Cf. le Segraisiana, p. 37 et suiv
3. Nous savons que De Visé a eu quelque part au Triomphe des Darnes et à la Pierre philosophale. Quelle a été au juste cette part? c'est ce qu'il n'est pas possible de déterminer. Ces deux ouvrages ayant médiocrement réussi, il ne se vante pas dans son éloge de Th. Corneille d'y avoir collaboré. Il prétend au contraire avoir écrit un bon nombre des scènes de lu Devineresse, dont le succès, nous l'avons dit, fut prodigieux. A l'en croire, Thomas n'aurait fait que retoucher sa première rédaction et relier par une intrigue toutes ces scènes détachées. Mais nous savons ce qu'il faut penser de sa sincérité et de sa modestie.
comme cette ténébreuse affaire avait répandu clans tous les esprits de vagues inquiétudes, « une crainte perpétuelle de la poudre de succession, l'habitude d'imputer à crime toute mort subite ».
Trois ans après le supplice de la marquise, un autre scandale éclata. Le 12 mars 1679, sous le porche de l'église de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, on arrêta une accoucheuse, Catherine Deshayes, femme de Monvoisin, ou Voisin, joaillier, accusée d'avoir fait avorter un grand nombre de dames du plus haut rang, d'avoir vendu des poisons, de s'être livrée à la divination et à la magie.
Par ces pratiques criminelles, la Voisin avait gagné une grosse fortune; son train de maison était des plus brillants : elle avait un riche appartement, de beaux équipages, un nombreux domestique. C'était ce luxe imprudent qui avait attiré l'attention de la police. Il ne fut pas difficile de rassembler contre elle des charges accablantes et, tout exprès pour elle, le roi établit à l'Arsenal un appareil de justice particulièrement imposant. Toutes les dépositions et tous les interrogatoires se firent dans une grande salle dont les fenêtres étaient fermées par des tentures noires et qui n'était éclairée que par la lueur rouge des torches : c'est ce qu'on appela la Chambre Ardente.
Sommée de nommer les gens qui avaient sollicité ses services , la Voisin cita beaucoup de très grandes dames et de hauts personnages : la marquise d'Alluye, la duchesse de Bouillon, la duchesse de Foix, la princesse de Tingry , la comtesse de Roure, Mme de Polignac, le maréchal de Luxembourg, la comtesse de Soissons, etc. — Le roi commanda qu'on arrêtât toutes les personnes compromises. Il ordonna luimême au maréchal d'aller se constituer prisonnier a la
Bastille, « lui disant que, s'il était innocent, il n'avait rien à craindre des juges intègres auxquels la conduite de l'affaire était remise ».
La marquise d'Alluye fut inculpée d'avoir empoisonné son beau-père, pour en avoir l'héritage; la duchesse de Bouillon d'avoir demandé du poison pour se débarrasser de son vieux mari et pouvoir ensuite épouser le duc de Vendôme ; Mme de Polignac d'avoir fait fabriquer un philtre qui devait la faire aimer du roi et d'avoir tué un de ses valets qui s'était rendu maître de son secret; la comtesse de Soissons d'avoir essayé d'empoisonner son mari et d'avoir fait des enchantements pour forcer un amant qui l'avait quittée, lequel était le roi, à lui revenir, sous peine de la mort. On accusa Luxembourg d'avoir fait des conjurations pour suborner des fdles et retrouver des papiers dérobés. Quant à la duchesse de Foix, moins coupable, elle n'avait eu que la ridicule faiblesse de vouloir développer sa gorge par des breuvages et des onguents *.
Toutes ces grandes dames furent acquittées, faute de preuves suffisantes. La comtesse de Soissons, qui était de beaucoup la plus compromise, aurait pu être condamnée; mais, en considération de son ancienne amitié pour elle, le roi consentit il la laisser s'échapper. Le maréchal de Luxembourg sortit lui aussi sain
1. On fit, autant qu'on le put, silence sur des faits plus graves encore, et dans lesquels Mme de Montcspan, Fouquet, etc., étaient compromis. Il faut voir dans l'article de M. Clément sur la Chambre de 1 arsenal Reçue des Deux Mondes, 1866, 15 janvier) le détail des projets terribles qui avaient été médités, sinon entrepris : empoisonnement de Mlle de la Vallière, de Colbert ; messe dite sur le corps d'une femme nue, après le sacrifice d'un enfant, pour assurer à la Montcspan la faveur royale; empoisonnement du roi, etc. Cette enquête, dont les documents nous restent, révéla vraiment les dessous horribles ou honteux de cette société brillante.
et sauf de la Bastille, après quatorze mois de réclusion. Mais son intendant, qui n'était sans doute coupable que de lui avoir obéi, fut envoyé aux galères : les petits, comme toujours, payèrent pour les grands. Une servante de la Voisin, nommée la Vigoureux, un prêtre du nom de Lcsage, et un grand nombre d'autres complices furent condamnés au feu, à la potence ou aux galères. Quant à la Voisin, obligée de s'avouer coupable après une très énergique résistance, elle fut brûlée sur la place de Grève le 21 février 1680.
On imagine combien cette affaire eut de retentissement dans Paris et dans les provinces. Pendant toute la durée du procès, il n'y eut personne qui ne tînt les yeux fixés sur la chambre de l'Arsenal où se déroulaient de si graves et mystérieux débats ; on était à l'affût de la moindre révélation, qui était longuement commentée : par la place que tiennent dans la correspondance de Mme de Sévigné les relations de ce procès, depuis son commencement jusqu'à la scène finale, on peut voir quel intérêt passionné il avait excité.
Qui pensa à faire une comédie de toute cette histoire? ■ — Fut-ce quelqu'un des comédiens, comme De Visé semble le faire entendre *, fut-ce De Visé, fut-ce Thomas Corneille? En tout cas, c'était un trait de génie que l'idée d'exploiter un pareil scandale. — Et ce ne fut pas, comme le dit De Visé, après la mort de la Voisin qu'on la mit sur le théâtre : ce fut au mois de novembre de 1679, au moment même où toutes les dépositions étant faites, le jugement étant d'un jour à l'autre attendu, la curiosité publique était le plus éveillée.
Comment le roi toléra-t-il qu'on mît en comédie un