SOS I RATE
Comme vous avez vu, vous faites bien de croire, et il faut que vos yeux soient faits autrement que les miens. » (III, I.)
Si maintenant nous jetons un regard sur l'ensemble de cette œuvre dramatique si touffue, c'en sera la prodigieuse diversité qui nous frappera tout d'abord.
Auteur tragique, Thomas Corneille transporte, en même temps que Quinault, le roman sur le théâtre et obtient dès l'abord, avec Timocrate et Bérénice, un succès que n'effaceront ni Amalasonte ni VAstrate; quand il lui paraît qu'il a tiré de ce nouveau genre tout le parti qui se pouvait, il prend, si l'on peut dire, la succession de son frère et console le public de la retraite de Pierre Corneille en lui donnant avec Laodice <'t la Mort d'Annibal comme une seconde épreuve de Rodogune et de Nicornède; dans le temps de la plus grande faveur de Racine, il essaye un moment de marcher dans ses voies et l'égale presque dans Ariane, dont on pourrait dire ce que disait Mme Bossuet de Bérénice, qu'elle serait parfaite si un seul personnage; pouvait faire une bonne pièce l.
Auteur comique, il commence par la comédie d'intrigue, à l'espagnole; il traduit ou, pour mieux dire, il adapte à notre scène dix pièces de Lope, de Moreto, de Hojas, de Calderon, conservant à tous ces ouvrages assez de leur couleur locale, de leur saveur exotique,
1. Lettre à Bussy (28 juillet 1671) : Mme Bossuet (Renée de Gauréau du Mont) était la belle-sœur de l'évèque de Meaux.
pour que le public entêté de l'Espagne y trouve son compte : habile plus que personne à emmêler et à débrouiller tant de fds, moins coloré mais aussi ingénieux que ses modèles dans l'expression des tendres sentiments, trivial et grossier à faire envie à Scarron, quand il s'agit de rendre les extravagances outrées d'un butor [Don Bertrand) ou l'insolent aplomb d'un cuistre Je Geôlier de soi-même), associant ainsi ces deux éléments de galanterie raffinée et de réalisme brutal, qui constituent l'art espagnol. — Quand Molière paraît, il s'efface peu a peu devant lui, reconnaissant aussitôt qu'avec un tel rival la lutte est impossible; mais, après 1673, on le voit prendre rang parmi les petits auteurs qui se disputent les morceaux de cette grande gloire et, le plus intelligent à coup sûr d'eux tous, sentant bien qu'il n'a ni la vue pénétrante qui perce a jour les âmes, ni la puissance de synthèse qui rassemble les traits particuliers en un type d'une vérité générale, ni la puissance créatrice qui donne la vie à cette abstraction, il essaye, ne pouvant marcher sur les pas de Molière, de faire autre chose que lui. Soit que, comme dans l'Usurier, il se prenne à' un mal passager de la société et aborde la comédie de mœurs, à laquelle une observation superficielle peut suffire ; soit que, comme dans les Dames vengées, il tente de faire illusion sur la solidité du fond par l'habile composition de la tirade et par la vivacité du dialogue, il annonce et il prépare un art nouveau, à un âge où les auteurs n'ont point coutume de changer de manière et de varier leurs procédés.
Joignez à cela un remarquable effort pour élargir le cadre de la tragédie, pour y faire sa part au plaisir des yeux, pour la rajeunir, la compléter par le merveilleux des machines et la beauté du décor [Circe], une courte
incursion dans le domaine de l'opéra, d'originales tentatives : les mystères des sciences occultes portés sur la scène (la Pierre philosophalé), un ancien spectacle ingénieusement reconstitué {Je Triomphe des Dames)) songez aussi à la Devineresse, qui est tout à la fois une féerie et une audacieuse comédie d'actualité, presque une revue de l'année. Ajoutez encore à ces mérites une habileté singulière à saisir l'occasion, à exciter et à entretenir la curiosité publique ; la réclame devenant un art; la collaboration littéraire, cet acte d'association des petits talents, sinon inventée, du moins réduite en système et supérieurement pratiquée, — et demandez-vous maintenant ce que Thomas Corneille nous a laissé à imaginer et s'il y a un chemin où il n'ait oas fait quelques pas.
