UNITÉ D’AME
Depuis 1’ « Entente cordiale » de 1914 jusqu’à la fraternité qui, en 1918, confond les armées de la Picardie et des Flandres sous un même chef, la France, à l’égard de la Grande-Bretagne, a passé par bien des alternatives d’enthousiasme et d’anxiété.
Dans les derniers jours de juillet 1 9 r 4? alors qu’il était devenu manifeste que la guerre ne pouvait plus être évitée, avec quelle angoisse au cœur, chacun de nous, achevant ses préparatifs de mobilisation, se posait cette question : « Que va faire l’Angleterre ? » L’Angleterre ne nous avait rien promis, elle n’était liée à nous par aucun traité, qu’une vague convention maritime qui l’engageait à couvrir nos côtes de la Manche. L’Allemagne, par des procédés hypocrites, n’avait cessé de la flatter, lui offrant de partager avec elle les dépouilles coloniales
des petits peuples qui, selon la doctrine germanique, n’avaient plus droit à la vie. Elle se trouvait en pleine crise sociale, parvenue aux dernières limites d’un libéralisme qui ne se suffisait plus à lui-même. Elle possédait la plus belle flotte du monde, mais quel rôle, humble et caché, pouvait jouer cette flotte dans une telle guerre ? Elle n’avait pas d’armée. Sa religion, sa politique, ses mœurs, l’écartaient de la guerre; ses gouvernants, ses pasteurs, ses marchands et ses industriels lui en avaient inspiré une horreur sacrée et le mépris. Quel motif pouvait donc la faire sortir de sa splendide prudence et de son impérial orgueil ? Pourtant, le 3 août, son ambassadeur à Berlin déclarait au chancelier, déchireur de chiffons, que la Grande-Bretagne serait aux côtés de la France pour défendre la neutralité de la Belgique ! — Pourquoi ? — Pour l’honneur ! Gomme on comprend alors la stupeur et la rage du diplomate allemand, l’allégresse et l’enthousiasme de la France, moins sensible pourtant à la puissance du secours qu’à la noblesse du geste !
Puis ce fut le petit corps expéditionnaire du général French (cinq maigres divisions d’infanterie et une de cavalerie, 80.000 hommes au plus), Mous, la retraite, Guise, la Marne, dont le premier récit, en hommage à la France, devait paraître dans le Times.
Cependant ce prodigieux effort semblait languir au dehors : c’était à l’intérieur qu’il s’exerçait. Lord Kitchener s’était levé pour appeler les volontaires au grand
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match international : les volontaires répondaient par milliers et le mouvement provoqué par ce long soldat en qui s’incarnait la tradition de l’Empire, correspondait si bien au génie et à la volonté de la nation, que, lui mort, enseveli dans sa tombe naturelle, la mer, un autre homme s’est dressé pour continuer sa tâche, un homme qui ne représentait pas la tradition, lui, mais qui avait bondi, au contraire, des profondeurs populaires, cet admirable Lloyd George qui, pour la paix et la liberté, aura conduit son peuple jusqu’aux extrêmes limites de la guerre et du militarisme. Mais la France 11e savait guère ce drame profond d’un peuple et, tandis que notre sang coulait à Verdun, nous nous disions malgré nous : « Ces Anglais, enfin, où sont-ils, que font-ils? Gomme ils sont lents ! Quand donc viendra leur tour ? » Il est venu, leur tour,, il est venu aux deux batailles de la Somme, qui nous enthousiasmèrent, il est venu aux batailles de Picardie et des Flandres, qui nous inquiétèrent.
Telles sont les oscillations du sentiment français : elles correspondent aux étapes de l’effort britannique. Il a fallu à l’Angleterre successivement se mettre en guerre, puis au combat, puis au travail, puis aux conditions du travail et du combat. Il lui a fallu, contre toutes ses traditions, marcher vite, et pourtant, selon son tempérament, ne marcher qu’avec le guide de l’expérience, après la leçon des faits. Elle a improvisé en tâtonnant, improvisé des soldats, c’était le plus
facile pour elle, improvisé du matériel, c’était le plus facile pour son industrie et son sous-sol, improvisé des cadres et des états-majors : elle en est là maintenant. Dans chacune de ses crises, elle a rendu justice et hommage à la France qu’elle a souvent imitée, et cet exemple l’a conduite. Thomas Bartlett, dont la mort fut pour nos soldats un si touchant salut, n’est pas isolé dans les armées britanniques, que les nôtres ont relevées ou secourues, auxquelles elles s’amalgament à présent.
A notre tour d’être justes.
On a vu, dans l’histoire, les Républiques grecques jeter une poignée de héros au-devant des hordes asiatiques; on a vu la France révolutionnaire improviser quelques divisions invincibles pour défendre son territoire et son idéal; on a vu la France de 1914 lever par millions une armée sublime pour défendre ce même territoire et ce même idéal ; on a vu l’Amérique justicière traverser quinze cents lieues de « mer froide » pour la seule défense de l’équité; mais les Républiques grecques étaient petites, la France était envahie et l’Amérique était jeune. L’Angleterre, elle, était un immense empire, une nation paisible, et un vieux peuple. N’importe ! Sous la menace allemande, elle a renversé toutes les lois du passé, et, luttant maintenant pour la vie, elle rassemble toutes les forces de la jeunesse, de l’enthousiasme libéral et du patriotisme. Le cas est unique. L’Angleterre aurait pu ne nous donner que sa flotte : elle nous a donné une armée, qui fut souvent victorieuse, qui va l’être demain : elle est
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prête à tout nous donner. Comparons seulement le point de départ, le petit corps expéditionnaire du maréchal French et le point d’arrivée, ces milliers d’hommes et ces milliers de canons dont les Allemands avouaient n’avoir point prévu la résistance, et, en réponse à tant d’hommages adressés par le roi, par les ministres, par la presse, par les écrivains, par les soldats eux-mêmes à l’esprit de sacrifice et à l’organisation militaire de la France, comment, à notre tour, retenir un cri de sympathie et de fraternité ?
Vieille et orgueilleuse Angleterre, qu’ont chantée Shakespeare et Kipling, terre des ciels fumeux et des riantes campagnes, des beaux garçons et des filles fraîches; silencieuse et bavarde, rieuse et secrète, enfantine et grave, qui te plais à conter des riens et ne parle pas plus de la guerre ou de la mort que de ta religion ou de tes affaires d’amour; toi qui, aussi vieille que la France, es venue à elle de si loin, qui as eu comme elle des savants, des philosophes et les plus grands poètes du monde; toi qui pratiques la liberté jusqu’à l’égoïsme et la vertu jusqu’à ïa rigidité; toi qui, depuis tant de siècles, t’avances en tâtonnant sur les chemins du progrès, que révèrent ceux que tu as civilisés, que défendent ceux que tu as conquis; toi qu’on méconnaît si souvent et qu’on admire toujours ; toi qui sais si bien le prix de la vie, du travail et de la paix que tu as consenti, d’un cœur réfléchi, le sacrifice de ton Empire pour sauvegarder ces biens; toi qui n’as songé à te battre pour toi-même
qu’après t’étre mise en guerre ; toi enfin, dont les fils les plus beaux sont couchés près des nôtres sur cette terre de France devenue l’arène sacrée du monde ; vieille et impassible Angleterre, aujourd’hui saignante, la France saignante te salue !...