‹ Thomas Corneille, sa vie et son théâtreChapitre 152 sur 206 · II, n · texte numérisé non relu

II, n

Quant aux satyres, bons vivants, ils n'aiment que les cœurs tout prêts à désarmer : ils ne se plaisent point à ces laborieuses conquêtes, qui ne valent pas ce qu'elles coûtent :

Comme je n'aime pas la peine, J'y serais, je l'avoue, un peu moins délicat,

Et quoique vaincre sans combat

Ne soit pas pour une âme vaine

Un triomphe de grand éclat, J'aimerais à trouver la victoire certaine;

Témoin les belles que voici, Dont chacune avec moi prend différente route :

Je vois la lière sans souci

Et je ne fais le radouci

Qu'auprès de celle qui m'écoute *.

A ces satyres joviaux, à ces nymphes un peu folles viennent se joindre par moments des faunes, des dryades, des sylvains, des dieux des fleuves et de la mer, toute la troupe enfin de ces personnages mythologiques que l'opéra était allé chercher dans les romans pastoraux; et tout ce monde qui semble n'avoir d'autre profession que de chanter et de danser, et les bergers, allant toujours par paires et se répondant l'un à l'autre vers pour vers, couplet pour couplet, et l'éternel Tircis et l'immortelle Silvie, tous proclament en vers longs ou courts qu'il faut aimer, toujours aimer, et que c'est là la seule sagesse :

Aimons-nous, douce peine, agréable martyre!

Les plaisirs sont de tous les âges, Les plaisirs sont de toutes les saisons. Pour les rendre permis, on sait que les plus sages Ont souvent trouvé des raisons.

Rions, chantons!

Folâtrons, sautons!

Les plaisirs sont de tous les Ages, Les plaisirs sont de toutes les saisons.

Après ces riants intermèdes, combien devaient paraître plus saisissants les incantations de la magicienne, ses menaces et les effets de sa colère ' !

Ce mélange du terrible et du plaisant, cette audace qui se joue des « Règles », nous ne dirons pas cpie cela fait songer à telle comédie Fantastique de Shakespeare, à la Tempête, par exemple; mais cela montre bien que ce xvne siècle auquel on a reproché de n'avoir pas eu d'idées, d'avoir asservi tous les arts à des formules étroites, a cherché, plus qu'on ne pense, de nouvelles voies. Une tragédie à grand spectacle, comme Circê, écrite en vers libres, dont les personnages sont très nombreux, où il y a une action sans doute, mais dispersée, et qui ne semble imaginée que pour amener le jeu surprenant des machines, où les sentiments des personnages sont simplifiés à l'excès, exprimés au plus court, ne semble-t-il pas que ce soit une espèce de protestation contre la tragédie classique toute renfermée dans les analyses du cœur, purement intellectuelle, où la raison seule avait de quoi se satisfaire!

Cette protestation était bien inconsciente, à coup sûr. Il serait très ridicule de poser Thomas en chef d'école, lui qui parait avoir été toute sa vie tout le contraire d'un novateur. Mais depuis le temps où Corneille s'excusait, dans l'argument Ci Andromède, d'avoir

1. Avec quel prompt transport du noir séjour des ombres Elles accourent à ma voix!...

Les éléments à mon ordre obéissent, La lune en fuit d'effroi, les enfers en frémissent, Et le cœur d'un mortel m'osera résister!

(IV, v.)

fait une pièce « qui n'était que pour les yeux », il semble que la conception d'un art nouveau s'était vaguement formée clans les esprits. Au lendemain de Bérénice, triomphe du drame psychologique, Psyché paraissait. Molière, cela n'est pas douteux, tendait dans les dernières années de sa vie à rendre son spectacle toujours plus pompeux et plus brillant. L'opéra, nouveau en France, donnait l'idée d'une satisfaction qui n'était pas purement littéraire. La Bruyère, amoureux cependant des plaisirs sévères, allait bientôt prononcer ce jugement significatif, (pion n'a point assez remarqué : « C'est prendre le change et cultiver un mauvais goût que de dire, comme l'on fait, (pie la machine n'est qu'un amusement (reniants, et qui ne convient qu'aux marionnettes : elle augmente et embellit la fiction, soutient dans les spectateurs cette douce illusion qui est tout le plaisir du théâtre, oit elle jette encore le merveilleux;... le propre de ce spectacle est de tenir les esprits, les yeux et les oreilles dans un égal enchantement ». Thomas Corneille ne faisait donc que répondre aux aspirations du public et des meilleurs juges de son temps, en transportant dans la tragédie, avec des libertés plus grandes, tout le luxe de mise en scène qui avait été réservé jusque-là aux opéras et aux divertissements royaux, en réunissant tout : intrigue, expression des passions humaines, lyrisme, musique, décoration, pour arracher le spectateur à lui-même et lui procurer la jouissance la plus complète que l'art puisse donner.

