‹ Thomas Bartlett en FranceChapitre 8 sur 15 · UNE LETTRE DE THOMAS BARTLETT A TINA · texte numérisé non relu

UNE LETTRE DE THOMAS BARTLETT A TINA

pas mauvaise et qu’elle a plu à mes soldats : c’est pourquoi je les aime tant I

Si je n’ai guère à donner d’ordres, j’en ai beaucoup à recevoir : j’aime moins cela. Cette guerre est si vaste que c’est là, me semble-t-il, sa principale difficulté : faire parvenir partout des ordres clairs et que ces ordres, quand par hasard ils parviennent, ne se contredisent pas. Le plus difficile n’est pas de combattre, mais de faire combattre les autres, et j’admire beaucoup, moi, les officiers qu’on ne voit pas. Je ne sais si nous en avons assez et d’assez expérimentés. J’ai remarqué, chez les Français aussi, qu’ils riaient volontiers de leurs « officiers d’état-major » qu’ils voyaient se promener, dans les cantonnements de repos, avec leurs brassards et leurs autos à fanions : c’est qu’ils en avaient. Je voudrais bien pouvoir rire des nôtres!... On peut, Mademoiselle, apprendre comme vous à se faire aimer des Anglais qui cherchent un bon déjeuner; on peut, comme tous les braves garçons de Grande-Bretagne qui avaient fait des sports, apprendre à enfoncer quatre pouces de sa baïonnette dans la gorge des Boches ; on peut même, comme moi, apprendre dans une école à se laisser conduire honorablement par sa troupe; mais disposer, sur le champ de bataille, des régiments, des divisions ou des armées avec autant de bagages que nous en avons, concentrer des canons aussi gros que les nôtres, faire arriver des munitions autant que nous en brûlons et des renforts aussi vite que nous tombons par terre, se débrouiller

dans les chemins de fer et les camions, dresser un plan d'offensive et improviser un plan de défensive, animer et mettre en branle tout un monde si compliqué et si lourd, je doute que cela s’apprenne aussi vite. C’est pourquoi je crois que j’ai eu tort tout à l’heure de vous dire ce que je vous ai dit : ce sont les soldats et les canons qui font la victoire; ce sont les états-majors qui font la bataille.

J’avais appris avec regret, Mademoiselle, que vous étiez mariée. Je viens d’apprendre avec plaisir que votre mari était mon frère : c’est pour cela que je vous écris cette lettre. Avec mon frère William, nous ne nous étions pas rencontrés depuis neuf ans. Tandis que je continuais mes rêveries d’étudiant sur les routes paisibles et vertes du comté d’Essex, il avait suivi, lui, le génie d’aventure qui a fait de l’Angleterre le plus grand empire du monde. Il aimait la mer et les bateaux, les voyages, les jolies histoires comme celle qui lui est arrivée en vous épousant. Il avait été fier de parcourir et de connaître cet Empire pour lequel, moi, je me bats aujourd’hui sans en rien savoir. Aussi son enthousiasme guerrier est-il bien plus vif encore que le mien. Où était-il au commencement de la guerre, j’ai omis de le lui demander et lui de me le dire. Aujourd’hui, il commande ces troupes coloniales qui, de tous les coins du monde, sont venues témoigner par leur dévouement à la mère patrie du grand libéralisme britannique. Moi, je n’étais qu’un songeur qui avait lu nos poètes; William était un homme d’action qui

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