sincérité de rendre, comme eût fait un bon Néerlandais, satis par beaucoup : il est bien vrai qu'il n'aurait garde de le faire si beaucoup ne se rendait en italien par assai, qui vient de ad et de satis, comme assez^ (ad satis) et qui veut dire à satiété. La satiété variant selon les appétits, assez n'est pas toujours beaucoup pour tout le monde, mais seulement pour les sages. En vérité, toute langue est une philosophie complète.
AUTEUR CKUTAiN i)K i/ Imitation IST)
Suite des idiotismes de V « Imitation ».
Cruise avoue après tous les vieux Kempistes que la langue de V Imitation a des mots italiens, comme regratiari, pensare, bassus, bassari, mais en ajoutant aussi, avec eux, que ces mots se retrouvent tous dans les autres aaivres de Thonias à Kempis et ne sauraient pourtant l'italianiser lui-même : par exemple, ba&stis et bassari, a bas et baisser, » cinq fois ; regratiari, « rendre grâce, » douze fois ; pensare, « penser, » plus de quarante fois, etc., etc.
Ce qui empochera toujours A Kempis de devenir Italien comme Gersen, c'est qu'il a des germanismes exclusifs et, comme dit Leibniz, indubitables, indubitatos.
Les tournures suivantes ne sont sorties que de l'allemand pour entrer dans le latin à! A Kempis.
C'est d'abord le fameux scire exterius : ce auswendig wissen », ou en flamand : « wissen van buiten ». Les cinq manuscrits italiens de Mgr Puyol (cinq contre quatre cent quinze), ne l'ont pas délogé de Vlmitation, Par contre, elle est peut-être la seule des expressions néerlandaises de ce petit livre qui ne se retrouve qu'une fois dans les autres œuvres de Thomas à Kempis, et c'est providentiel : car qu'eùt-on dit si elle ne s'y était pas retrouvée du tout ? Les autres y reviennent sans cesse, quelquesunes deux cents fois.
Le terme devotus, qui n'est pas un dialectisme, mais une désignation de la famille religieuse à laquelle appartient l'auteur de ï Imitation, se rencontre plus de quatre cents fois dans les Opuscules.
De se ipso nihil tenere (nichts alten) : s'estimer pour rien.
Légère libros altos (hôhe Bûcher) : Lire de beaux livres.
O negligentiae et teporis ! (génitif allemand) : négligence et tiédeur !
In moriendo totum jacet (en sterben ligt ailes) : Tout consiste à mourir.
Ad cor transeunt (Zu herzen gehen) : Tu les prends à cœur.
Nihil dignus sum (Ich bin nicht werth) : Je ne suis pas digne.
Si recte tibi esset {W^ans dir recht wâre) : Si tu étais en bon état.
Voilà quelques-uns des nombreux germanismes cités par Amort. Héser a fait tout un dictionnaire des dialôctismes communs à Vlmitation et aux Opuscules,
Un seul Allemand non bénédictin fait des diflicultés à Thomas sur la question du dialecte, mais le simple exposé de sa thèse montrera que c'est là, si on peut le dire, une querelle d'Allemand.
Tandis que M. Arthur Loth rejette la thèse kenipiste parce que Thomas ne lui semble ni assez vieux, ni assez fort pour la justifier, le très savant P. Denifle, dont toutes les constatations vont à prouver cette môme thèse, décline presque au bout et au but de la route et finit par trouver les germanismes de Vlmitation trop purs et trop peu néerlandais pour pouvoir attribuer ce livre à tout auti*e qu'à un chanoine pur Allemand. Dès 1882, il se déclarait tout prêt à le faire connaître : mais un délai de plus de vingt ans donnerait à penser qu'il iTest point parvenu à le découvrir.
AUTEUR CERTAIN DE i! Imitation 131
Comme les germanismes des Opuscules sont assez souvent les mômes que ceux de Y Imitation^ qui pourrait empêcher de les trouver trop purs pour un Néerlandais?
Mais si les Allemands trouvent des germanismes dans V Imitation, les Hollandais et les Belges y trouvent des néerlandismes et des flandricismes, tant modernes qu'anciens et oubliés du peuple; or nous croyons également les uns et les autres sur ce qu'ils savent si bien. Germanismes et néerlandismes appartiennent donc également à Thomas, allemand et néerlandais. Il ne faut point abuser du' distinguo : trop de finesse peut dégénérer en subtilité : un fil trop délié se rompt sous la main, même la plus légère.
Rappel des témoins d'A Kempis.
Mgr Puyol a posé pour base à toute discussion cette idée singulière que, pour avoir le droit de combattre son opinion, il faut commencer par lire tout ce qu'il a lu pour l'établir. Mais c'est tout simplement une muraille de Chine qu'il élève, en juxtaposant et en superposant les livres qu'il a lus pour en faire un rempart à la contradiction future.
On peut être plus érudit que lui sur la question sans l'être comme lui, à côté, et même tout autour.
En réalité, pour connaître et résoudre le problème si simple de l'Auteur de V Imitation, le bon sens n'a besoin que des documents historiques du XV'' siècle, et il les opposera toujours victorieusement à toutes les bibliothèques du monde.
13'^ JIIOMAy A KKMPIS
Le bon sens populaire dit qu' il ne faut pas aller par quatre chemins. Et que sert, en effet, de parcourir et d'user tant de voies, si c'est pour s'égarer? Contentons-nous du grand chemin de l'histoire. Trop de voyageurs attardés l'ont perdu, et Gersen a été pour eux comme le moine sans tête qui égarait parfois nos aïeux, la nuit, dans les landes bretonnes.
Puisque du choc répété des opinions durant près de trois siècles est sortie, non la lumière, mais l'obscurité, le seul moyen de retrouver la vérité serait de rétablir simplement le premier état des choses, comme on nettoierait, sans l'altérer, un vieux tableau de Rembrandt, tout souillé de poussière.
Il ne s'agit donc pour nous que de renouveler ici l'histoire, afin qu'elle ait le dernier mot, comme elle a eu le premier.
On se rappelle les témoignages explicites de Jean Busch et d'Herman Ryd. Mais nous avons à peine mentionné Mauburne, chanoine régulier, qui fit son noviciat au Mont-Sainte-Agnès peu d'années après la mort de Thomas (1), sous la direction de Régnier, qui vécut dans ce monastère six ans avec ce saint religieux. On l'appelait Jean de Bruxelles, du nom de son pays. Après avoir exercé les principales charges dans la congrégation de Windesheim, il fut appelé en France pour y réformer plusieurs abbayes. Jeune, il avait composé pour son propre usage des exercices spirituels qu'il communiqua plus tard à ses disciples et qui furent publiés à Bâle en 1491, sous le titre : Rosetum spiritualium exercitioram, et réimprimés ensuite à Paris en 1510, à Milan en 1603
(1) Et non avant, comme il a élé dit plus haut par erreur.
