‹ Thomas Corneille, sa vie et son théâtreChapitre 110 sur 206 · Pensées [Œuvres complètes, t. IV, p · texte numérisé non relu

Pensées [Œuvres complètes, t. IV, p

C'est encore le burlesque qui domine dans le Geôlier de soi-même ; mais Thomas Corneille en a usé cette lois avec plus de mesure et plus de goût. C'est là un des meilleurs ouvrages de notre auteur, et on peut dire qu'il s'y est montré supérieur à Scarron qui avait traité le même sujet dans le même temps, et même à Calderon, qui leur avait servi à tous deux de modèle.

Fédéric, prince de Sicile, amoureux de Laure, princesse de Naples, est venu, sans se faire connaître, prendre part à un tournoi que donne le roi de Xaples; il v a combattu le prince de Salerne, fiancé de la princesse, et il a eu le malheur de le tuer. Effrayé de cette victoire trop complète, il s'est enfui dans une forêt. Il est certain qu'il sera poursuivi et il ne veut pas se laisser prendre : car son pays est en guerre avec les Napolitains. Comment échapper? Il réfléchit qu'en ce pays ennemi personne ne connaît sa figure; il quitte l'armure qui seule pouvait le compromettre, la cache dans un fourré et, se revêtant d'habits de paysan, trouvés par hasard, il va demander asile dans un château voisin. Ce château est justement habité par la princesse de Salerne, sœur du prince qu'il a tué : il se fait passer auprès d'elle pour un marchand (pu; des voleurs ont dépouillé.

Presque au même moment, arrive le roi de Naples, qui vient consoler la princesse et l'assurer «pie le meurtrier est recherché, qu'il sera sévèrement puni. On juge des inquiétudes de Fédéric. Un instant même il se croit perdu : un officier annonce qu'on sait le nom du chevalier inconnu et (pie c'est le prince de Sicile; quelques mots à double entente lui font penser qu'il est reconnu et il est sur le point de se déclarer. Mais, heureusement pour lui, l'entretien est troublé par l'entrée de Jodelet, qu'on amène' entre des gardes. Le

malheureux a trouvé dans le bois l'armure de Fédérie et il a eu la fâcheuse idée de s'en revêtir : saisi aussitôt par les soldats qui recherchent le meurtrier, il a été conduit au château sous bonne escorte.

Remarquons en passant que, dans la comédie de Calderon et dans celle de Scarron, on sait quel est le nigaud qui se l'ait ainsi prendre : chez Calderon, c'est le paysan Benito; chez Scarron, c'est le villageois Filipin, et tous les deux nous ont été présentés dès le commencement. A dessein sans doute, Thomas Corneille ne nous a point dit qui est Jodelet : tout le monde est censé le connaître; et, de fait, tout le monde alors lé connaissait. Aussi populaire à Paris qu'en Italie Arlequin ou Cassandre, c'était plus qu'un personnage ordinaire, c'était un type.

On devine la suite de l'histoire : malgré ses protestations, Jodelet est emprisonné et Fédérie, qui a vite inspiré confiance, est choisi pour son gardien (de là le titre de la comédie : le vrai prince gardien du faux n'est-il pas de quelque façon le geôlier de soi-même ' ?). Au cinquième acte seulement la vérité se découvre : Fédérie est pardonné et le roi lui accorde même la main de sa fille, à la condition que la Sicile acceptera la paix.

Cette intrigue assez simple est parfaitement bien conduite. Les personnages secondaires ont de la tenue et quelque noblesse : le prince conserve toute sa dignité dans une situation délicate. Quant au rôle de Jodelet, il est, d'un bout à l'autre, tout à fait amusant.

Le Benito de Calderon n'est qu'un lourdaud qui

1. Cette situation très romanesque et que l'on pourrait comparer à celle qui fait le fond de Timocratc, n'était-ellc pas bien faite pour charnier le public de ce temps? Fédérie la résume lui-même en un vers :

L'on me donne moi-même à sfarder à moi-même!

jusqu'à la fin reste tout hébété par l'étrangeté de sa métamorphose : il ne comprend rien à ce qui lui arrive et se tâte pour savoir s'il ne rêve pas. Plus effronté, le Filipin de Scarron est aussi sot. Jodelet, lui, est bien loin d'être un niais : il ne manque pas de sang-froid et il reste, grâce à son aplomb, à la hauteur de son étonnante fortune 5 fort avisé avec cela et capable de calcul, il cache sous son apparente rondeur une finesse un peu narquoise.

Et d'abord, il sait bien pourquoi il endosse l'armure superbe qu'il a trouvée dans les buissons : il veut jouer au gentilhomme, éblouir ses camarades, conquérir ainsi équipé le cœur de quelque belle personne, poursuivre enfin jusqu'au bout l'aventure où le jette le hasard. « Pourquoi m'arrèterais-je », dit-il à son ami Pascal,

. .. Puisqu'au nez me rit dame Fortune ?

Et, avec une emphase plaisante, il déclame ces deux vers qui sont presque épiques :

Suivant des grands guerriers les traces si vantées, Je suis le chevalier aux armes enchantées.

Cependant, quand Pascal l'a quitté pour ne pas être « étrillé )> en sa compagnie, il fait ses petites réflexions et se demande s'il ne ferait pas bien d'écouter les conseils de la prudence plutôt que ceux de la vanité :

.... Après tout, il peut être Que cet habit trouvé ne manque pas de maître; Et, si quelqu'un venait m'en demander raison, Parler d'enchantement serait peu de saison ' Que dirais-je? Ma foi, c'est un triste avantage Que d'être bien armé, si l'on n'a du courage! Or sus, examinons un peu les accidents Qui peuvent m'arriver malgré nous et nos dentsj

Songeons aux questions que l'on me pourrait faire :

[compère. »

— « Votre équipage est beau. » — « Je le sais bien,

— « Il vous sied à ravir. » — « Je l'ai fait faire exprès. »

[aux frais. »

— « Il vous coûte beaucoup? » — « Je prends peu garde

— « Quel en est l'ouvrier? » — « Il vient de Moscovie. »

[envie. »

— « Vous le portez souvent? » — « Quand il m'en prend

[parti. »

— « Vous allez au tournoi? » — « Nous y prendrons

[« D'où je suis parti. »

— « Vous venez? » — « D'assez loin. » — « D'où? » —

Tout ce passage est charmant, plein de verve et de fantaisie. Molière ne s'est-il pas souvenu de ce petit monologue, quand il a écrit la fameuse scène où Sosie fait, par demandes et par réponses, une répétition de l'entrevue qu'il va avoir avec Alcmène?

Jodelet n'a pas le temps de délibérer bien longtemps :

Mais n'aperçois-je point de fort vilaines gens, Plus terribles cent fois que recors de sergents? Ils sont trois! C'en est fait : je vais être leur proie, Si ces arbres touffus n'empêchent cju'on me voie '.

Il se cache, mais en une minute il est découvert :

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