Malheureusement, c'est un terrible collaborateur que le machiniste et qui est toujours prêt à se faire la part trop belle. Dans Cîrcé, le spectacle a presque tout absorbé : c'est là le plus grave défaut de l'œuvre. Les machines ne sont pas là seulement pour rendre l'action

visible, ce sont elles qui mènent l'action, et c'est pourquoi Circè est oubliée.

Il était réservé à un autre plus grand d'établir entre ces deux éléments une juste harmonie, de les faire se pénétrer l'un l'autre, de les associer en quelque façon « dans la connexité et la conspiration intime d'un organisme ' ». 11 faut aller jusqu'à Athalie pour trouver un art tragique complet, qui frappe les yeux et qui fasse penser, qui vive vraiment et se dresse devant nous, mais où le spectacle extérieur reste subordonné comme il doit l'être au progrès logique et fatal des passions.

S'il est vrai cependant que les grandes œuvres soient quelquefois préparées par les petites et qu'il faille faire une part aux médiocres dans la genèse des ouvrages de génie, ne pourrait-on pas dire que Circè a été un acheminement vers Athalie? Ce serait là un singulier titre d'honneur pour Thomas Corneille et qui lui serait plus glorieux que d'avoir fait Timocrale.

De V Inconnu, il n'y a pas grand'chose à dire : à proprement parler, ce n'est pas une pièce, ce n'est guère qu'un prétexte à divertissements.

Un marquis amoureux d'une jeune comtesse la régale à toute heure de nouveaux plaisirs, en laissant cependant ignorer qu'il est l'auteur de ces royales galanteries : il se découvre au cinquième acte, et la comtesse ravie de tant de magnificences lui accorde sa main. C'est là toute l'intrigue : elle est vraiment assez enfantine et même point originale, puisque ce sujet, comme on voit, ressemble passablement à celui des Amants magnifiques. Il y a même dans les cinq longs actes de l'Inconnu beaucoup moins de matière que

1. M. Faguet, Grands Maîtres du xvn* siècle : Athalie, p. 222.

dans les petits actes de Molière : les danses, les chants, les deux collations et une sorte de petite pièce jouée vers la fin sur un petit théâtre qui s'avance sur la scène, voilà tous les attraits de cette médiocre et traînante composition.

Nous avons dit d'ailleurs cpie De Visé y avait eu la plus grande part. Les divertissements, qui sont entièrement de lui, nous paraissent d'une vulgarité rare : les petits vers où sont développés, comme toujours, « les lieux communs de morale lubrique », et que chantent l'Amour, la Jeunesse, des bohémiens ou le More traditionnel, semblent inférieurs à ceux de Circê, et on les trouve tout à fait détestables, si on les compare aux jolis couplets que Molière a composés sur les mêmes sujets, par exemple dans la Pastorale comique et dans les Divertissements de la Fête de Versailles. Tout cela sent la précipitation, la négligence même, et l'on a lieu de s'étonner qu'une si faible comédie, qui n'était qu'un ouvrage d'occasion, soit restée plus d'un siècle au répertoire.

De Visé a du moins essayé de relever la platitude de ses petits vers, en y introduisant suivant son système des allusions aux événements du jour. L'Inconnu fut joue le 17 novembre 1(175. Cette même année, Mlle Molière avait eu avec le président Lescot la fâcheuse aventure que l'on sait. Ce magistrat d'humeur galante avait voulu s'offrir la belle comédienne, et une entremetteuse lui avait mis entre les bras une femme nommée I.a Tourelle qui ressemblait, à s'y méprendre, à la veuve de Molière. On se souvient de l'histoire du collier et du scandale (pie lit Lescot dans les coulisses de Guénégaud, en se voyant repoussé par une femme qu'il croyait avoir connue moins farouche. La vérité ne tarda pas d'ailleurs h se découvrir, et un arrêt du

Parlement du 17 octobre 1675 condamna le président à faire amende honorable à Mlle Molière, et les femmes La Tourelle et Ledoux (l'entremetteuse) à être fouettées nues devant la maison de la comédienne.