AUTEUR CERTAIN DE h^ Imitation 133
et à Douai en 1620. Dans cet ouvrage, Mauburne cite plusieurs fois Thomas à Kempis comme auteur de V Imitation. Au troisième paragraphe du Dietarium exercitiorum, on lit : «Notre dévotThomas à Kempis nous avertit en ces termes : « Lorsque vous célébrerez, ne soyez ni trop lent, ni trop pressé, mais gardez la bonne mesure commune de ceux avec qui vous vivez. »
Outre diverses autres citations de Thomas à Kempis, on trouve dans le Venatorium de Mauburne, ou Catalogue des hommes illustres de la Congrégation de ^Vindesheim, ce renseignement précieux : c< Frère Thomas à Kempis, chanoine régulier du Mont-Sainte-Agnès, a écrit les ouvrages suivants : 2" Qui sequitur me (C'est le premier livre de V Imitation). 3° Regnum Dei intra vos est (C'est le second. .... 5°Z)e Sacramento (C'est le quatrième). » Le troisième livre n'est pas mentionné dans ce catalogue de 25 opuscules. Le livre qui manque est celui qui fut écrit le dernier, et le catalogue se tait sur beaucoup d'autres traités, puisque le biographe anonyme en compte 38, où les livres de V Imitation comptent pour quatre. Mais, comme on l'a vu plus haut, Mauburne mentionne les Méditations sur la cie, la mortiet la résurrection du Christ.
Il est vrai qu'on accuse Mauburne d'avoir copié Trithème. D'autres disent, au contraire, que Trithème n'attribue pas V Imitation aThomas à Kempis.
Mauburne n'a pas copié Trithème, puisque le Rosetum est de 1491 et le De scriptoribus ecclesiasticis, de cet abbé des bénédictins de Spanzheim, n'a paru qu'en 1495. Mais celui-ci affirme, en effet, que « sous le pontificat de Grégoire XII florissait Thomas à Kempis, Allemand, de l'ordre des Chanoines
réguliers de Saint-Augustin, au Mont-Sainte-Agnès, près Zwolle, dans le diocèse d'Utrecht, homme très studieux des divines Écritures et très érudit, dévot de vie et de mœurs, tendrement et constamment dévoué au culte de la bienheureuse Vierge Marie, et qu'il écrivit pour l'instruction des simples frères des opuscules de grande valeur, et entre autres De Contemptu mundi, quatre livres : Qui sequitur me, »
SiTrithème attribue ailleurs, comme le dit Fronteau et après luiMalou, V Imitation à un frère aîné de Thomas, du même nom que lui, ici c'est bien le véritable Thomas, l'auteur déjà connu des autres opuscules, qui est nommé pour V Imitation par l'abbé bénédictin que Cruise a compté parmi les témoins d'A Kempis.
Mais écoutons le biographe anonyme qui dans les 38 numéros de son Catalogue a compris les quatre livres de V Imitation :
« Heureux V homme ^ dit-il, qui a porté le joug du Seigneur dès sa jeunesse! » Ces mots ont été entièrement vérifiés dans les traités qu'il a écrits et surtout dans son Soliloque de Vâme, dans lequel Jésus- Christ s'entretient avec son âme comme avec une épouse.... Ce bon père avait coutume de dire, quand il se promenait dans la communauté ou avec d'autres, dès qu'il sentait une inspiration divine : « Quelqu'un m'attend dans ma cellule. » Les pères, très édifiés de sa demande, y consentaient aussitôt. Ainsi fut accompli en lui ce passage de l'Ecriture : « Je le conduirai dans la solitude, et là, je m,' entretiendrai avec lui. » Et Thomas lui-même disait au Seigneur : « Parlez^ Seigneur^ votre serviteur écoute, » Nous avons, d'ailleurs, ce qu'il disait alors au Seigneur et ce qu'ils disaient ensemble, dans le Traité de la
tÉÊÊm^
AUTEUR CERTAIN DE iJ Imitation 135
locution du Christ à Vâme fidèle (le troisième livre de Vlmitation), dont le premier chapitre commence par ce texte : « Parles, Seigneur, votre serviteur écoute. »
Voici en quels termes, Adrien de But, contemporain de Thomas à Kempis, dans sa Chronique, allant de 1431 à 1480, publiée en 1870 par la Commission royale de l'Histoire de Belgique, s'exprime au sujet du second autographe de Thomas, à Tannée 1459 : c( Hoc anno, /rater Thomas de Kempis de Monte Sanctae Agnetis professor ordinis regularium canonicorum multos Scriptis suis dioulgatis aedificat : hic vitam Sanctae Lidwigis descripsit et quoddam, volumen metrice super illud : qui sequitur me. »
Albert Hardenberg, disciple de Wessel Gansford, affirme dans deux ouvrages, et presque dans les mêmes termes, que son maître préférait le séjour de Sainte-Agnès à tout autre, à cause do Thomas à Kempis dont limitation lui avait donné le goût de la véritable théologie et dont la réputation attirait beaucoup de monde auprès de lui.
La première édition de V Imitation est publiée par Ginther Zainer, à Augsbourg (1471 à 1472) sous le nom de Thomas à Kempis.
Matthias Farinator, Carme d' Augsbourg, publiant {'Imitation (1472-1475), affirme que Thomas en est l'auteur.
Nous avons vu que Pierre Scholt, dans son éloge de Gerson, en tête de la première édition de ses œuvres (1488), attribue V Imitation à Thomas. C'est Martin Simus qui, dans l'édition de 1494, reproduit la même assertion.
L'éditeur de Vlmitation, en 1489, dit dans la préface : « L'auteur de Vlmitation s'appelle Thomas, prélat et prévôt des chanoines réguliers. »
Jean Lambert, qui la traduit en 1490, répète l'assertion de Schott et de Simus.
Ainsi fait, dans l'édition donnée en 1494 par Danhauser et éditée à Nuremberg, le savant Pirkhamer, de Tordre des Chartreux, prieur de Nuremberg et visiteur d'Allemagne.
L'année précédente, un traducteur français attribuait l'ouvrage « à Thomas à Kempis, des chanoines réguliers, prieur en ung prieuré d'iceluy ordre, nommé Windesem, au diocèse du Traict». Cette légère inexactitude au sujet du titre ert de la résidence de Thomas a peu d'importance.
• Jean Geiler, dit de Kaisperger, célèbre prédicateur de Strasbourg, né à Schaffouse en 1445, cite deux fois le troisième livre de Vlmitation, sous le nom de Thomas, dans ^a Namcala/ataorum, publiée en 1498.
Jacques-Philippe Forestus, de Bergame, né en 1434, trente-sept ans avant la mort de Thomas, écrit dans son Supplément au Supplément des Chroniques, qu'il rédigea jusqu'à l'année 1503, que (c Thomas, auteur illustre et pieux, fit plusieurs opuscules, particulièrement les quatre livres du Mépris du Monde, commençant : Qui sequitur me. »
Enfin, Jodocus Badins Ascensius, de Bruxelles, libraire à Paris, publia en 1521, pour complaire aux Bénédictins de Saint-Germain-des-Près, aux Chartreux de Paris et aux Célestins de Soissons, les œuvres complètes de Thomas, y compris V Imitation. C'est ce que Badins affirme dans sa préface. Et à quoi tint le revirement des mêmes Bénédictins contre Thomas à Kempis ? A la découverte illusoire de Gersen par un Jésuite.
