LE DEUXIÈME FRÈRE DE THOMAS BARTLETT, JAMES (['J
tion vive et animée. Ils ne perdirent point leur temps à s’informer de ce que Thomas avait fait; ils lui contèrent, parfois tous les trois ensemble, leurs prouesses personnelles.
Ils venaient de couler deux destroyers allemands dans les eaux de Boulogne et ne comptaient plus les sousmarins qu’ils « jugeaient » avoir envoyés au fond de l’eau. Cette guerre navale, qui les avait d’abord surpris, les amusait maintenant. Il leur avait fallu quelque loisir pour s’y mettre, car la marine anglaise, comme toute l’Angleterre, a besoin d’un peu de délai pour bien faire et se retourner. Elle était depuis si longtemps « maîtresse » sur les mers, qu’elle ne s’imaginait point que cela pût se modifier par-dessous. On n’avait point prévu le changement, mais on l’a vu, cela a vite suffi. James et ses amis, maintenant, se jouaient du joujou boche.
Mais cette escrime obscure et louche ne leur faisait pas oublier les exploits de la grande guerre navale ni renoncer à l’espoir de la voir ressusciter. Ils avaient pris part, sous l’amiral Beaty, à la bataille du Jutland.
— Je suis sur, dit James à Thomas, que tu ne sais même pas ce qui est arrivé dans les eaux du Skaqer- Rack?
Thomas avoua n’avoir gardé, à deux ans de distance, qu’un souvenir confus et perplexe des premiers communiqués de l’Amirauté, qui n’avaient pas été triomphants, et de l’insolente gloriole boche.
— Voilà comment les soldats anglais, s’écria James
avec indignation, célèbrent les exploits des marins de l’Empire 1
Et, avec la plus grande précision de détails, mais aussi avec la volubilité d’un homme qui n’en est pas à son premier récit, .lames entreprit de mettre cet habitant des tranchées au fait de la plus grande bataille dont ait dépendu, sur mer, le sort de la guerre. Il expliqua comment la flotte allemande avait poursuivi, d’un coup, deux objectifs. D’une part, le Kaiser, qui n’avait pas oublié les prouesses de son premier corsaire, l’ Einden, dès les débuts de la guerre, avait résolu d’en faire construire deux nouveaux, à la moderne, gigantesques. Ces deux bateaux monstres, le Wiesbaden et Y Elbing, filaient, à haute pression, jusqu’à trente-cinq nœuds, c’est-à-dire qu’ils étaient capables d’échapper à toute poursuite, d’atteindre au contraire tout ennemi qu’ils voudraient poursuivre. Ces deux bateaux achevés, le problème était de les faire passer au travers des patrouilles britanniques et de les expédier dans le Pacifique pour rendre impossibles toutes les communications intercontinentales des Alliés : premier objectif. Le second était, après avoir constitué une flotte de croiseurs rapides, d’aller bombarder Arkhangel et de couler les transports anglais de la mer du Nord. Là encore, le problème restait le même, tromper les patrouilles anglaises et échapper à la grande flotte. Ayant donc réuni les croiseurs destinés au Pacifique et la flotte destinée à la mer du Nord en un seul groupe, on constitua une seconde flotte, sur le côté, destinée à offrir le
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combat aux bateaux anglais qui pourraient se présenter, et, pendant ce combat, entre la fumée des canons et la côte, les corsaires passeraient. Or, c’est précisément ce plan que l’amiral Beaty, avec un esprit de sacrifice qui n’eut d’égal que sa clairvoyance et sa décision, aperçut et résolut de briser. On a lu dans les journaux d’alors que l’amiral anglais avait dû, à un moment critique, se trouver pris entre les feux croisés des deux flottes allemandes.
— Je crois bien, s’écriait James avec enthousiasme, c’est l’amiral lui-même qui s’y était jeté, entre les deux Hottes boches, pour que l’une ne passe pas, tandis que l’autre combattait, et nous avons si bien manœuvré et tant cogné que les bateaux gigantesques ne sont pas allés dans le Pacifique, mais au fond des mers !
Temps bien lointain déjà, que James rappelait avec fierté, avec mélancolie aussi. Leur gloire semblait se confondre avec celle d’une autre guerre, d’un autre âge. Son récit fini, le frère de Thomas Bartlett se tut. Ils se turent tous. Ils n’avaient plus rien à se dire, et, arrivés à Paris, les deux frères se serrèrent la main, allant chacun à leurs affaires.
YI I
MEDITATION
Sa permission à Paris, Thomas Bartlett en avait méthodiquement établi le plan. Il suivit avec exactitude ce programme. Il n’était plus un guerrier, mais un Anglais en voyage.
