Discours de réception à l'Académie française
du théâtre qui sont les plus séduisants de tous. Mais, comme la carrière poétique, toujours hasardeuse, l'était en ce temps plus qu'en aucun autre, il jugea prudent (on voit déjà paraître l'esprit pratique) d'obtenir un titre, qui lui fût, en cas d'insuccès, un moyen d'existence à peu près assuré : il songea à se faire recevoir avocat.
Il alla faire son droit à l'université de Caen en compagnie d'un cousin germain, qui s'appelait Pierre Corneille ! et qui avait à peu près le même âge que lui. Il y passa sa licence le 26 mai 1646, devant le recteur Julien Le Maistre 2. Quoiqu'il eut alors près de vingt et un ans et qu'on pût à cette époque être reçu avocat à dix-sept , il ne se pressa pourtant pas de rechercher le titre, auquel son grade lui donnait droit. Il ne fut .reçu avocat que trois ans après, le 21 octobre 1659 3.
Ce retard n'a pas lieu de nous surprendre : dans l'intervalle, Thomas Corneille avait subi une épreuve autrement redoutable que celle de la licence en droit : il avait débuté au théâtre. Comme son frère, il avait commencé par une comédie. En 1647 , il avait fait représenter à l'Hôtel de Bourgogne les Engagements du hasard, traduction libre d'une pièce de Calderon (los Empenos de un aeaso) , dont il avait gardé le titre; et cet ouvrage avait même assez bien réussi pour éveiller la jalousie des auteurs qui s'étaient partagé jusque-là la faveur du public i. Ces Engagements du
1. Fils de François Corneille et d'Anne Briffault. — ■ Cf. Bouquet, Points obscurs de la vie de Pierre Corneille, p. 42.
2. Bulletin de la Société des antiquaires de Normandie, t. I, p. t-08.
3. Nous le savons par une note du Registre secret du parlement de Rouen , recueillie par M. Gosselin et citée par M. Bouquet (Points obscurs..., Appendice I).
4. « Celte pièce, disent les frères Parfaict, attira à son auteur la jalousie de la plupart de ceux qui couraient la même carrière. » (Hist. du Théâtre Français, t. VII, Préface.)
hasard étaient une œuvre assez médiocre et on serait tenté de croire, en la lisant, que la recommandation du « grand frère » en avait seule assuré le succès : il n'en fut rien cependant. Pierre Corneille put intéresser ses amis les plus chauds aux débuts de son cadet ; mais le gros public applaudit la comédie sans en connaître l'auteur. Le jeune poète n'avait pas osé avouer son œuvre, soit qu'il se sentît capable de mieux faire et ne voulût pas se laisser juger sur ce premier essai, soit que, par un scrupule plus délicat, il craignît de compromettre par un échec un nom que son aîné avait déjà rendu illustre '.
On pourrait s'étonner que la première pièce de Thomas ait été représentée par la troupe de l'Hôtel de Bourgogne et non par celle du Marais à laquelle Pierre avait été longtemps fidèle : il ne faut pas oublier que le célèbre acteur Floridor, qui était l'ami très intime de la famille 2, avait quitté le Marais à la fin de 1643 pour acheter à l'Hôtel la place de Bellerose. Ce fut lui sans aucun doute qui porta aux comédiens la pièce du débutant et la leur fit accepter.
En 1G48, nouvelle comédie de Thomas Corneille, comme la première imitée de Calderon et qui ne réussit pas moins bien : le Feint Astrologue.
En 1G50, le jeune poète se maria : il épousa (le contrat est du 5 juillet) Marguerite de Lampérière, sœur
1. Il ne permit pas non plus que sa pièce fut imprimée : ce ne fut que quatre ans après qu'il y consentit; encore ne la donna-t-il au libraire qu'après lui avoir fait subir des modifications importantes. Plusieurs passages languissants furent supprimés et remplacés par de nouveaux épisodes empruntés à une autre comédie fie Calderon : Casa con dos puertas ma/a es de guardar (Une maison à deux portes est difficile à garder).
2. Pierre Corneille fut le parrain d'un de ses enfants, l'année même où parurent les Engagements du hasard (le 27 août 1G47) ; sa femme avait déjà été marraine d'un autre (9 janvier 1644).
de la femme de son frère. Marguerite était née le 24 janvier 1G21 : elle avait donc quatre ans et demi de plus que lui1; mais cette légère disproportion d'âge ne pouvait pas être un obstacle à une union, vivement souhaitée par les deux familles et qui resserrait encore les liens qui attachaient le jeune frère à son aîné. De fait, à dater de ce jour, soit à Rouen, soit, plus tard, à Paris, les deux ménages vécurent dans une intimité vraiment touchante et que jamais rien ne troubla. « Ce n'était qu'une même maison, qu'un même domestique; enfin, après plus de vingt- cinq ans de mariage, les deux frères n'avaient pas encore songé à faire le partage des biens de leurs femmes, et ce partage ne fut fait que par une nécessité indispensable, à la mort de Pierre Corneille 2. » Plus tard, le bon Ducis s'attendrissait en songeant à cette union si parfaite : on connaît les vers émus qu'il a consacrés au souvenir de ces deux sœurs qui
« Veillaient au bonheur des deux frères, Filant beaucoup, n'écrivant pas.
Les deux maisons n'en faisaient qu'une; La clef, la bourse était commune — Les enfants confondaient leurs jeux, Les pères se prêtaient leurs rimes, Le même vin coulait pour eux 3. »
Même au point de vue pécuniaire, ce mariage devait être avantageux pour Thomas Corneille : cette fortune
1. Dans son Éloge de Th. Corneille, de Bozc commet une grosse erreur : « Il y avait, dit-il, entre les deux frères, le même intervalle d'âge qu'entre les deux sœurs ». Or, entre Marie, née en 1617, et Marguerite, née en 1621, il n'y avait que quatre ans de différence; il y en avait dix-neuf entre Pierre, né en 1606, et Thomas, né en 1625. — Cf. Bouquet, Points obscurs..., p. 102.