Terminons par une remarque du P. Becker sur le
AUTEUR CERTAIN DE i.' Imitation 137
manuscrit de 1441, ce témoin irrécusable : « Thomas n'a réservé aucun espace libre dans les sommaires des chapitres placés avant le premier et le second livre de V Imitation : il serait impossible d'y insérer une seule ligne. De même, il n'a laissé aucune page libre à la lin de ces livres, où il a aussi écrit : Expliciuntj etc. Il a agi d'une autre manière pour le quatrième et le troisième livre. Dans le sommaire placé en tête du quatrième livre, il a ménagé un intervalle pour Tindication de deux ou trois chapitres ; et, dans le sommaire du troisième, pour l'indication d'un plus grand nombre. A ces espaces réservés pour l'insertion de nouveaux titres correspondent cinq pages demeurées en blanc après le quatrième livre et dix après le troisième. En outre, il n'a pas écrit Expliciunt à la fin de ces deux livres. Ceci prouve évidemment que le copiste, étant en même temps l'auteur, avait résolu de ne rien ajouter aux deux premiers livres, mais qu'il avait quelque dessein d'ajouter /'an ou l'autre chapitre {c'est-k-dive un ou deux chapitres) au quatrième livre et un plus grand nombre au troisième. Un simple copiste aurait transcrit tout ce qu'il avait devant lui sans laisser ces quatre espaces libres, qui présentent entre eux une proportion si remarquable. Tout le monde peut vérifier ces détails dans le fac-similé de l'autographe publié par M. Ch. Ruelens. »
Un écho grossissant.
En 1899, Mgr Puyol publiait des jparties nouvelles de sa grande œuvre alors inachevée où il fait pres-
sentir plutôt qu'il ne nomme Gersen comme le véritable auteur de limitation.
Aujourd'hui, en règle très générale, etMgrPuyol n'est point une exception, tous ceux qui sont pour Thomas à Kempis disent clairement ce qu'ils pensent ; tous ceux qui sont contre lui insinuent phis ou nioini? obscurément ce qu'ils soupçonnent. Ainsi rétudc comparée des styles est déjà un commencement de preuve pour le véritable auteur qu'on peut bien nier avec mépris, mais qu'on ne peut jamais remplacer avec assurance.
Mais si la voix était contenue, par malheur, elle alla frapper dans un de ces échos tellement retentissants, qu'à force d'amplifier et de répéter les paroles, ils ont l'air de les railler. C'est pour cela qu'Horace les txi^peUe joyeux ou badins :
Recinet jocosa Mon lis imago (1).
U image outrée devient la caricature.
A peine les volumes nouveaux venaient de paraître, aussitôt les Annales de Philosophie chrétienne (2) publiaient un grand article signé Blampignon où Mgr Puyol est présenté comme le vainqueur définitif de Thomas à- Kempis, anéanti par ses arguments.
« C'est un récif qui ne fera plus échouer personne. ^>
Cependant, les Cruise, les Pohl, et d'autres encore, continuent d'y trouver leur port. Ce ne fut jamais un écucil que pour ceux qui le prennent du mauvais côté : ils y brisent ei; grand leur coque avec leurs agrès.
(1) Que va nous'reclianler l'écho de la montagiK'
joveuse ima^e de la voix ?
(2) Fin de 1890.
AUTEUR CERTAIN DE ]J Imitation 139
Encore s'il se contentait d'acquiescer à Gersen ! Mais toujours prêta enchérir sur l'auteur qu'il loue, si Thomas est chez Mgr Puyol un simple copiste de Gersen, Gersen à son tour deviendra chez lui un copiste probable de l'auteur inconnu caché jusques au fond du moyen âge. Pas assez loin, cependant, pour que le savant critique, gardant à peine un reste de son agréable scepticisme, ne le puisse contempler au milieu des Guelfes et des Gibelins, qui sont bien loin de le savoir si près d'eux, tandis qu'il goûte au sein de leurs passions criminelles et de leurs guerres impies la paix toujours croissante et toujours plus chère de sa douce cellule : cella continuata dulcescit:, et surtout la paix plus douce encore de cette solitude profonde qu'il a su se faire au dedans de lui. Et pendant qu'il recueille et réchauffe son âme dans cette cellule intérieure, Dante gravit, lourd de fatigue, les marches du palais étranger où le pain de l'exil n'a plus pour lui qu'une amère saveur :
Tu proverai si corne sa di sale
11 pane allrui e com' é duro calle
Lo scendere c' 1 salir per Tallrui scale (1).
On sait,, par les Actes des Apôtres, que les Athéniens avaient dressé un autel Au Dieu inconnu. Immolaient-ils à ce Dieu inconnu des victimes ? Je ne sais : mais je vois très bien que Mgr Blampignon sacrifie à V Auteur inconnu, non seulement l'auteur depuis trop longtemps connu, mais encore avec lui l'auteur qu'au bout de trois siècles de recherches
(1) Paradiso, XVII : C'est l'aïeul de Dante, Gacciagiiida, qui lui fait cette sombre prophétie :
Le pain de l'exilé du sel a l'amertume
Et tu sauras bientôt quel chemin c'est pour lui
De descendre et monter les escaliers d'autrui.
obstinées les plus savants commençaient encore à peine à connaître. C'est peut-être aller un peu loin dans les cultes nouveaux, et cela par dévotion pour le culte ancien de Tamitié.
Puis Thomas à Kempis, n'eùt-il pas fait ïlmitation, ne devait pas recevoir en pleine face fleurs manquées et bouquets fanés qui sentent le moisi, ni surtout ce soufflet à son humilité : V admiration pour son propre talent. Un bon archer, avant de tirer, doit bien visiter ses flèches : il en est qui se retournent.
Conclusions et jugements.
Nous tenons à ce que Ton sache bien que la plupart des pages où nous combattons avec une certaine âpreté les opinions de Mgr Puyol, et surtout ses raisons, étaient écrites depuis longtemps lors du décès imprévu pour nous du savant prélat. Ajoutons qu'en dehors de la question de Tauteurdc V Imitation, l'exactitude de ses descriptions et de ses reproductions de plus de trois cents manuscrits, et la valeur de sa science mystique sont bien audessus de nos appréciations.
De même nous n'avons envisagé dans Mgr Darboy que le sec traducteur du français de Lamennais, son injuste dépréciateur et le partisan trop patriotique de Gerson. Toute notre vénération est acquise à son martyre où il a suivi saint Dcnys, son prédécesseur et son héros.
Reprenons le fil de nos critiques.
Trop flatté par ses amis, Mgr Puyol s'est cru
AUTEUR CEUTAIN DE Limitation 141
dispensé de répondre à ses adversaires, à des hommes pourtant qui habitent les plus hauts sommets de Térudition,
Edita doctrina sapientum iempla serena (1).
Quelques-uns s'en sont à bon droit formalisés.
C'est particulièrement au sujet des Oraisons et Méditations mentionnées par un catalogue contemporain de Thomas, que Pohl lui adresse ce reproche:
« Puyol a été assez léger dans sa critique des témoignages dont j'avais, non seulement soutenu, ce me semble, mais prouvé la valeur, et cela, par des documents nombreux qui portent Tévidcnce, pour se contenter de dire simplement, sans argument aucun, que ces témoignages avaient peu d'autorité ».