Grâce à des lettres de présentation que lui avait données William, vieux Parisien d’avant-guerre, il fut reçu dans quelques maisons, dont le confort et la gaieté l’étonnèrent, mais il se plut surtout à parcourir les rues, dont il admira le silence et la solitude, à visiter les monuments, dont le nombre le stupéfia. II pensait à Londres sans cesse, mais, à cause de la Tamise et de la Seine, c’est seulement sur les quais qu’il lui fut possible d’établir une comparaison véritable entre Paris et Londres. Il parcourut fréquemment les noires, le matin, le soir, au clair de lune. Gomme sur les pelouses d’Essex, il rêva devant le Louvre. Il trouva ces vastes espaces déserts le plus beau lieu du monde; il frémit qu’en 1 9 1 4 les Allemands en fussent venus si près, et la première horreur de
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la guerre qu’il avait partagée avec toute sa race, il la retrouva soudain plus âpre et plus triste.
L’Anglais soutient aisément la solitude ; il porte avec lui l’Empire ; il se sent partout chez lui ; c’est pourquoi il s’est installé aisément dans la guerre et non moins aisément en France : il lui a suffi de tout faire venir d’Angleterre. Il ignore le dépaysement. Thomas Bartlett ne se sentait point isolé au milieu de ce spectacle de beauté et d’histoire française. 11 n’en interprétait au juste que ce qui se rapportait à sa propre existence et à ses préoccupations. Depuis qu’il se battait contre elle, l’Allemagne était demeurée pour lui une énigme, et, avec l’Allemagne, l’humanité. Au milieu des vieilles pierres de France, il songeait aux io5 qui avaient détruit la chapelle et le château de son premier secteur. Il imaginait les bombes d’avions sur la Colonnade et se représentait Notre-Dame de Paris comme le beffroi d’Arras. Comment la même espèce d’hommes, qui, tant de siècles avant, avait été capable de concevoir et d’exécuter ces choses, était-elle encore capable de les détruire si sauvagement et si inutilement? Sans doute l’Allemagne était criminelle, mais pour que l’Allemagne en pût venir à un crime si absurde, il fallait que l’humanité ne fût pas bonne. Est-ce que d’autres hommes, d’autres peuples, quelque jour, ne remplaceraient pas les Allemands? Est-ce que la guerre finirait jamais dans l’espèce humaine ?
Depuis son enfance la plus tendre, Thomas Bartlett
pratiquait, ainsi qu’on le lui avait appris, une religion, qui, par l’apparence, se rapprochait de celle de beaucoup d’autres, dont il était assuré pourtant qu’elle était proprement la sienne et ne se confondait avec celle de personne. Mais, comme il n’en parlait jamais, il -n’y pensait pas souvent. Il faut, à la piété, des occasions et la foi n’agit pas tous les jours. Thomas B art le tt possédait une nature si profondément religieuse et un esprit si spontanément discipliné qu’il n’avait à se soucier, pour l’ordinaire de l’existence, ni de religion ni de morale. Il avait conçu l’univers à l’image du comté riant où il était né, croyait la vie heureuse, les peuples justes, et que Dieu gouvernait le train des choses comme il eût fait luimême, selon une bonté raisonnable. Mais, à présent qu’il avait vu tant d’horreurs sanglantes, à présent qu’il travaillait lui-même, avec un si sombre acharnement, à donner la mort à tant de créatures de son espèce, ne fallait-il pas, à toutes les erreurs qu’il avait commises, ajouter une suprême illusion sur l’univers? Où donc allait-il, l’univers, sur l’état de l’Europe et de l’Angleterre, et qui le conduisait?
Par bonheur, ces pensées, même depuis qu’il se battait étaient rares chez Thomas Bartlett. De telles méditations le fatiguaient et le décourageaient. Elles ne menaient à rien et il n’avait point la prétention de tout savoir. Il avait eu assez de peine à apprendre la guerre pour ne point se risquer à trancher de la destinée du monde et de la qualité des hommes. Ce n’était point son affaire, mais
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bien celle de Dieu. Ses méditations s’achevaient en prière et ses mélancolies en résolution. Pour l’instant, la tâche était claire : vaincre les ennemis de l’humanité, tuer le Boche cruel et fou, arrêter et détruire ces armées enivrées d’orgueil pour lesquelles il semblait que l’humanité n’eût pas eu d’histoire, ni d’art, ni de religion. Thomas Bartlett, qui haïssait la guerre, s’y était mis par nécessité : il S>J attachait maintenant par vertu, par piété. Tout cela, qu’il avait subi confusément, il le discernait à présent, sur les quais de la Seine, fort nettement, et sentait dans son patriotisme quelque chose de plus ému et de plus tendre, de plus compréhensif. Il se rendait compte, par ses yeux, de ce que ses compatriotes ignoraient encore ; de même que l’armée française au front, il découvrait ici les souvenirs sacrés qui transportaient cette armée. Il se reprochait d’avoir vécu si éloigné du monde et si inconscient de l’injustice. Il ne défendait plus seulement l’Angleterre contre une invasion improbable ni tout cet Empire britannique qu’il regrettait de n’avoir point parcouru comme le marin James ou l’aventurier William, mais tout ce qu’il avait vu de beau et d’humain dans les rues de Paris. Il voulait protéger Paris...