‹ Thomas Corneille, sa vie et son théâtreChapitre 1 sur 206 · CHAPITRE I LA JEUNESSE · texte numérisé non relu

CHAPITRE I LA JEUNESSE

Jeunesse de Th. Corneille. — Ses succès au collège et au concours des Palinods. — Ses études de droit. — Ses débuts au théâtre. — Son mariage. — Le ménage des deux Corneille. — Suite de ses débuts; il se trouve en concurrence avec Scarron et Boisrobert. — Il est soutenu par les dames et les cercles de beaux esprits. — Le Geôlier de soi-même.

Thomas Corneille naquit à Rouen, le 20 août 1625, dans cette rue de la Pie où Pierre Corneille avait vu le jour, non pas dans la même maison, mais très probablement dans une maison coutiguë qvii appartenait aussi à sa famille l. Rappelons que Pierre Corneille, le père, maître particulier des eaux et forêts en la vicomte de Rouen, avait déjà cinq enfants et que celui qui devait être plus tard le grand Corneille avait alors dix-neuf ans.

1. Cf. P. -A. Corneille, Rapport sur le jour de la naissance de Pierre Corneille et sur la maison où il est ne (Rouen, 1829), — et Tuschereau, Vie de Corneille, t. I, p. 181.

Thomas fut baptisé le 24 août. Son enfance s'écoula sans doute tantôt à Rouen, tantôt clans la propriété de Petit-Couronne, que ses parents avaient achetée en 1608. Comme son grand frère, il fit ses études au collège des jésuites de Rouen : il s'y fit remarquer par cette étonnante facilité qui devait être le trait distinctif de son talent. Il paraît que les premiers succès de son frère et sans doute aussi son goût particulier tournèrent de bonne heure ses idées du côté du théâtre : nous le voyons, dès l'école, s'essayer dans ce genre un peu puéril de la tragédie scolaire que les jésuites cultivèrent toujours avec prédilection. De Boze, qui tenait assurément l'anecdote de Thomas lui-même, raconte qu'étant en rhétorique « il composa en vers latins une pièce, que son régent trouva si fort à son gré, qu'il l'adopta et la substitua à celle qu'il devait faire représenter par ses écoliers, pour la distribution des prix de l'année ' ». A peu près à la même époque, Thomas Corneille prit part à un de ces concours poétiques des Palinods de Rouen, dans lesquels son frère Antoine avait déjà été plusieurs fois couronné : il obtint le prix du Miroir d'argent pour une ode en vers français, qui fut récitée, suivant l'usage, pendant les fêtes de lTmmaculée-Conception (7 et 8 décembre 1641). Cette pièce nous a été conservée 2 : les souvenirs de rEcriture'et les allusions mythologiques s'y mêlent agréablement; on y voit paraître, du commencement à la fin, cet enthousiasme artificiel, cette fureur poétique qui étaient les ornements obligés du genre ; il y a peu d'idées sans doute

1. De Boze, Eloge de M. Corneille (prononcé dans l'Académie des Inscriptions, à la rentrée d'ajîrès Pâques (1710). Nous savons aussi que Thomas avait déjà joué un rôle dans une petite pièce de circonstance composée par P. de Yalognes pour faire suite à sa tragédie latine de Jczabel.

2. Bibliothèque de l'Académie de Rouen, ms. n° 6 (C 15(5). Elle a été imprimée dans le Recueil des Œuvres couronnées à Rouen, în-8 (1841).

et la dernière strophe est à peu près incompréhensible, mais les vers sont corrects et parfois bien frappés : que pouvait-on demander de plus à un écolier de seize ans? En sortant de rhétorique, Thomas voulut sans doute apprendre les éléments de la philosophie et des sciences : il ne dut quitter le collège qu'en 1642 ou 1643, après avoir fait sa « logique » et sa « physique ». Son père était mort depuis trois ans; sa mère avait été nommée sa tutrice, mais ce fut en réalité son frère aîné qui devint son conseiller et son guide. Quoiqu'une partie de son temps fut prise par le soin de ses affaires particulières (il venait d'épouser, en 1640, Marie de Lampérière, fille de Mathieu de Lampérière, lieutenant particulier du bailli de Gisors, au siège d'Andely), quoiqu'il eût aussi l'esprit tout occupé par les grandes œuvres qu'il achevait ou qu'il préparait, Pierre Corneille s'imposa la tache de compléter l'instruction du jeune étudiant et de diriger son travail. Il lui fit apprendre l'espagnol, ([ne beaucoup de gens parlaient à Rouen et dont la connaissance était alors indispensable à quiconque voulait se consacrer aux lettres ; il l'intéressa à ses propres ouvrages, il lui enseigna de son art ce qui pouvait s'enseigner et, sans doute, cette même main qui crayonnait

L'âme du grand Pompée et celle de Cinna

corrigea plus d'une fois les essais du débutant. Thomas se plaisait plus tard à reconnaître combien il devait aux bons avis de son aîné et il parlait des leçons « qu'il avait reçues de sa propre bouche ' ».

Il n'est pas douteux que, dès cette époque, le jeune Corneille avait l'intention bien arrêtée de suivre la même voie que son frère et de rechercher ces succès

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