Nisard, Hist. de la Littérature française, IV, p
peu oublié. » Quelques passages de la pièce ont bien l'air d'être dirigés contre lui : c'est à lui plutôt qu'à Lisandre que s'adresse cette réplique de la soubrette Marton : « Médisant, vous croyez qu'en répandant votre venin sur ce qu'il y a de plus parlait, qu'en interprétant tout en mal et en détruisant les réputations, vous vous érigerez en bel esprit, et que vos médisances seront autant d'arrêts dont il ne sera pas permis d'appeler; mais on a changé tout cela et nous sommes vengées de ceux qui nous déclarent par le peu de cas que Von fait de leurs coups de langue l. » N'estce pas encore une réponse à la Satire X que cette apostrophe de Lisandre converti? « Ah! madame, qui sait mieux que moi que votre sexe fait la plus belle moitié du monde, qu'il est l'admiration de l'univers, le charme des cœurs et le délice des yeux ; que les hommes consument leur jeunesse à se faire un esprit que les femmes ont en naissant; que leur goût nous sert de règle, que la vraie politesse se trouve chez elles, que la délicatesse y règne, et que nous apprenons le chemin de la gloire, quand, pour mériter leur amour, nous marchons sur la trace des héros2? » Enfin le dernier mot de la comédie : « Il est dangereux d'offenser le sexe! » paraît bien s'adresser à l'auteur des Satires.
Mais ce ne sont là que des traits isolés. La pièce ne démontre pas, en somme, l'excellence des femmes : ce n'est pas parce que l'une d'elles a su résister à l'amour d'un homme que les femmes doivent être estimées un plus haut prix. Lisandre a péché contre l'amour, il est puni par l'amour : voilà tout. Le vrai titre de la comédie serait : On ne badine pas avec l'amour, ou encore : Il ne faut jurer de rien.
Il est trop clair d'ailleurs qu'il n'y a aucun rapport entre le satirique et le brillant cavalier qu'est Lisandre : Boileau avait médit des femmes en moraliste morose, sans les connaître; Lisandre en médit en galant blasé qui les connaît trop.
J'imagine que De Visé, qui ne craignait pas le bruit, avant débuté par deux scandales, n'eût pas été lâché d'attaquer plus directement Despréaux. Mais Thomas Corneille, plus discret, plus prudent, dut refuser de donner dans les personnalités : au lieu de faire une nouvelle Critique de Ici Critique \ il se contenta de développer une thèse très générale et assez inoffensive, n'acceptant de son collaborateur que le seul titre : les Dames vengées, qui était une garantie de succès et une excellente réclame.
Pour nous faire une idée complète de la dernière manière de Thomas Corneille, nous aurions besoin d'avoir entre les mains cette comédie de l'Usurier, qu'il avait faite avec De Visé quelques années avant les Dames vengées et qui malheureusement n'a pas été imprimée. Deux passages du Mercure galant 2 nous en apprennent assez sur cette pièce pour nous donner lieu d'en regretter la perte.
Nous savons quelle importance avait prise à la fin du xviie siècle « la question d'argent » et comme toute la haute société était travaillée de ce mal. Faire figure à la cour, soutenir un train de maison digne d'un grand seigneur, avoir chevaux, carrossés, un nombreux domestique, se vêtir de velours, de satin et de dentelles, paraître à chaque fête dans l'éclat d'un nouveau
1. C'est le titre de la première comédie de De Visé, dirigée, on le sait, contre Molière : Zélinde ou tu Véritable Critique de l'Ecole des Femmes ■ou la Critique de la Critique, un acte en prose, 16G3.