Restât unus Puyol qui nuper tam leoi brachio rem egit, ut, quae testimonia ego gravissima esse non solum contendisse sed etiam multis eisque luculentis documentis demonstrasse mihi videor, ea multum auctoritatis habere sine ullis argumentis simpliciter negacit (2).
Quoi d'étonnant, alors, qu'un critique français des plus compétents et qui est, d'ailleurs, la bienveillance en personne, n'ait pu s'empêcher de constater qu'après avoir tout remué pour prouver l'origine bénédictine de V Imitation, le docte prélat laisse voir qu'il n'est pas lui-même convaincu par ses propres arguments ? (3)
(1) LucR. De Rer. nat. :
Ces grands sommets de calme et de sérénité D'où le sage conlemple au loin la vérité.
(2) Orationes et medltaUo?ies, p. 395, Proleg. Herder, Fri* bourg-en-Brisgau, 1902.
(3) Le P. J. Brucker, Etudes relig., 1899. Voir le numéro du 5 novembre où le P. Brucker démontre par les arguments les
Et le docteur Cruise, de Dublin, vient de publier chez le propre éditeur de Mgr Puyol un petit volume bien rempli, intitulé : Qui est V Auteur de V Imitation de Jésus-Christ ? (1) Ce petit livre est Tabrégé d'une étude complète sur la question. Et l'auteur de ces deux ouvrages est un puits de science dont les eaux, des plus abondantes, ne manquent d'aucun sel. C'est un semeur et c'est un .athlète, dont les deux mains, pleines de savoir et d'esprit, comme d'un riche froment trempé dans Tantiseptique, s'ouvrent pour répandre largernent la doctrine et se ferment au besoin pour la défendre. Comblé d'honneurs mérités dans son pays, ce vieux savant pouvait bien faire entendre jusqu'ici, à travers le canal Saint- Georges et la Manche, sa voix autorisée ; mais en faisant traduire en français son petit livre et en le déposant à Paris, il a pris un porte-voix ou plutôt un téléphone.
Voici le résumé de son jugement sur l'œuvre de Mgr Puyol :
« Cet auteur érudit traite son sujet avec plus de science que ses prédécesseurs, en discute les points avec habileté ; mais ses raisonnements sont superficiels et ses conclusions insoutenables. Persuadé que ce savant ecclésiastique, dans son traité sur Vlmitation de Jésus-Christ, a su profiter de toutes les ressources qui peuvent servir la cause de Gersen,
plus décisifs (jik; les Bénédiclins n'ont pas connu Vlmilation dès le commencement du quinzième siècle et qu'il n'y a pas l'omhre d'un argument en faveur de l'origine bénédictine do Vlmilation; tout au contraire la grande majorité des manuscrits est prouvée venir des religieux de Wiridesheim qui les donnaient à leurs amis : les chartreux, les jésuites, et 1<'S liénédiclins, entre autres.
(il Relaux, rue Bonaparte, lî)02.
^taMfa^k^te.
AUTEUR CERTAIN DK Limitation 143
j'ai lu et relu avec grande attention son lourd inoctavo de 530 pages (car Puyol est volumineux^ sinon lumineux), et je dois avouer que je n'y trouve pas la moindre raison pour accepter ses théories.
» En premier lieu, il cherche à donner à V Imitatian une origine bénédictine et il y échoue totalement.
» Puis il essaie de déprécier Thomas à Kempis en le représentant comme incapable d'avoir écrit ce livre ; ici il oublie ou il ignore la démonstration opposée de Rosweyd, d'Amort, de Coustou et de plusieurs autres dont les connaissances sur ce point dépassent de beaucoup les siennes ; et ici encore il échoue pitoyablement,
» En dernier lieu, il cherche à représenter V Imitation comme le résultat des enseignements de l'école italienne du treizième siècle. Plus nous examinons cette thèse, plus elle nous semble chimérique et finit par disparaître. Nous rencontrons toujours ce fai évident que la phraséologie du livre et ses idiotismes ne se trouvent qu'à l'école de Windesheim. A ceux qui ont de nombreux loisirs à leur disposition, je recommande fortement Vouorage de Mgr Puyol comme exercice de patience. »
Voilà ce qu'un Français n'aurait jamais osé dire et ce que beaucoup oseront à peine penser.
En constatant malgré eux l'impuissance logique de tant de science, de tant d'études, de tant de voyages et de tant de volumes, ils se refuseront à l'attribuer à toute autre raison qu'à l'obscurité des choses et concluront que si Mgr Puyol avec de pareils moyens n'a pu trouver l'auteur de Vlmitation, personne ne le trouvera, parce qu'il est introuvable.
En prenant un levier pour soulever un caillou qu'on finirait par laisser à terre, on le ferait prendre a des enfants pour uir rocher.
Cette logique n'est pas rare : juger de la diificulté (lu but par la dépense des moyens ; et tel est Tétat d'esprit ou plutôt Tétat d'âme que nous avons toujours rencontré autour de nous : paresse des questions difficiles ou qui semblent telles. Il nous a donc semblé que c'est, pour qui le peut, un devoir absolu de réagir énergiquement contre ce scepticisme.
On voit bien qu'à un homme aussi sérieusement occupé que le docteur Cruise, Vexercice de patience qu'il recommande fortement aux hommes de loisir n'a réussi qu'à moitié. Néanmoins, son jugement est irréformable : volumineux, non lumineux. Le fiât lux manque dans les écrits de Mgr Puyol; Pour éclairer les questions qu'il traite, ce n'est pas un flambeau qu'il apporte, c'est un bûcher qu'il entasse, et la flamme n'en peut sortir, parce que sa propre matière l'étoufl'e. Bossuet l'a dit et il faut l'en croire : Ce n'est que les idées nettes qui produisent la brièoeté.
Et voilà que, parvenu au bout et au but de ma route, j'y retrouvais ces illustres voyageurs : les Becker, les Cruise et les Pohl, partis longtemps avant moi et que j'avais suivis, mais non dans tous leurs chemins.
Le P. Becker (1) établissait ou plutôt rétablissait cette vérité qui frappa les premiers défenseurs de Thomas à Kempis : que la terminologie de V Imitation désigne un chanoine régulier de Windesheim et que les mœurs du temps et l'entourage de Thomas à Kempis expliquent les faits supposés dans Vlmitation.
L'auteur avait puisé dans les écrits du cercle de Grœnendal, où vécut Ruysbroek l'Admirable, dontla
(1) L'auteur de VhnHation et les documents ii(>erlaiidaîs.
AUTEUR CKUTAix DE CImitation 145
parenté spirituelle et littéraire avec Thomas à Kenipis est si sensible et qui fut un des enthousiasmes de notre regretté ami et maître Ernest Hello. Il est certain que, dès 1413, Grœnendal s'était agrégé à Windesheim.
