III, vin
La scène qui suit, où Fédéric, en le flattant, contraint Jodelet d'avouer qu'il a bien tué le prince de Sicile, est du commencement à la lin une scène d'excellente comédie :
<< Puisque la princesse vous plaît, lui dit Fédéric, vous devriez la demander au roi par un ambassadeur, lui proposer la paix. »
JODELET
Nous sommes donc en guerre?
FÉDÉniC
Oui, seigneur, votre bras plus craint que le tonnerre, Signalant votre nom en de fameux combats, A versé plus de sang
JODELET
Ah ! je n'en doute pas!
Je me suis plu toujours au carnage, aux alarmes. Témoin : vous le voyez, on m'a pris sous les armes. Puisqu'on m'arrête ainsi le roi craint ma valeur!
FÉDÉIUC
Aussi lui cause-t-elle un assez grand malheur : Son favori tué
JODELET
Qui l'a tué?
FÉDÉRIC
Vous-même.
JODELET
Ai-jc d'un assassin l'envisagement blême? Vous perdez le respect !
FÉDÉRIC
Apaisez ce courroux, Il méritait la mort, combattant contre vous. C'est dans un champ d'honneur, c'est par une victoire Que son sang répandu redouble votre gloire; Ne craignez point d'en voir l'éclat diminué.
JODELET
Ah! puisqu'il est bien mort, c'est moi qui l'ai tué. J'y fais réflexion,... oui, c'est moi. D'ordinaire Un prince dans la tète a bien plus d'une affaire Et ne peut pas tenir si bon mémorial De ces menus hauts faits qui ne font bien ni mal !
Tout fier de cet exploit, qui ne lui a pas trop coûté, Jodelet se décide à demander la main de la princesse et choisit Fédéric pour son ambassadeur :
Faites savoir au roi ma pensée amoureuse : Je lui promets lignée et de la plus nombreuse.
FÉDÉRIC
Vous m'honorez, seigneur, par cet illustre emploi.
JODELET
Allons donc boire ensemble à la santé du roi !
Boire et reboire tout le long du jour, c'est, aux veux de Jodelet, le premier des devoirs d'un prince : un prince doit toujours avoir le gosier sec. Mais on a beau être grand seigneur, on ne vide pas impunément tant de bouteilles. Notre homme revient tout émoustillé, trébuchant un peu sur ses jambes. Au diable le décorum! Son Altesse ressemble fort à un laquais pris de vin, et comme, pour son malheur, la princesse Laure se trouve sur son passage, il la serre d'un peu près, ayant l'ivresse tendre, et lui offre, comme cadeau de noce, un cure-dent dont il s'est servi. La scène est un peu pénible : c'est là du Scarron et du plus mauvais.
Heureusement pour nous, Jodelet est vite dégrisé : on vient lui apprendre que son armée attaque les troupes napolitaines et que le roi lui fera couper la tète, si les hostilités ne cessent pas aussitôt. Jodelet tempête d'abord contre ces soldats maladroits qui, sous
LES COMKDIES ESPAGNOLES. 217
prétexte de le tirer de sa prison, viennent troubler sa
quiétude :
De quoi se mêlent-ils? Je m'y trouve fort bien! Soit ma table toujours comme aujourd'hui servie : ..Dure ma prison tout le temps de ma vie!
Puis, voyant que décidément tout se gâte et qu'on le menace pour de bon, il abdique promptement :
Soit prince qui voudra! Moi je ne le suis plus!
EXRIQLE
Quoi ! vous n'êtes plus prince, et votre propre gloire....
JODELET
Prince tant qu'on voudra, pour manger et pour boire! Mais, dès lors qu'il s'agit d'un saut mal apprêté, Trêve de seigneurie et de principauté 1!
Enfin tout se découvre, Jodelet se fait, comme il dit. « défédériquer » et, comme le vrai prince de Sicile l'attache à sa personne, il prend assez philosophiquement son parti
D'avoir en même jour été César et rien.
Ce rôle, on le voit, est parfaitement bien composé, il est franchement comique; on devine quelle gaîté il devait exciter, quand il était interprété par l'acteur excellent pour lequel il était lait. Sans doute le procédé n'est pas très varié : ce qui fait rire, du commencement à la fin, c'est ce perpétuel contraste entre le langage que parle Jodelet et le liant rang qu on lui attribue; mais il ne faut pas oublier que le Geôlier de soi-même est d'un temps où « le burlesque se débordait " » et OÙ le publie ne pouvait se lasser, ni dans les livres ni au théâtre, de ces sortes de travestissements. Il faut d'ailleurs reconnaître que Thomas Corneille a