IV, m
PIERROT
Oui, tu m'aimes, mais c'est d'une belle déguaine!
CHARLOTTE
Qu'es donc qu' tu veux qu'en fasse ?
PIERROT
Oh, je veux que touhaut L'en fasse ce qu'en fait pour aimer comme i faut.
CHARLOTTE
J' t'aime aussi comme i faut, pourquoi donc q'tu t'étonnes ?
PIERROT
Non, ça s' voit quand il est, et toujou zau parsonnes,
Quand c'est tout d' bon qu'en aime, en leur fait en passant
Mil ptite singerie; et sis-je un innocent?
Margué, je n' veux que voir coin' la grosse Tomasse
Fait au jeune Robain : al n' tien jamais en place,
Tant al n'est assotée, et, dès qu'ai V voit passer,
Al n'attend point qui vienne, al s'en court l'agacer,
Li jett' son chapiau bas, et toujou, sans reproche,
Li fait exprès queuq' niche ou baille une taloche;
Et darrainment encor que su zun escabiau
Il regardait danser, al s'en fut bian et biau
Li tirer de dessous, et 1' mit à la renvarse.
Jarny, via sq' c'est qu'aimer; mais, margué, l'en me barse,
Quand dret comme un piquet j' voi q' tu viens te parcher.
Tu n' me dis jamais mot et j'ai biau tentincher,
En glieu de m' fair' présent d'une bonne égratinure,
De me bailler queuqu'coup, ou d' voir par avanture
Si j' sis point chatouilleux, tu te grates les doigts,
Et t'es là toujou comme un' vrai souche de bois!
T'es trop fraide, voi-tu, ventregué, ça me choque!
CHARLOTTE
C'est mon imeur, Piarrot; que veux-tu ' ?
Il faudrait citer toute la scène : plus encore que celle de Molière, ('lie a un parfum de rusticité et comme une saveur de terroir.
l. II. i.
Reconnaissons en somme que l'homme détalent n'est pas resté trop au-dessous de l'homme de génie. Ne nous étonnons pas trop de l'heureux succès de ce travail : combien aujourd'hui encore supportons-nous d' a adaptations » qui ne sont ni aussi scrupuleuses ni aussi habiles !
On a reproché à Thomas Corneille d'avoir fait jouer le Festin de Pierre refait par lui, sous le nom de Molière : assurément ce n'était pas là une trahison. C'était certainement par un sentiment de réserve et de modestie qu'il se dérobait, lui, le versificateur, derrière le vrai poète; il n'allait même pas jusqu'à se croire le collaborateur de Molière : il n'avait fait qu'œuvre d'artisan et, si l'on peut dire, de praticien.
Si, pendant un siècle et demi, son Festin de Pierre a été joué au lieu du Don Juan en prose ', est-ce à lui qu'il faut en vouloir? Ne faut-il pas lui savoir gré, au contraire, d'avoir conservé au publie, même atténué, même amoindri, un admirable chef-d'œuvre, qui, sous sa première forme, n'aurait pas été joué du tout 2 ?
1. Rappelons que le Don Juan en prose ne fut remis au théâtre que le 17 novembre 1841, à l'Odéon.
2. On pourrait se demander pourquoi les comédiens ne s'étaient pas contentés de faire eux-mêmes dans la pièce en prose les coupures nécessaires. Le roi aurait assurément laissé jouer le Don Juan de Molière, si on en avait effacé tous les endroits réputés dangereux. Mais il faut songer au public, chez lequel les dévots avaient créé un courant d'opinion très fort : ce public, ainsi effrayé, aurait conservé à l'égard de l'œuvre, même mutilée, une méfiance et des appréhensions, que la pièce, refaite, présentée sous une autre forme, ne pouvait pas provoquer.