Voici conmient le docteur Pohl (1) burinait ses conclusions :
« Beaucoup plus de cinquante manuscrits nomment Thomas à Kempis cçmme auteur de V Imitation et ce qui manque à ses compétiteurs en fait de preuves internes et externes se trouve pour lui en abondance.: l'étroite affinité de ses idées avec celles du milieu de Windesheim, la concordance de V Imitation au point de vue du fond et de la forme avec les ouvrages de Thomas dont l'authenticité n'est pas contestée, les fréquents germanismes de son latin, les témoignages de nombre de ses contemporains, entre autres d'hommes qui l'ont connu personner- Icment. »
Auprès de ces graves paroles, que pèse la téméraire assertion des modernes éditeurs de Vlnternelle Consolacion (2), MM.Moland et d'Héricault : qu'après avoir détruit de fond en comble toutes les prétentions de leurs adversaires, les prétendants n'ont plus rien à dire pour eux-mêmes? Rien n'est plus tristement facile en toute matière que ce scepticisme systématique. A toutes les déconvenues de ces candidats à la paternité de Vlmitation, il y a une exception, une seule, une grande exception, et
(1) Thomas von Kempen ist der Verfasser der Bûcher De Imitatione Christi. Tel est le litre du livre, déjà vieux de quelques années.
(2) Pai-is, 1856, chez Janel.
rien n'est plus aisé que de la connaître. Pourquoi donc s'enfoncer si loin dans cette forêt du moyen âge où tant d'autres se sont perdus, sans prendre seulement le temps de regarder à la lisière ? C'est là que celui qu'on cherche si loin s'est assis sans se cacher.
Solution d'une objection.
Il est bien vrai que les témoins de Thomas à Kempis, ignorés ou dédaignés de quelques-uns, ont été contestés ou récusés par d'autres. Mgr Puyol ne fait que répéter faiblement du premier d'entre eux, Jean Busch, ce que, d'après Malou, nous avons réfuté dès le début de ce travail. Il faut cependant un pârti-pris qu on oserait dire insensé pour repousser plus de trente attestations contenues dans des manuscrits contemporains de ce qu'ils affirment et tracées par la plume de témoins certains et souvent directs, et cela sans autre raison sinon qu'on les trouve contraires à des hypothèses en l'air dont la première-née est postérieure de près de deux siècles aux faits si tardivement contestés.
Le plus clair est que la critique moderne s'acharne à déposséder l'auteur du plus profond des livres pieux comme celui du plus sublime des livres sacrés : Thomas à Kempis peut être fier, il est traité comme saint Jean.
C'est encore une nouvelle ressemblance, extérieure cette fois, de V Imitation avec la Sainte Esri-
AUTEUR CKHTAiN DK {.Imitation 147
ture. Mais ici, nous ne suivons plus rAlleniagne : nous, le peuple impatient, nous sommes les grands retardataires : il n'y a plus que chez nous qu'on en soit encore à citer V Auteur inconnu de limitation.
A la différence des autres défenseurs de Thomas à Kempis, nous n'avons pas voulu compter comme raison probante, mais seulement comme préjugé favorable à ses droits, la prédominance de son nom sur tous les autres dans les vieux manuscrits de V Imitation. Cette réserve, excessive peut-être, nous dispenserait bien légitimement de réfuter l'accusation lancée jadis contre le Père jésuite Sommalius (Henry du Sommai) d'avoir ajouté le nom de Thomas à Kempis sur plusieurs manuscrits.
Sommalius, octogénaire en 1615, donnait à cette époque sa dernière édition des œuvres de Thomas, dont il ne put même, occupé gravement ailleurs, surveiller l'impression, ce qui la rend très inférieure aux deux précédentes. Aussi quand Cajétan partit on guerre, en 1616, contre Vancien auteur de V Imitation en faveur du nouveau, ce fut le P. Roswevd qui lui répondit, en même temps qu'à son propre confrère, Rosignoli.
Sur une question aussi intéressante pour un traducteur de Vlmitation que celle de l'auteur, Darboy semble peu curieux. Nous ne pouvons croire qu'un esprit aussi grave ait lu posément Malou, quand il nous dit négligemment dans sa préface, sans plus d'explication, que les raisons de V auteur belge ne Vont pas convaincu. Heureux le biographe de saint Denys s'il eût été aussi richement documenté sur l'aréopagitisme de son futur prédécesseur que Malou sur les droits de Thomas ! Ceux que les raisons de
148 THOMAS A KKMPIS
l'auteur belge ont convaincus sont égaux en nombre à leurs nombreux lecteurs ; il y en a même en France, mais encore faut-il les lire. Car il y a toujours, Dieu merci, des auteurs qui ne perdent rien à être lus.
Cependant, puisqu'on fait tant que de récuser les témoins cités par Malou, voyons un peu quels témoins on leur oppose.
L'auteur de Vlmitation nous en avertit : Noli credere omni vento cerborum. « Garde-toi d'ouvrir l'oreille à tout vent de parole. »
Et quel motif aurait porté Sommalius à fabriquer des engins de combat déloyaux quand la guerre de Vlmitation n'était encore ni commencée ni prévue?
Voici pourtant la flèche accusatrice que Placide Pietkin lui décoche de bien loin, telum imbelle sine ietu (1) :
De notre monastère do Saiiit-Jactiues do Liège, 1669.
C'est une chose claire comme le jour <iue c'est un homme par force introduit tout partout, parce que dans tous nos manuscrits et aussi à Saint-Laurent on a do nouveau par malice ajouté le nom de Kempis.
L'an 1589, notre prieur Stroax confiait tous nos livres à P. Fleury Sommalius, de la Compagnie de Jésus, pour en faire une recherche, et dès lors, par le conseil de ce bon père, on a ajouté le nom de Kempis à nos vieux manuscrits, et le même père jésuite a fait imprimer deux mois après la même œuvre sous le nom de Kempis, à Douay.
Signé : Placide Pietkin.
Voilà un témoin bien informé ! Il a vraiment tout Tair de raconter ce qu'il a vu. Cependant Pietkin
^l) Virg. Enéide :
Trait sans force guerrière, et qui ne porte pas.
AUTEUR CERTAIN DE iHmitatiou 149
témoigne en 1669 d'un fait advenu en 1589, il y a quatre-vingts ans !
Gomment raurait-il vu puisqu'il n'était pas né ?
Nous voulons bien encore qu'il en soit témoin auriculaire, quoi qu'il ne puisse Tètre que par les yeux : car il a fait une erreur qu'il ne pouvait commettre qu'en lisant, c'est-à-dire en lisant mal.
Un papier quelconque, peut-être une feuille volante restée dans un manuscrit, a pu conserver le conseil donné par le savant jésuite et que dom Pietkin supposait fort gratuitement avoir été suivi. Or l'auteur des prétendues falsifications s'appelait, selon lui, P. Fleury Sommalius, et l'éditeur de Thomas à Kern pis avait nom Henry Sommalius. Il semble qu'à cette difficulté la réponse de l'accusateur doive être toute prête :
Si ce n'est toi, c'est donc ton tV(M-e.
La vérité, c'est que Pietkin, ne connaissant pas plus Sommalius que le grand Turc, aura pris pour l'initiale de Pierre ou de Paul l'initiale de Père et pour F lié avec L (i5^t) TH majuscule de notre écriture cursive {3Z), Il ne lui restait plus qu'à prendre N {n) pour U (a), d'autant plus aisément que ces deux lettres se confondent dans l'écriture allemande, et il trouvait tout naturellement, au lieu de Henry ^ Fleury.
