‹ Thomas Corneille, sa vie et son théâtreChapitre 171 sur 206 · A. Dumas fils (Préface de la Princesse Georges · texte numérisé non relu

A. Dumas fils (Préface de la Princesse Georges

2. Houdart delà Motte, qui remplaça Thomas Corneille à l'Académie, dit de lui bien justement : « Ce qui Le distingue dans Les deux genres, c'est qu'il posséda souverainement le don de l'intrigue et des situations; peut-être ne connaîtrait-il pas de maître au théâtre, si sa

éternel souci du mieux, dont sont travaillés les vrais artistes. Il n'a point connu qu' « il y a dans l'art un point de perfection, comme de bonté ou de maturité dans la nature », ou bien, l'ayant connu, il a désespéré d'y atteindre : en tout cas, il a travaillé « en deçà », pour parler encore comme La Bruyère, et c'est pourquoi les âges suivants ne lui ont conservé qu'une sorte de dédain sympathique. Son exemple devrait enseigner la modestie à ceux de nos auteurs qui seraient tentés de prendre leur savoir-faire pour du génie et leur réussite pour de la gloire : il pourra du moins consoler les honnêtes gens de bien des succès irritants et de bien des renommées importunes.

Enfin il serait injuste d'oublier que Thomas Corneille a été autre chose encore qu'un homme de théâtre. A un âge où l'on ne songe d'ordinaire qu'à la retraite, il s'est improvisé lexicographe et grammairien, et sa longue vieillesse a été jusqu'au bout consacrée à d'énormes travaux d'érudition. Certes il n'y a rien de bien personnel ni dans les notes qu'il a ajoutées aux Remarques de Vaugelas, où il se borne à constater, expression par expression, sans aucune vue générale, l'état de la langue à la fin du siècle, et qui ne sont guère en somme que les Dites.. . et Ne dites pas. . . de nos grammaires populaires ; ni dans le Dictionnaire des Termes d'arts et de sciences, ni dans le Dictionnaire de Géographie, compilations souvent naïves, où ne paraissent ni l'esprit critique ni l'esprit de méthode. Le mérite littéraire de ces lourds ouvrages est tout à fait nul, et leur valeur scientifique fort médiocre. Mais on ne peut pas ne pas admirer qu'un vieillard ait eu assez de courage pour entre-

féconde facilité, si la foule de ses grands desseins lui eûl laissé le soin scrupuleux du détail. » [Discours de remerciement, prononcé le 8 février 1710.)

prendre un pareil travail, assez d'énergie pour l'achever et qu'ainsi sur une vie déjà chargée d'auteur dramatique se soit, pour ainsi dire, greffée une vie d'encyclopédiste.

Que si maintenant, détournant nos yeux des ouvrages, c'est l'homme que nous regardons, il nous paraît à deux égards bien intéressant.

D'abord il est le frère d'un poète illustre, il a grandi sous ses yeux, il en a reçu des leçons, il a vécu à ses côtés, dans une intimité de tous les instants, dans une communion parfaite de tous les sentiments, n'ayant avec lui qu'une même maison, qu'un commun domestique, de sorte qu'il a pour nous le prestige de tout ce qui a touché de près au génie, et se trouve comme éclairé par les reflets de cette grande gloire. Conservant avec cela sa physionomie propre, ne se contentant pas d'être l'ombre d'un grand homme, il est très ondoyant, très divers et, si l'on peut dire, très dispersé, tandis que Pierre Corneille est plutôt massif. Tenant par certains côtés à son siècle et par d'autres au siècle suivant; tantôt esclave de la convention, tantôt novateur hardi et plein d'idées; généreux, bienfaisant, mais habile, quand il convient, à défendre ses intérêts; modeste à l'ordinaire et réservé autant qu'on peut l'être, point ennemi cependant dune douce réclame, il réunit ainsi toutes les contradictions et, sous son apparente simplicité, semble presque insaisissable.

Si, nous plaçant maintenant à un autre point de vue, nous suivons les étapes de sa longue carrière, nous le trouvons mêlé à toute la vie littéraire du grand règne : célèbre, dès la jeunesse, parmi les beaux esprits de sa ville, se faisant ensuite sa place dans la société parisienne, sous le patronage des cercles précieux; rival heureux de Boisrobert et de Scarron, rival malheureux

de Molière, puis de Racine; très répandu dans ces compagnies, où s'entretiennent tout le long du siècle le petit goût d'alcôve et l'esprit de cabale et qui relient par une chaîne ininterrompue Mme de Lambert à Mme Arragonais ; directement mêlé à la querelle des Anciens et des Modernes, adversaire de Boileau et de La Bruyère, ami de Perrault, associé de Donneau de Visé, rédacteur d'une gazette mondaine, membre actif de deux Académies, entraîné sur le tard par cette ardeur d'érudition qui marque les dernières années du règne, finissant comme Fontcnelle, après avoir commencé comme Pierre Corneille. Il n'est personne a qui il n'ait tenu, il n'est rien à quoi il n'ait touché, il a subi toutes les influences, s'il n'a pas su en exercer une, et c'est toute une époque de soixante ans que l'on voit revivre dans les multiples aspects de sa vie.

