‹ Thomas Bartlett en FranceChapitre 10 sur 15 · DE THOMAS BARTLETT, JAMES · texte numérisé non relu

DE THOMAS BARTLETT, JAMES

rriHOMAs Bartlelt voulait connaître Paris.

J. La dernière permission .qu’il avait été passer en Angleterre avait été douce à son cœur, mais cruelle à son estomac. Il avait admiré l’ordre et la force de ce peuple grandiose, tout aussi occupé de la guerre dans les usines et les chantiers qu’il l’était lui-même dans les tranchées. Certes, ces travailleurs, hommes et femmes, gagnaient beaucoup d’argent et les classes laborieuses avaient commencé par s’acheter des objets de luxe et des ameublements nouveaux comme dans tous les pays belligérants ; mais une grande partie de cet argent, ils l’avaient reversée dans les caisses publiques en acquit des impôts les plus lourds qu’une nation se soit jamais infligés pour entretenir les frais de la guerre. Et, maintenant, ces hauts salaires, à peine suffisaient-ils pour se procurer de quoi manger... Les femmes qui peinaient le jour et la nuit dans le tumulte des machines et les fumées de la métal-

LE DEUXIÈME FRERE DE THOMAS BARTLETT, JAMES l\§

lurgie, ne se plaignaient pas de manquer à peu près de tout ce qu’il leur eût fallu ; quelques hommes maugréaient, mais par habitude professionnelle et esprit de parti. L’Angleterre était magnifique, car ce n’était plus la « ceinture d’argent » de Shakespeare qu’elle se mettait,

mais la ceinture, tout simplement. Malheureusement, ces •

privations chagrinaient Thomas Bartlett : il les avait trouvées trop dures pour un homme habitué au large confort et aux facilités du front.

C’est pourquoi il avait résolu, en vue de se divertir, d’essayer de Paris.

A Amiens, il monta dans le wagon-restaurant.

Le wagon était plein d’Anglais qui faisaient comme

lui.

Tandis qu’il cherchait une place, il aperçut à une table où se trouvaient assis trois marins de la flotte impériale, un de ces marins qui l’appelait et lui faisait des signes empressés.

C’était James Bartlett, son second frère.

La famille anglaise ne ressemble pas beaucoup à la nôtre et c’est peut-être dans son sein que l’individualisme national a produit les effets les plus perceptibles pour nous. Les enfants et les parents s’aiment beaucoup, quoique assez peu démonstrativement, mais les parents, maîtres de leur religion, de leurs amours, de leur fortune, ayant conduit seuls leur destinée et leurs affaires, entendent que leurs enfants fassent de même. Ils se garderaient

bien de les contrarier dans leur carrière, leur vocation, leurs inclinations : chacun à sa volonté et selon ses goûts. Ils vont, viennent, étudient, s’embarquent et s’expatrient à leur gré. Ils n’attendent point d’héritage et les filles

n’escomptent point de dot. La famille, autant que l’Etat, respecte en Grande-Bretagne l’indépendance et l’initiative personnelles. Elle repose sur l’affection et la vertu religieuse : le jour où Thomas Bartlett, qui pouvait rester dix ans sans nouvelles de ses frères, eût perdu sa tendresse pour eux et sa croyance en Dieu, il ne fût plus resté entre eux aucun lien.

James, ayant serré vigoureusement la main de Thomas, lui offrit une place auprès de lui et le présenta à ses camarades.

Les marins accueillirent le jeune officier avec une courtoisie et une allégresse charmantes comme s’ils éprouvaient une joie égale à celle de James lui-même, mais où perçait l’involontaire dédain d’officiers de la grande flotte pour un homme qui passait la guerre à se cacher sous terre et qui, au surplus, ne portait l’uniforme que par occasion.

Dans cette guerre, d’ailleurs, les marins n’estiment pas qu’on leur ait toujours rendu pleine justice : ils ont raison et leur susceptibilité est légitime.

James et ses amis, ayant pris connaissance du menu d’un déjeuner qui, si modique qu’il fût, leur parut encore une aubaine en comparaison de ce qu’ils eussent mangé de l’autre côté de la Manche, engagèrent une conversa-

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