Puis ce simple P. sans article précédant le nom du jésuite donnerait fort à penser que le rédacteur de la note l'avait carrément signée : P. Henry Sommalius, Et quel autre que lui aurait, en la datant de 1589, renseigné dom Pietkin sur l'époque de ce prétendu crime? Ce n'est pourtant point là le procédé d'un faussaire.
Voilà comment nous avions jugé en elle-même et au simple examen la lettre de ce pauvre diable de gerséniste, où la précision hardie des accusations les plus anciennes contrastait avec le vague des griefs les plus récents imputés toujours par Pietkin, mais imputés cette fois sans dénonciation de complice, à ce criminel mystérieux qu'il appelle on et qui n'est pas beaucoup plus saisissable que personne.
Et voilà que nos conjectures se sont trouvées d'accord avec les constatations du P. Becker dans un article dont une lettre d'un savant ami nous apporte l'analyse :
ce Le P. Becker, nous écrit-il, a répondu à M. Loth au sujet de la lettre de Pietkin dans la revue belge Précis historique (1). Il a fait remarquer l'ignorance de ce dom Pietkin, gerséniste exalté, appelant le P. Sommalius Fleury et disant que ses éditions de Thomas à Kempis ont été publiées à Douay (au lieu d'Anvers).
» Il ajoute, du reste, que M. Loth fait dire à Pietkin beaucoup plus qu'il ne dit contre Sommalius, car Pietkin n'affirme pas que Sommalius ait altéré lui-même les manuscrits de Liège en y ajoutant ou en y substituant le nom de Thomas à Kempis : il dit seulement que ce père a donné le conseil aux bénédictins de Saint-Jacques de Liège d'ajouter le nom aux manuscrits.
» Et dans la seconde lettre mentionnée par M. Loth comme une confirmation de la première, il semble même rétracter ou du moins atténuer sa première affirmation comme le montre le P. Becker.
(1) Bruxelles, Vromant, année 1889, p, 261 à 265.
AUTEUR CERTAIN DE iHmitation 151
En effet, Pietkin y dit en général, sans nommer Sommalius : « ^i (ixxeXqne Jésuithe peut-et y ont mis le nom de Kempis d'un character nouveau. »
M. Loth ne cite pas cette phrase qui, certes, ne confirme pas son accusation.
yy Au surplus, le gros mot de falsification employé par M. Loth |)ourrait être fort inexact, même si le P. Sommalius lui-même avait ajouté ou fait ajouter le nom de Thomas à Kempis. Ce n'est peut-être pas chose à louer, mais enfin, ce n'est pas un crime, pas un faux d'ajouter sur un manuscrit ou sur un volume le nom de l'auteur présumé, et quantité de bibliothécaires le font. Il n'y aurait faux ou intention de faux que si on cherchait à imiter l'écriture du manuscrit de manière à tromper les lecteurs. Rien ne prouve et il n'est nullement vraisemblable que le P. Sommalius ait jamais fait pareille chose.
» Enfin, le manuscrit de Gaesdonck, à propos duquel M. Loth a lancé cette accusation si mal fondée, ne porte aucun nom d'auteur. Le P. Becker a aussi vu à Harlem un de ces manuscrits de Saint- Jacques que le P. Sommalius aurait falsifiés : il est encore anonyme ».
Ceci prouve d'abord que tous les manuscrits de Saint-Jacques n'avaient pas été atteints par cette tache du nom d'A Kempis et permet même de croire, jusqu'à preuve du contraire, qu'ils en étaient tous indemnes. Et ensuite, qu'en 1589, les bénédictins de Liège n'avaient pas encore accepté Gersen et ses conséquences logiques, puisqu'ils prenaient conseil des jésuites et introduisaient dans leur bergerie ces loups du gersénisme comme du jansénisme.
C'est grand dommage pourtant que Placide Pietkin ne fût pas un savant : car il en eut toute la
force d'inertie. Il a dans la bibliothèque de son couvent des livres anonymes, qu'il accuse de porter un nom faux, et il ne prendra même pas la peine de tourner, non le feuillet du livre (il n'en était pas besoin), mais la clef de l'armoire, pour s'assurer par un simple coup d'œil si on lui a dit vrai ou s'il a deviné juste.
Par malheur dom Pietkin, qui avait beaucoup de mémoire, n'aimait pas la lecture, et c'est tout ce qui lui a manqué pour devenir un savant. Cela sert toujours, en effet, sinon peut-être à former une opinion, du moins à la. défendre. L'amour de son opinion, c'est l'amour de soi-même, et cet amour sauvage, pareil au chiendent de nos jardins qui .se cramponne à la terre par mille tentacules avides, aime aussi à pousser et à s'étendre dans les plus riches fonds, en dépit, et parfois [en raison de la culture.
Ce que vaut un nom
La tâche que nous avions assumée nous parait à peu près remplie. N'ayant jamais partagé l'indifl'érence de ceux qui, môme en goûtant V Imitation de tout leur esprit commode tout leur cœur, ne tiennent pas à connaître seulement le nom du plus suave des maîtres de la vie spirituelle, nous concevons bien moins encore ceux qui jouissent de l'ignorer. L'ignorance est une souffrance i)Our les natures saines, comme la soif et la faim.
Nous nous disions toujours que les saints qui . ont écrit sur les matières de sainteté doivent être à
AUTEUR CERTAIN DE h' Imitation 153
la fois, comme les anges gardiens, nos conseillers et nos intercesseurs. Ce sont là deux fonctions sacrées qui s'appellent mutuellement, comme l'homélie et la prière du prêtre au divin sacrifice. Il y a donc tout avantage à les bien connaître. Le proverbe vulgaire ne dit-il pas avec une véritable profondeur : Comme on connaît les saints on les honore.
Aussi dès que nous avons vu jour à sortir du doute, nous avons couru aux sources afin d'y puiser largement pour nous et pour les autres, et nous revenons aujourd'hui de cette course laborieuse, apportant dans ce petit livre, comme dans une coupe d'un verre simple, mais transparent, cette eau qui désaltère l'âme et qui, loin de s'épuiser, abonde quand on la partage : la vérité. Et voici, croyons-nous, de quoi désaltérer même le scepticisme ou rendre sa soif inexcusable.
Et maintenant ce nous est une joie intime de pouvoir rendre à l'auteur de V Imitation ce qui n'est pas refusé à l'auteur de l'œuvre la plus médiocre : un nom.
L'anonymat ne peut satisfaire ceux qui ont accoutumé de chercher la cause sous le fait et qui se croient toujours malheureux à moins d'y parvenir :
Félix qui potuit rerum cognoscere causas ! (1)
Et si l'on a trouvé enfin son auteur, si l'on voit que sa vie a répondu de tous points à sa doctrine, alors on prend plaisir à répéter son nom, symbole de génie et de vertu, on est tenté enfin de l'invoquer en le lisant, et c'est une tentation à laquelle on ne
(1) Virg. Georg.
Heureux qui peut connaîlre ot les faits et les causes !
doit pas résister, d'autant qu'elle ne vient pas de Vennemi malin {!), mais d'un instinct de notre nature primitive, non de cette nature déchue dont le nom se prend pour exprimer la corruption de la nature (2).