Il nous reste de lui cette impression dernière qu'il représente mieux qu'aucun de ses contemporains la valeur moyenne des esprils de son temps. Si, malgré la Mort d'Annibal, Ariane et les Dames vençées, il n'y a pas lieu, semble-t-il, de reviser le jugement qu'a porté sur lui la postérité toujours équitable, il mérite cependant de ne pas être oublié, non seulement pour la variété de ses entreprises et pour la nouveauté de certaines, mais aussi et surtout parce qu'ayant toujours réussi, on peut dire qu'il a réalisé l'idéal moyen de son siècle. S'il est vrai que chaque société a la littérature qu'elle mérite, et que chacune doive être jugée sur les ouvrages ordinaires qu'elle acclame et non sur les chefs-d'œuvre qui la dépassent, Thomas Corneille devra être toujours lu : son théâtre, s'il ne demeure pas comme une œuvre, restera comme un document.

DOCUMENTS INEDITS

BIBLIOTHÈQUE NATIONALE (MSS. F. FR. N° 15 209). (Lettres et fragments littéraires du xviic siècle.)

Lettres de MM. Delacoste et Coqueteau de la Clairière, de Rouen.

A M. l'abbé de Pure i, à Paris.

De Rouen (sans date).

Usez souvent de cette belle humeur qui vous oblige

à me faire part de tout ce qui se passe sur vos théâtres. Plus de cent personnes vous en sauront gré et moi je vous en aurai une obligation inlinie. Notre ami M. de Corneille le Jeune vous va fournir de sujet pour deux relations s; je me promets bien que vous me les enverrez et que vous

1. C'est également à L'abbé de Pure que sont adressées les quatre lettres autographes deThomas Corneille, que possède la Bibliothèque Nationale : elles sont aussi datées de Rouen : 19 mai 1G58, k avril, 20 juillet et 1er décembre 1659. Les quatre lettres de Pierre Corneille à L'abbé sont à peu près de la même époque.

2. Delacoste veut certainement parler du Galant doublé et de Stilicon, qui furent joués à quelques jours d'intervalle : il est doncprobable que cette lettre fut écrite vers la fin de 1659.

n'oublierez pas celle que vous me promettez de la guerre de Boileau et de Scarron * : obligez-moi de la bien étendre par le détail de leur différend; s'ils viennent à s'entrepiquer et à s'entremordre par écrit, ils feront bien rire le monde et feront gagner le libraire qui débitera leur attirail de guerre. Je crois que Sommaville gagnera 20 000 livres à l'ouvrage de notre illustre malade 2. 11 sera ravi d'apprendre que vous lui donnez votre approbation; je ne manquerai pas de lui apprendre cette bonne nouvelle

Delacoste.

A M. l'abbé de Pure.

De Rouen, ce 13 janvier 1G60.

Je vis hier M. Lacoste et j'espère à son retour voir

M. de Lisle Les nouvelles de son Galant doublé ont

été reçues avec toute sorte de joie, et trop de personnes y prennent part pour ne vous en promettre qu'un seul remerciement. Je souhaiterais que nous eussions ici de nouveaux ouvrages, comme nous avons de nouveaux comédiens 3 : je me hasarderais de vous régaler de leurs réussites. Ils nous donnèrent hier le Maître étourdi 4 de Quinault, dont nos critiques condamnèrent la vraisemblance et les entretiens de la mère et de la fille. Les acteurs y réussirent assez bien, et Rosidor qui faisait le maître et Larose le valet s'acquittè-

1. Il s'agit de la fameuse querelle de Scarron et de Gilles Boileau, dont on trouvera tout le détail dans une lettre de Scarron au surintendant Fouquct (t. II des Dernières Œuvres, éd. de 1752, p. 198).