Si vous vous étonnez maintenant que d'une œuvre si considérable et, en certains points, si nouvelle, il ne soit rien resté ou à peu près, j'en donnerai deux raisons, qui paraîtront sans doute suffisantes.
D'abord, à la considérer dans son ensemble, en laissant de côté quelques ouvrages de valeur, un peu noyés dans cette abondante production, l'œuvre de Thomas Corneille est essentiellement l'œuvre d'une société et d'un temps. Il n'a point pensé à la postérité, et c'est par un juste retour que la postérité ne pense plus à lui. Un de nos écrivains disait l'autre jour qu'il ne travaillait pas pour la statue, n'espérant, ne souhaitant qu'un succès brillant et passager, « tâtant le public pour lui donner ce qui peut lui plaire ». C'est par ce même principe que Thomas Corneille s'est conduit.
A côté du grand art, dont tout le monde subit plus ou moins le prestige, mais que les habiles seuls goûtent pleinement, il faut qu'à chaque époque il y ait pour le commun du public un art, rapetissé, si l'on peut dire,
accommodé à la médiocrité des esprits, réalisant cet idéal bourgeois qui ne change guère chez nous que tous les cinquante ans, art vulgaire sans doute, à peine digne du nom d'art, mais qui réussit à coup sûr, parce qu'il satisfait les médiocres et que les médiocres sont toujours le nombre et la force. Cette vérité n'est pas nouvelle que les œuvres de génie sont mal accueillies dans leur nouveauté : Polyeucte, le Misanthrope, Atlialie dépassent leur temps. Dans tous ses ouvrages dramatiques, si on fait une exception pour les essais hardis de la fin, Thomas Corneille ne s'est proposé qu'un but (aurait-il pu faire davantage ?) : offrir à ses contemporains un régal dont ils pussent jouir en toute quiétude, dans la tragédie ce romanesque honnête qui ravira toujours les âmes moyennes, dans la comédie ces intrigues confuses que les intelligences les plus ordinaires peuvent pourtant suivre et se savent gré d'avoir suivies. Histoires de jeunes héros méritant par leurs vertus l'amour des belles princesses; rendez-vous troublés par les jaloux, fuites inespérées par la porte secrète, Isabelle voilée prise pour Léonor; et le spectacle aussi, divertissements, musique, ballets, changements fréquents du décor, plaisirs des yeux, accessibles à tous : voilà par quoi il a charmé, pendant plus d'un demi-siècle, et le petit boutiquier de la rue Saint-Denis, qui venait au parterre oublier ses soucis de tous les jours, et la coquette évaporée, qui venait dans les loges se donner l'illusion d'un plaisir de l'esprit.
Pourquoi juger sévèrement un homme qui a fait tant d'heureux? A de tels spectacles les natures un peu relevées peuvent elles-mêmes trouver quelque agrément, si elles savent bien prendre les choses : y a-t-il rien qui repose davantage qu'un intérêt modéré et soutenu? n'ont-elles pas, en tout cas, la satisfaction
de se sentir, comme on l'a dit si joliment, « supérieures à leurs plaisirs »? Et, pour la grande masse des médiocres, leur donner justement au théâtre la satisfaction qu'ils attendent, à laquelle ils sont préparés, répondre à leurs aspirations, ne point troubler la régularité de leur habitude, qu'inquiète une idée nouvelle aussi bien qu'un mets inconnu, leur donner complètement la jouissance dont ils sont susceptibles et dont ils sont dignes, les laisser contents de l'auteur et d'eux-mêmes, n'est-ce point là, en fin de compte, un acte de bonne philanthropie?
Si quelque écrivain en vogue en arrive à oublier de quelle qualité sont les suffrages qu'il a reçus, les bons juges ont le droit de lui être sévères et même cruels : mais Thomas Corneille parait bien ne s'être point fait d'illusion sur la valeur des applaudissements qu'il excitait. Dans la dédicace de cette fameuse tragédie de Timocrate, qui obtint le plus grand succès du siècle, il semble s'excuser d'une si prodigieuse réussite : « Si Timocrate voit quelque chose de flatteur dans les acclamations qui en ont fait jusqu'ici tout l'éclat, il sait ([U elles n'ont rien de durable et que Yinjuste caprice du siècle les rend souvent communes à toutes les nouveautés qui le surprennent. » Qui ne serait désarmé par tant de modestie? Et même qui pourrait refuser son estime à un homme qui a eu assez de raison pour ne pas considérer les succès d'argent comme des titres de gloire et pour devancer sur ses propres ouvrages le jugement de la postérité?