Invoquer, c'est appeler par son nom : invocare. C'est un besoin pour le cœur de nommer ceux qu'il aime, et le plus naïf des poètes, quel que soit, à lui, son nom de naissance que la postérité a peut-être remplacé par un surnom de gloire, Homère, quand il veut exprimer la suprême tendresse de l'homme, ne trouve pas autre chose que ces simples paroles sans cesse répétées dans V Iliade : « Il lui parla en l'appelant par son nom, y>
C'est dans ce même sentiment que Thomas à Kempis, voyant Magdeleine dans l'Évangile se désoler et pleurer quand elle ne trouve pas Jésus ressuscité, s'écrie : « Jésus, appelle-la par son nom et aussitôt elle cessera de pleurer. » (3).
Il a compris la profondeur de l'Evangile et la tendresse de Jésus quand il la tire de sa tristesse par ce seul mot qui est son nom : Marie !
Dans les Oraisons et Méditations sur la Passion du Christ, monument simple et sévère dans ses lignes principales, et dont la symétrie extérieure, sans le moindre art voulu ni conçu, rappelle un ordre d'architecture dorique, mais dont Tintérieur éblouit par ses brillantes peintures, chacun des chapitres commence par une adoration où toujours prend place, à la suite du doux nom de Jésus sans cesse répété, un nouveau titre de gloire et d'amour
(1) i77iit. 1. m.
(2) Ibidem.
(3) Oraliones et Méditât i0)îes, édilioii Pohl, p. 237.
AUTEUR CERTAIN DE i.' Imitation 155
qu'avec une justesse puissante il oppose, comme la lumière à Tombre dans un tableau de. son compatriote Rembrandt, à chaque souffrance et à chaque opprobre enduré par le Christ, comme pour panser chacune de ses plaies sacrées du baume spécial qui lui convient.
Il appelle Jésus vagissant dans l'étable : Joie des anges, Consolation des malheureux; Jésus nourri par sa sainte Mère : Source inaltérable de vie; Jésus en agonie : Fermeté des anges, Courage des désolés; Jésus traîné prisonnier par une lie infernale : Espérance des saints et leur Citadelle en toute tribulation; Jésus abandonné des siens dans la souffrance : Bon Pasteur et Maître compatissant; Jésus humilié et souffleté devant le grand prêtre : Souverain Prêtre et Pontife éternel; Jésus comparaissant devant Pilate : Souverain Juge des vivants et des morts; Jésus traité en fou par Hérode : Sagesse éternelle du Père, Vérité souveraine et Vertu infinie de Dieu; Jésus maudit par un peuple immonde et réclamé pour la croix : Joie perpétuelle des saints ; Jésus livré lâchement par Pilate : Protecteur très généreux de ceux qui espèrent en vous; Jésus couronné d'épines : Illustre Joie des saints et brillante Couronne de la gloire éternelle ; Jésus condamné à une mort injuste : Auteur de la vie et Forme de la justice; Jésus portant sa croix sur la voie douloureuse : Vigne véritable, Voie de la vie, notre Salut; Jésus cloué sur la croix : Très généreux Formateur de V homme et Réparateur de sa nature viciée ; Jésus répandant son sang par toutes ses plaies : Auteur de notre salut, Donateur de notre pardon; Jésus priant pour ses ennemis : Source de la pitié et de la douceur ; Jésus voyant partager ses vêtements :
Créateur de toutes choses. Distributeur de tous les biens; Jésus expirant : Vie des vivants, Espérance des mourants, etc., etc., etc.
Oh ! qu'il y a de cœur dans tout ce choix des appellations de l'amour reconnaissant ! Quelle délicate finesse et quelle force, quelle élévation et quelle profondeur, en même temps, et comme c'est bien là aussi l'homme de Y Imitation ! On peut dire que, comme Denys l'Aréopagitea trouvé les noms divins, Thomas à Kempis nous donne les noms humains de Dieu, ceux que l'éternelle divinité de Jésus partage avec son humanité divine, noms de gloire et d'anriour qu'il a gagnés, comme les guerriers célèbres de Rome, dans la plus grande des victoires dont parleront jamais les annales du monde et les annales mêmes du ciel.
c< Beaucoup de fidèles. Seigneur, dit-il encore, vous ont appelé de différents noms également saints, en raison de leur foi et de leur dévotion et aussi de votre dignité ineffable qui dépasse de bien loin tout terme de dignité et tout pouvoir de louange qu'ait reçu la créature au ciel et sur la terre.
» Quelques-uns ont dit dans leur prière : Aye:s pitié de moi, Jésus de Nazareth ; d'autres : Fils de David ; d'autres : Bon Maître et Seigneur; d'autres : Rabbi ou Rabboni ; d'autres : Précepteur et Sauveur du monde; d'autres : Grand Prophète et Roi d'Israël; d'autres, comme saint Jean-Baptiste : Voici V Agneau de Dieu ; d'autres, comme Nathaniel : Tu es le Fils de Dieu; d'autres, comme André : Nous avons trouvé le Messie ; d'autres, comme Simon Pierre et les Apôtres, par la révélation du Père céleste : Tu es le Christ, Fils du Dieu vivant, y> Et pour que tous les vocables de la divine nonii-
AUTEUR CERTAIN DE l'Imitation 157
nation et toutes les paroles de la sainte prédication fussent renfermées brièvement et fidèlement en un mot et crues fermement, saint Thomas, illuminé de TEsprit Saint et confirmé dans la foi par vousmême présent, vous dit en toute franchise et en toute confiance, et à haute voix, à vous, notre Seigneur : Mon Seigneur et mon Dieu ! Et, dans ces paroles, il abrège et renferme tout ce qui peut être dit et cru en toute vérité, selon la nature divine et la nature humaine, à votre louange et pour le salut de tous les chrétiens qui croient en vous, dans tout Tunivers. »
Et celui qui. a glorifié ainsi le nom de Jésus ne serait pas même nommé !
On nous dit que Tauteur de Y Imitation ne veut pas être connu, qu'il ne faut pas aller contre son désir. L'humilité des saints est leur affaire, elle ne nous regarde pas. Assez s'en font les auxiliaires en ce monde; nous n'avons point à l'aider dans les cieux où, confondue, dans l'éternelle vérité comme dans l'éternel amour, avec la gloire de Dieu même, elle a remplacé l'abjection où elle rampait ici-bas par une dignité toute royale, et la tristesse de cette vie, comme dit Vlmitation, par le manteau de louange^ manteau fait de la lumière éternelle dont la vérité de Dieu enveloppe ses saints. Et tandis qu'ils ont été appelés souvent sur la terre d'un nom qui n'était pas le leur, c'est encore la Vérité qui de sa propre bouche les nomme éternellement par leur propre nom,
Jésus, apparaissant à sainte Thérèse sous sa forme d'enfant, lui dit : « Quel est ton nom ? » Et la grande Carmélite répondit : « Thérèse de Jésus ». — Et le mien, dit TEnfant-Dieu, est « Jésus de Thérèse ».