Quant à l'opinion, que Voltaire a formulée dans son Sommaire de Don Juan et qui depuis a été si souvent reproduite, elle ne mérite pas d'être discutée. Thomas Corneille, dit-il, avait mis en vers le Festin de Pierre, parce que les spectateurs français n'avaient pu supporter « une longue comédie qui n'était pas riméc ». Le succès des neuf premières représentations de Don Juan prouve assez qu' « une pièce en cinq actes en prose » n'avait pas paru aux Français de ce temps une nouveauté si choquante. Les vers étaient peut-être pour le public un agrément de plus; c'était sûrement pour les comédiens une corn-
Ce serait ici le lieu de parler de trois comédies en vers, qui parurent sous le nom des acteurs Montfleury et Hauteroche et auxquelles Thomas Corneille eut, parait-il, quelque part : le Comédien poète, le Deuil et la Dame invisible ou l'Esprit Follet. Mais nous ne savons pas ce qui doit lui revenir de ces trois ouvrages et il est bien impossible de le deviner, sa langue poétique n'ayant pas des qualités qui se puissent aisément reconnaître. Aucun d'eux, du reste, ne pourrait lui faire beaucoup d'honneur.
Le Comédien poète, qui fut joué en 1673 sous le seul nom de Montfleury \ est une sorte de pot-pourri, assez maladroitement composé d'une féerie en un acte. de quelques scènes entre comédiens, gauchement imitées de l'Impromptu de Versailles, et d'une pièce d'intrigue assez plaisante par endroits où, entre autres bouffonneries, un valet se déguise en demoiselle à marier. Le Deuil, qui parut sous le nom d'Hauteroche, est une petite comédie en un acte, tout à lait insignifiante et dont tout le sujet a été emprunté à Noël du Fail 2 | Contes et discours d'Eutrapel). Quant à la Dame invisible, dont Hauteroche s'est aussi attribué tout le mérite", c'est une comédie dans le goût espa-
modité plus grande; mais, si ni les uns ni les autres ne pouvaient se passer de cette commodité ni de cet agrément, pourquoi ne fit-on pas mettre aussi en vers le Bourgeois Gentilhomme et l'Avare}
1. Il est certain que Thomas Corneille en avait fait une bonne partie, puisqu'il avait eu la moitié des bénéfices : « Donne à messieurs de Montfleury et Corneille, chacun G60 livres de l'argent qu'on a retiré du Comédien poète, pour ladite pièce : cela faisant 1 320 livres ». (Extrait du Registre journalier de Guénégaud.)
2. « Histoire d'un fils qui trompa l'avarice de son père.» (Les contes et discours d'Eutrapel, par le feu seigneur de la Herissaye, gentilhomme breton (Noël du Fail), à Rennes. 1603. p. 77.)
3. Si nous savons que Th. Corneille a travaillé au Deuil et à la Dame invisible, il faut bien reconnaître qu'il n'a rien fait pour nous l'apprendre. En rendant compte de ces deux pièces, le Mercure galant ne prononce même pas le nom de Corneille, et nous ignorerions cette
2i6 THOMAS CORNEILLE.
gnol1, qui ne vaut ni plus ni moins que les Engagements du hasard ou que le Galant doublé. Avec l'expérience qu'il avait acquise en 1684, je m'imagine que Thomas Corneille aurait mieux fait tout seul : tout seul Hauteroche aurait pu aussi bien faire. Il ne semble donc pas que cette collaboration de poète et d'acteurs ait été bien heureuse. Mais, quand ils collaboraient, était-ce pour mieux faire? N'était-ce pas seulement pour faire plus vite?
Nous arrivons à une pièce qui fut le dernier ouvrage dramatique de Thomas Corneille, qui fit quelque bruit dans sa nouveauté 2, qui fut vite oubliée, dont on ignore, aujourd'hui, même le titre, et qui nous paraît bien être pourtant une des meilleures comédies du xvue siècle. Nous voulons parler des Dames vengées (1695).
Thomas Corneille n'en fut pas le seul auteur : une part de mérite en revient à De Visé, qui était depuis de nombreuses années son collaborateur attitré. Mais pour qui a lu les comédies que De Visé a faites tout seul, comme les Embarras de Godard ou les Intrigues de la Loterie, il est certain que les Dames censées n'ont pas été écrites de sa plume si lourde et si malhabile. H y a dans cette pièce une délicatesse et un agrément qu'il était tout à fait incapable d'y mettre 3. Qu'il ait ima-
collaboration (Hauterocbe n'en parlant pas non plus dans ses dédicaces), si elle ne nous était pas attestée par le Registre de Lagrange et par Titon du Tillet, qui ajoute même que « Corneille le Jeune eut la plus grande part à ces deux ouvrages ». (Parnasse français, p. 381.)
1. Elle est imitée de la Dama duende de Calderon, avec laquelle d'Ouville avait déjà fait son Esprit Follet (1641).