L'histoire était donc toute chaude quand parut l'Inconnu. Or, au troisième acte de la comédie, une bohémienne lisant dans la main de Mlle Molière, qui jouait la comtesse, lui disait les vers que voici :

Dans vos plus grands projets vous serez traversée; Mais en vain contre vous la brigue emploiera tout, Vous aurez le plaisir de la voir renversée,

Et d'en venir toujours à bout

Cette ligne qui croise avec celle de vie Marque pour votre gloire un murmure fatal ; Sur des traits ressemblants on en parlera mal,

El vous aurez une copie....

N'en prenez pas trop de ebagrin,

Si votre gaillarde figure Contre vous quelque temps cause un fâcheux murmure,

Un tour de ville y mettra fin,

Et vous rirez de l'aventure.

Cette prédiction, qui n'a aucun rapport avec l'intrigue de la pièce, aurait été tout à fait incompréhensible pour qui n'eût pas été au courant de cette affaire; mais elle avait fait trop de bruit pour être ignorée du public, et chacun, en applaudissant la bohémienne, devait être aise de donner à l'actrice injustement outragée un témoignage de sympathie.

N'est-ce pas un trait bien curieux que cette introduction du fait divers dans le théâtre? Il semble qu'en matière d'audaces théâtrales, les poètes du xvne siècle n'aient rien voulu laisser à inventer à leurs successeurs.

Il nous reste à parler de trois pièces en prose, intéressantes à divers titres : le Triomphe des Daines, la Pierre philosophale et la Devineresse.

Les deux premières n'ont pas été imprimées, et sans doute méritaient peu de l'être : mais nous en avons « les livres du sujet », sortes de programmes très détaillés qui nous renseignent suffisamment sur ce qui faisait l'unique intérêt de ces deux compositions : la mise en scène et le spectacle.

Le Triomphe des Daines nous donne l'idée d'un jeu du cirque ou de quelque riche divertissement forain. Autant qu'on peut en juger par le livret, la pièce même n'existe pas : il n'y a là qu'une suite d'intrigues qui se nouent pour retarder quelque temps le mariage de trois demoiselles. Les obstacles sont levés sans trop de peine et, au cinquième acte, les trois demoiselles sont contentes.

(lette banale aventure n'aurait intéressé personne : tout cela devait avoir été écrit à la diable, afin d'amener les deux tableaux à sensation qui étaient, pour parler le jargon moderne, les clous de la comédie.

Au quatrième acte, le palais des Jeux. Le décor représente une salle magnifique ornée de statues en marbre blanc, revêtues de draperies d'or: la déesse des Richesses, la Prodigalité, la Nuit, la Fortune, Momus, l'Espérance et la Subtilité, toutes les divinités allégoriques « qui tiennent les joueurs sous leur dépendance ».

« Ce palais étant placé, les quatre valets paraissent tels qu'ils sont représentés dans les cartes. Ils tiennent chacun leur hallebarde, avec laquelle ils font des figures très agréables pour mettre tout en ordre avant l'entrée des rois. <|iii se l'ait de cette manière : le roi de trèfle paraît le premier, qui mène la dame par la main, dont la queue est portée par un esclave qui représente le jeu de paume: ensuite le roi de cœur qui mène la dame , dont la queue est portée par un esclave qui

représente les jeux de daines et de trictrac. Le roi et la

dame de pique viennent après, faisant la même figure que les précédents, et la queue de la dame est portée par un esclave représentant le jeu de dés. Le roi et la dame de carreau se font voir ensuite dans le même ordre, et l'esclave qui porte la queue de la dame représente le jeu de billard. Toute cette troupe ayant fait le tour du théâtre se range en demi-cercle. Après quoi le roi de trèfle prend la dame par la main et, s'avançant avec elle, il lui adresse en chantant les paroles qui suivent :

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