A TINA
J’ai le plaisir, Mademoiselle, de vous faire part qu’ayant pris depuis quelque temps déjà le commandement de mes hommes comme officier, j’ai eu l’honneur de me battre avec eux, pendant huit jours, dans la Somme, d’où les Boches se sont retirés tout à coup, sans nous prévenir. La victoire apporte, en vérité, une aussi grande surprise que le désastre, et on ne m’avait pas appris, à mon école, ce qui gagne les batailles. Je crois, en y réfléchissant, que ce sont les soldats, quand ils ont de beaux canons.
Heureusement pour l’Angleterre, qui a de bons soldats et de beaux canons !
Quant à moi, tout ce que je croyais savoir déjà de la guerre, il m’a fallu l’oublier au combat. D’ailleurs, on oublie tout, au combat. On ne pense à rien, qu’à l’heure où il faut donner le signal du départ : alors on admire
comme ces grands et jeunes garçons sautent de la terre au soleil ; il n’y a rien de si beau que des soldats anglais qui bondissent et qui courent; je crois qu’ils courent plus vite que les Français, parce qu’ils sont plus jeunes et qu’ils ont davantage joué le foot-ball. Mais aussi, ils courent moins longtemps et, comme dans cette guerre, j’ai vu partout le contraire de ce que je m’attendais à voir, je l’ai vu là aussi. Je croyais que le soldat de France était principalement intrépide et aimait la victoire, plein d’élan dans le succès. Je croyais que le soldat de Grande- Bretagne était surtout solide, plein de fermeté dans la résistance. Ce sont les Anglais que j’ai vus s’élancer; ce sont les Français que j’ai vus tenir. Rien ne s’accroche au terrain, dans les entonnoirs et les ruines, comme ces barbus au poil gris, qui restent et meurent où on les a posés. J’admire beaucoup l’endurance française et je ne vous le dis pas pour être agréable à votre coquetterie, mais parce que je témoigne toujours comme j’ai observé.
Dans cette bataille très dure et si longue de la Somme, nous avons fait beaucoup d’assauts très brillants. Je pense que mes soldats les auraient aussi bien faits sans moi. Peut-être la seule chose utile, à ce moment-là, c’est de ne pas avoir peur pour sa propre peau : cela, ils le sentent; c’est tout ce que peut faire un officier de mon grade. Quand on est sous les coups, il n’y a que la manière de les recevoir qui compte. Je crois que ma manière n’est