‹ Thomas Corneille, sa vie et son théâtreChapitre 14 sur 206 · Thierry, Notice sur Th. Corneille (édition Sanchcz · texte numérisé non relu

Thierry, Notice sur Th. Corneille (édition Sanchcz

de ne plus accepter leurs pièces s'ils les laissaient représenter sur la scène du Palais-Royal, et Molière se trouvait ainsi contraint, bien malgré lui, de ne jouer que des tragédies de poètes obscurs « qui n'avaient aucun intérêt de ménager les autres troupes ! ».

Il éprouva sans doute quelque dépit de voir ainsi se détourner de lui deux auteurs célèbres sur le concours desquels il avait cru pouvoir compter : il ne semble pas cependant qu'il leur en ait gardé longtemps rancune. Quand plus tard Pierre Corneille lui revint, lui apportant ses dernières pièces que ni l'Hôtel ni le Marais ne recherchaient plus, il les accepta avec beaucoup de bonne grâce et les paya généreusement. En ce qui concerne Thomas , il est vrai qu'il ne joua plus jamais aucun de ses ouvrages; mais il n'en faut conclure qu'une chose, c'est que le jeune Corneille, toujours heureux, et que les deux autres troupes se disputaient, n'eut jamais besoin de s'adresser aux comédiens du Palais-Royal.

Qu'entre Thomas, très répandu dans les cercles de beaux esprits, et Molière, ennemi déclaré de ces mêmes beaux esprits, il n'y ait pas eu des rapports très cordiaux, cela est probable : au lendemain des Précieuses ridicules , Thomas écrivait à l'abbé de Pure une lettre où il ne témoignait pas trop de tendresse à la nouvelle troupe : « Le grand monde, disait-il, que MM. de Bourbon ont eu à leur farce des Précieuses fait bien connaître qu'ils ne sont propres qu'à soutenir de pareilles bagatelles ». Je ne serais pas surpris non plus qu'il ait été quelque peu de la cabale qui essaya

1. Voir, dans l'Histoire des frères Parfaict, l'article sur Zénobie (t. VIII, p. 327) : « La jalousie que les deux anciennes troupes de comédiens conçurent contre celle de M. Molière écarta tellement les auteurs qu'aucun n'osait travailler pour son théâtre ».

de faire tomber V Ecole des Femmes, et il se peut bien que Molière ait songe- à lui en composant le personnage de Lysidas, si doux, si poli, qui se fait tant prier pour dire de la comédie le mal qu'il en pense, qui appelle aussi bagatelles les pièces qui se jouent au Palais-Royal, qui a pour lui toutes les belles compagnies et ne donne rien au public sans s être d'avance assuré le suffrage des marquises !. Mais ces petites escarmouches n'allèrent jamais jusqu'à une hostilité déclarée. Tout ce qu'on peut dire c'est que l'auteur de Tîmocrate et l'auteur des Précieuses ne furent pas et ne pouvaient pas être dans le même camp : ni leurs goûts personnels ni leurs amitiés ne leur permettaient d'être tout à fait justes l'un pour l'autre. Mais ce serait aller beaucoup trop loin que de dire qu'ils furent rivaux. Thomas Corneille n'avait certes aucune raison d'en vouloir à Molière : avant 1659, il avait renoncé, ou à peu près, à la comédie et, s'il y revint dans la suite , ce ne fut assurément que pour être agréable aux comédiens de l'Hôtel de Bourgogne, qui n'avaient pas, parmi leurs auteurs, un seul poète comique de quelque valeur. Molière ne lui avait donc pas pris sa place : la gloire de Molière ne fil même aucun tort à sa réputation. En eût-il été autrement, il n'était pas homme à s'embrigader parmi les jaloux qui menèrent contre le grand écrivain l'odieuse campagne que l'on sait. Pourrait -on raisonnablement compter parmi les ennemis de Molière l'homme de qui ses contemporains ont dit qu'il ne connut pas l'envie, que la femme de Molière devait un jour prier de mettre

1. On sait que Boursault et De Visé affectèrent tous deux de se reconnaître dans ce personnag-e de Lysidas; mais en ce temps ils étaient l'un et l'autre assez inconnus, el Molière n'allait pas faire à deux débutants, avides de réclame, l'honneur de les mettre sur la scène.

en vers le Festin de Pierre, et qui, après la fatale soirée du Malade imaginaire, devait être l'auteur préféré des camarades de Molière?

Dans le temps même où s'installaient les comédiens du Petit-Bourbon, Thomas Corneille quitta la troupe du Marais pour passer à l'Hôtel de Bourgogne. Depuis quelques années, la compagnie commençait à « n'être pas en bonne posture ! » ; quelques bons acteurs, La Fleur, par exemple, la soutenaient encore; mais ils n'attendaient qu'une occasion favorable pour l'abandonner. Quelque attachement qu'il eût pour le Marais, Thomas n'osa pas repousser les avances que lui faisaient les « Grands Comédiens » de l'Hôtel. « Ceux-ci, dit De Visé2, avaient mis tout en usage pour s'acquérir M. Corneille le jeune » ; pour le décider tout à fait à passer de leur côté, ils firent entrer dans leur troupe les bons acteurs de l'autre théâtre, « sans lesquels ses pièces auraient été mal jouées ». C'était là de leur part un gros sacrifice : mais ils ne croyaient pas pouvoir payer trop cher l'avantage d'avoir avec eux l'auteur de Timocrate. Thomas se trouva ainsi lié à eux et, tandis que son frère , qui recommençait justement alors à travailler pour la scène 3, allait composer tour à tour des pièces pour l'une ou l'autre compagnie, lui-même allait donner treize ouvrages de suite à la troupe de la rue Mauconseil.

C'était Fouquet qui par ses instances avait rendu au théâtre Pierre Corneille. Le grand poète avait d'autant moins osé résistera « cette pressante et douce violence », qu'elle était appuyée d'une de ces libéralités auxquelles

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