2. La traduction de Y Imitation de Pierre Corneille, dont la cinquième et dernière partie avait paru en 1656. « Je lui ai ouï dire, dit Gabriel Guéret dans sa Promenade de Saint-Cloud, je lui ai ouï dire que son Imitation lui avait plus valu que la meilleure de ses comédies, et qu'il avait reconnu par le gain considérable qu'il y a fait que Dieu n'est jamais ingrat envers ceux qui travaillent pour lui. »

3. Ce fut sans doute dans cette troupe que Pierre Corneille remarqua Mlle Marotte Beaupré, jolie personne, excellente comédienne, qu'il recommanda plus tard à l'abbé de Pure, dans une lettre datée de Rouen (avril 1662) : a Je l'avais vue ici représenter Amalasonte et en avais conçu une assez baute opinion pour en dire beaucoup de bien à M. de Guise, quand il fut question, vers la mi-carème, de la faire entrer au Marais. » Cf. Bouquet, Points obscurs..., p. 187.

4. L'Amant indiscret ou le Maître étourdi, joué pour la première fois en 1654.

rent autant bien de leur emploi qu'on le pouvait souhaiter. Si j'étais M. Quinault, j'aimerais beaucoup mieux retourner à ce genre d'écrire que de m'abaisser à la farce. Sa réputation lui doit être plus chère que son intérêt, et je ne puis concevoir que Stratonice ait besoin d'un secours si peu honnête '. Je ne doute point que vous n'ayez assez de pouvoir sur lui pour le défendre d'une surprise que sa complaisance aurait soufferte de la part de quelque comédien. Nous attendons avec impatience le succès de Slilicon, la ruine des brigues que l'on avait faites pour en diminuer l'éclat et le rétablissement de la chaleur des Bourguignons 2. Toutes les personnes d'ici prennent intérêt à sa réputation. Leurs jugements ont déjà prévenu les suffrages qu'elles attendent, et elles vous souhaitent particulièrement pour témoin de tant de choses. La relation que vous leur en ferez assurera leur jugement et me donnera occasion de me joindre à eux pour vous témoigner combien je suis et sans flatterie,

Monsieur,

Votre très humble et très obligé serviteur, De la Clairière 3.

A M. l'abbé de Pure.

Rouen, ce 18 juillet 1G60.

Après avoir demandé à l'abbé de lui envoyer encore quelques-unes de ces relations qui sont un régal pour tous les Roue/mais, M. Delacoste ajoute, faisant allusion à une pièce attendue :

Je suis persuadé que votre latin ne ressemble pas

au mien ; mais cela n'empêche pas que je n'attende avec impatience celui que vous me devez envoyer. Les illustres frères et l'incomparable Brébeuf en pensent autant que

moi

Delacoste.

1. Coquctcau ne peut faire allusion qu'à la comédie : les Coups de l'Amour et delà Fortune, jouée en 1658, après Stratonice.

-2. Cf. la Biographie, p. 25 et 26.

3. Ce Coqueteau de la Clairière était l'auteur d'un Pylade que la troupe de Molière avait joué peu de temps après son arrivée à Paris, le 23 nov. 165'J. Celte tragédie d'ailleurs n'avait guère réussi : elle n'avait eu que trois représentations.

A M. l'abbé de Pure, à Paris.

De Rouen, ce 13 novembre 1661.

M. Delacoste envoie à Vabbé un sonnet en langue espagnole sur la mort de Brébeuf.

A M. Vabbé de Pure, à Paris.

De Rouen, ce 28 novembre 1661.

.... Vous savez, Monsieur, que notre langue est aujourd'hui la plus épurée et la plus raisonnable de toutes celles cpii ne sont pas originales, s'il est permis de parler ainsi. Et c'est à cette pureté et à cette raison que nous devons les srrands, les hardis et les merveilleux sentiments de messieurs de Corneille et de Brébeuf, qui, bien loin d'être affaiblis par la pureté des paroles, recouvrent par cette épuration une nouvelle vie et une vigueur extraordinaire. Mais que vous dirai-je sur ce que vous me mandez du grand oracle du théâtre ? A ne vous rien celer, il me semble qu'il est toujours fâcheux d'être piqué, quand ce ne serait que par des mouches et des moucherons. Mais M. de Corneille ne doit point craindre l'atteinte de l'autorité de ce nombre, puisqu'elle n'est composée que de femmes et de nains. Notre oracle est un grand Hercule qui n'aura pas besoin de toutes ses forces pour détruire ces Pygmées, quand bien ils auraient pour généraux ces deux abbés qui n'approuvent

rien ' M. de Lisle me lit l'honneur de passer mardi

dernier toute la soirée avec moi. Je lui ai montré vos lettres et je vous assure qu'il est un de vos admirateurs les plus passionnés. Il vous remercie des marques que vous lui donnez de votre souvenir. Monsieur son frère est indisposé, il y a près de quinze jours : il s'est chargé de lui dire les choses que vous souhaitez que je lui fasse savoir de votre

part

Delacoste.

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