Quelques pièces pourtant, que nous avons pris soin de mettre à part, mériteraient de n'être point confondues parmi ces productions périssables : ce Geôlier de soi-même, dont la verve bouffonne force le rire, celte Laodice, cette Mort d'Annibal, qui pour la force des
situations, pour la rareté des sentiments, sont presque dignes du grand Corneille, cette Ariane, dont le plus illustre de nos critiques a dit qu'elle lui tirait de vraies larmes '. Par des qualités différentes tous ces ouvrages seraient dignes d'attirer et de retenir l'attention : pourquoi sont-ils aujourd'hui si bien oubliés, que de la plupart d'entre eux le public lettré ignore même le nom ? . C'est que, il faut bien en venir à cet aveu, aucun d'eux n'est écrit. « Vos pièces se lisent, disait Fontenelle h Destouches, en le recevant à l'Académie, et cette louange si simple n'est pourtant pas fort commune. » Les pièces de Thomas Corneille ne se lisent pas. En dehors de quelques passages, où le style est soutenu par la force des pensées ou entraîné dans un mouvement heureux, l'expression est presque toujours molle, insuffisante ou impropre : les phrases, chargées d'incidentes, sont lourdes, mal construites, souvent obscures. Dans les tragédies, il faut voir ce que devient entre les mains d'un médiocre écrivain cette langue abstraite et décolorée du xvnc siècle, dont les bons ouvriers comme Racine ont su tirer un merveilleux parti : les images inexactes ou contradictoires, les métaphores usées : les appas, les feux, les flammes, les rimes fatalement accouplées : rang et sang, jour et amour, crime et estime, les mots détournés de leur véritable acception (dans telle pièce le mot gloire est employé dans dix sens différents), tout cela forme un insupportable galimatias. Dans les comédies, la langue paraît un peu moins monotone, elle sent moins la gène; mais elle manque de tenue : voulant être naturelle, le plus souvent elle n'est que vulgaire ; il arrive que dans une même scène on passe du précieux le plus
1. Nisard, Histoire de la Littérature française, t. IV, p. 161.
subtil au parler de la rue; ou pourrait relever par centaines les locutions populaires que Thomas Corneille n'a pas réussi a faire entrer clans la langue et dont aucune d'ailleurs n'est à regretter. En face de tant de faiblesses et de platitudes, on est bien tenté d'applaudir à la méprisante boutade de Boileau : « Va, va, mon pauvre Thomas, tu ne seras jamais qu'un cadet de Normandie! » Elle est juste, si on ne l'entend que du style, et l'on comprend aussi que Racine ait pu s'étonner de voir le « petit Corneille » éditer et compléter Vaugelas : « Auriez-vous jamais cru voir ensemble M. de Vaugelas et M. de Corneille le Jeune, donnant des règles sur la langue *? »
Comment se fait-il qu'un homme si heureusement doué et à qui le travail coûtait peu, se soit contenté si facilement et n'ait pas voulu au moins rechercher cette précision et cette fermeté de style, auxquelles sans nul doute il aurait pu atteindre? Il avait assez de jugement pour connaître son défaut et pour sentir quelle différence il y a entre des vers faciles et des vers facilement faits : si à cette Ariane, par exemple, qu'il acheva en quelques semaines, il avait consacré le labeur d'une année, peut-être aurions-nous un vrai chef-d'œuvre.
Mais Thomas Corneille, comme beaucoup d'auteurs de son temps, pensait que les pièces sont faites pour être écoulées plutôt (pie pour être lues ; il estimait, avec Molière, que ces sortes d'ouvrages ne doivent être vus qu'à la chandelle- et, s'il avait laissé lui aussi les siens « faire le saut du théâtre à la Galerie du Palais », c'était à coup sûr pour le bénéfice et non pour la gloire. Or qui ne sait (pie les négligences de l'expression passent,