Or TEglise, qui est divine comme le Christ, ryiais qui est aussi comme lui, humaine de tout ce que l'humanité a de beau, a de grand, a de tendre et de profondément charitable, puisque ce qui est charitable est ce qu'il y a de plus divinement humain dans les sentiments et dans les actions de l'homme, et que si l'humanité n'est pas toujours charité, la charité est toujours humanité, l'Eglise nous apprend à chanter dans ses litanies presque interminables les noms des saints qu'elle a promus à la gloire sur la terre parce qu'elle les a vus dans la gloire du ciel. Et c'est avec l'assurance de l'infaillibilité qu'en allongeant toujours de quelques anneaux la chaîne d'or de ses bienheureux et de ses docteurs, elle ne craint pas de livrer à la risée des fous les noms glorifiés qu'elle présente aux hommages des fidèles.
Y joindra-t-elle un jour, et comme saint et comme docteur, l'humble cénobite du Mont-Sainte-Agnès, contemporain de Jeanne d'Arc, l'héroïne du champ de bataille et du bûcher, lui, le héros du cloître, le martyr de chaque jour, nous donnant à la fois et le précepte et l'exemple d'une vie faite de mille morts : morientem citam f C'est là le secret de Dieu. Pour nous, en Vappelant encore ici par son nom, nous demandons à Thomas à Kempis, le serviteur de Jésus et de Marie, de nous aider dans la voie où il nous guide, l'étendard de la croix à la main.
Mais entendons-le encore une fois, avant de prendre congé de lui, et nous le saluerons comme un des précurseurs de cette grande dévotion moderne {l) : le culte du Sacré-Cœur.
(1) Dévotion moderne étail le litre qu'on donnait souvent à ré('olo de Windeslieim.
AUTEUR CERTAIN DE iHmitation 159
grande et précieuse plaie de mon Seigneur, digne d'amour pai* dessus toutes ses plaies, si profonde el si largement ouverte à tous les fidèles pour qu'ils y entrent! La plus miraculeuse dans son écoulement, la plus richement bénie, la dernière formée, mais la première en honneur ! A la source de cette très sacrée et divine blessure, quiconque aura bu, quiconque y aura puisé Tamour oubliera tous ses maux, sera guéri de la fièvre des désirs temporels et charnels, enflan>mé de Tamour des éternels, rempli de l'inexprimable douceur du Saint-Esprit et elle deviendra en lui une source d'eau vive jaillissante jusqu'à la vie éternelle.
Entre, mon âme, entre dans le côté droit de ton Seigneur crucifié. Entre par l'insigne blessure dans le cœur très aimant de Jésus transpercé par s>on OiYaouv ^o\xv io'\ (translanceatum) afin de te reposer dans le creux de cette pierre, à l'abri des tempêtes du monde. Entre, ô homme, au cœur profond, au cœur caché, au cœur secret, au cœur de Dieu qui t'ouvre sa porte. Eiitre, ô béni de Dieu ; que restes-tu dehors? Elle s'est ouverte à toi, la veine de la vie (1), la vie du salut, l'arche céleste d'où émanent mille parfums. Voilà le lieu de refuge devant l'ennemi tentateur, le lieu de propitiation contre la colère du jugement final. C'est ici la fontaine d'onction et de grâce coulant incessamment, qui ne cesse jamais d'abreuver de miséricorde les pécheurs si, contrits de tout leur cœur, il veulent en approcher. C'est iei la source du fleuve divin sortant du milieu du paradis pour arroser la surface de la terre, pour étancher la soif de l'esprit aride, pour laver les crimes, pour éteindre les mouvements de la volupté et apaiser les rixes de la colère. Et toi aussi prends donc ton breuvage à cette fontaine du Sauveur. Tire du côté de Jésus les douces consolations de ta vie pour ne plus vivre en toi, mais en celui qui a été blessé pour toi. Donne ton cœur à qui pour toi a ouvert le sien. Entre par la porte de la divine blessure en l'être intime du Rédempteur.
Rien n'enflamme, n'entraîne- et ne pénètre le ca3ur de l'homme comme l'amour du Rédempteur crucifié. C'est pour cela qu'un saint disait : Mon amour est crucifié. Et je lui
(1) Yena vitae. Im. l. III, c. I. Yenas divlni susurri. « Les ondes du divin murmure. »
mt0m
rt^ ponds : Mo7i amour est blessé et transpercé, pour qu'une libre entrée me soit donnée jusqu'à son aimable cœur.
Hâle-toi au gré d'une pieuse avidité, presso-toi contre le sacré côté de Jésus pour être arrosé du sang et de Teau qui en sort. Et s'il se peut, arrache ton cœur et pose-le contre le cœur de Jésus, pour qu'il le garde, le gouverne et le possède, qu'il ne soit plus entraîné en sens contraire, et souillé. Révèlelui ton cœur, commets-toi à lui en toute confiance, livre-lui tout ton vouloir avec ton non vouloir ; n'aie qu'une âme et un cœ»ur avec Dieu, le même goût et le même sentiment que lui en toutes choses, à jamais, selon son bon plaisir souverain. Alors tu seras en grande joie et tu ne pourras facilement subir de tristesse désordonnée lorsque lu auras remis à Jésus ton cœur pour qu'à jamais il le conserve et l'habite.
O très chaste Jésus, créateur de tous les mystères et habitant de tous les cœurs aimants I ô spectacle cruciforme de tous les contemplatifs ! ô divin trésor de toutes les grâces et de tous les dons. Christ roi, rédempteur des fidèles, qui as fait ouvrir ton divin côté par le fer d'une lance cruelle, ouvre-moi, je t'en prie, la porte de ta miséricorde, laisse-moi entrer par la porte large et visible de ton côté jusque dans le secret de ton cœ>ur si aimant, pour que mon cœur te soit uni par l'indissoluble lien de la charité et s'allume d'une vive flamme, et (|ue tu habites en moi et moi en toi dans une alliance éternelle. Blesse mon ccmir de la flèche de ta charité, que la lance du soldat traverse mes entrailles et transperce tout mon intérieur, pour que, par cette sainte blessure, mon âme recouvre la santé; que je n'admette nul autre à m'aimer que toi, que je ne recherche nulle consolation hors de toi. Qu'à toi seul mon cœur oftVe le passage et l'entrée, étranger au monde, clos au démon et, contre toutes les tentations, prémuni du signe de la croix (1).
Par cette belle méditation, Thomas prend place au rang des saints personnages qui ont été les précurseurs de sainte Marguerite-Marie, la grande révélatrice du Sacré Cœur.
Jlumble Thomas à Kempis, puisque la gloire des
(1) Oratlones et jnecUtationes,
AUTEUii CEiiïAiN DE i! Imitation 101
saints fait partie de la gloire de Dieu, j'ai la confiance d'avoir servi sa cause en servant la vôtre. Obtenezmoi donc, comme à tous ceux qui* honorent en vous Tauteur de Vlmitation, un surcroît de grâce et de miséricorde et une heureuse fin.
Et vous qu'il chérit si tendrement, Marie, Vierge Immaculée, protégez cet humble écrit que je dépose à vos pieds : que nul, après l'avoir lu, ne puisse relire la divine Imitation sans se recoumiander à Thomas à Kempis. Enfin, ô Reine do France, ô Notre-Dame de Lourdes, que le nom de votre Serviteur, si célèbre dans les pays voisins, soit de plus en plus connu et vénéré dans votre royaume.