Eloge de Thomas Corneille
procès qui se jugeait et un procès où étaient compromises nombre de personnes qui le touchaient de près, c'est ce qu'on a peine à comprendre. Aujourd'hui la censure, si indulgente pourtant, laisserait-elle représenter sur la scène un drame qui se plaide au palais? Si elle était ingénieuse, originale par l'excès même de l'audace, cette entreprise était d'une rare inconvenance, il en faut convenir. On a des devoirs même envers les coupables, et le premier de tous est de ne pas les offrir, comme un appât, à la curiosité des badauds.
Ch. Nodier a fort justement dit leur fait aux auteurs de la Devineresse l. Il se fût cependant montré moins sévère, s'il eût mieux lu la pièce. — La devineresse de Thomas Corneille n'est point une empoisonneuse, ni une « faiseuse d'anges » ; ce n'est même point une sorcière : c'est simplement une femme habile qui sait exploiter la crédulité et la vanité des hommes, frapper l'imagination des naïfs, provoquer habilement les confidences, se risquer quelquefois, mentir à propos. L'auteur a pris soin de s'expliquer nettement là-dessus : « Je me trouve sorcière à bon marché, dit la devineresse; trois paroles prononcées au hasard, en marmottant, sont mon plus grand charme, et les enchantements que je fais demandent plus de grimaces que de diablerie 2 ». — Et ailleurs : « Yovcz-vous, mon Itère, les sorcelleries dont on m'accuse, ne veulent qu'une imagination vive pour les inventer et de l'adresse pour
1. « II y a Lien loin, dit-il, de la Devineresse aux Xuees, et bien plus loin d'une pauvre créature, qui spécule par besoin sur l'ignorance et la présomption, à l'immortel précepteur <I<' la raison humaine; mais il est très probable que la comédie de Corneille et de De Visé ne fut pas moins funeste à la Voisin que celle d'Aristophane à Socrate. Elle nourrit, elle entretint,, elle excita peut-être les fureurs de la populace et, contre l'intention de ses auteurs, elle finit par servir de brandon à un bûcher. »
s'en bien servir. C'est par elles que l'on a croyance en nous. Cependant la magie et les diables n'y ont nulle part. Quant à ce qu'on vous aura dit que je me mêle de deviner, c'est un art dont mille gens, qui se livrent tous les jours entre nos mains, nous facilitent les connaissances. D'ailleurs le hasard fait la plus grande partie du succès de ce métier. Il ne faut que de la présence d'esprit, de la hardiesse, de l'intrigue, savoir le monde, avoir des gens dans les maisons, s'informer des commerces d'amourettes, et dire surtout quantité de choses quand on vous vient consulter. 11 y en a toujours quelqu'une de véritable, et il n'en faut quelquefois que deux ou trois, dites ainsi par hasard, pour vous mettre en vogue — 77 se peut faire qu'il y en ait d'autres qui se mêlent de plus que je ne vous dis; mais, pour moi, tout ce que je fais est fort innocent. Je n'en veux à la vie de personne; au contraire, je fais du plaisir à tout le monde. Voyez, mon frère, si c'est être sorcière que d'avoir de l'esprit \ »
Une telle déclaration n'est-elle pas bien claire? Cette devineresse, qui fait des sortilèges « pour faire plaisir aux gens, et sans vouloir la mort de personne » sépare bien nettement sa cause de celle de la Voisin : elle n'en est que l'innocente copie. La prisonnière aurait elle-même reconnu que cette édition expurgée de ses méfaits était plutôt faite pour la servir que pour lui nuire. La morale de cette pièce, s'il y en a vraiment une, c'est qu'il n'y aurait point de sorcières s'il n'y avait pas des sots.
Cette réserve faite, il faut bien convenir que la pièce n'est qu'une perpétuelle allusion aux faits établis par l'enquête, à ceux du moins qui pouvaient être du domaine de la comédie.