‹ Thomas Corneille, sa vie et son théâtreChapitre 35 sur 206 · Et non point deux, comme on l'a dit jusqu'ici · texte numérisé non relu

Et non point deux, comme on l'a dit jusqu'ici

Mathieu, dont nous savons seulement qu'il prit le titre de sieur d'Anville, sans doute après la mort de Pierre Corneille le fils, et qu'il mourut sans laisser d'enfants, peut-être même sans s'être marié, le 2 juillet 1702, à l'âge de quarante-cinq ans1; un second fils, François Corneille, qui était en 1683 titulaire d'un prieuré 2 et qui plus tard, avant aliéné son bénéfice, devint receveur des domaines en Flandre 3; enfin une fille, appelée Marthe, qui fit un assez brillant mariage.

Elle épousa, en janvier 1683, Louis de Martainville de Marsilly, capitaine au régiment de Varenne-Cavalerie, beaucoup plus âgé quelle, puisqu'il avait alors près de quarante-cinq ans, mais dont la famille était riche et d'excellente noblesse , ayant eu autrefois l'honneur d'être alliée aux Montmorency 4. Nous avons eu la bonne fortune de retrouver le contrat de mariage, qui

1. Dans une convention faite à cette date avec le libraire Brunet, Thomas « oblige et hypothèque spécialement cinq cents livres de rentes, qui lui appartiennent comme héritier du défunt sieur Corneille d'Anville, son fils ». Cf. Appendice, p. 347.

2. Cf. Appendice : Contrat de mariage de Marthe Corneille. François Corneille, « abbé de l'Isle », figure parmi les témoins. Nous n'avons pu lire assez exactement le nom de l'abbaye dont il était prieur.

3. Son titre exact fut : François de Corneille, écuyer, commissaire du roi, receveur général des droits attribués aux domaines de Flandre en titre d'office. (Cf. Appendice, Inventaire.) Vers 1695, ce François Corneille épousa, dans l'église de Saint-Pierre d'Ypies, Geneviève-Thérèse de Wawrans : il en eut une fille, Marguerite-Geneviève, qui devint la femme de Joseph-François-Xavier de la Tourdu-Pin, fils du vicomte de la Charce et neveu de la fameuse Philis de la Charce, l'héroïne dauphinoise. (Registres de la paroisse de N.-D. du Grand-Andely. — Ilist. de la ville des Andelys, par Brossard de Ruville, t. II, p. 338.)

4. Nous avons trouvé ces renseignements dans les Preuves de noblesse de d'Hozier, dont nous avons donné des extraits dans Y Appendice. Louis de Marsilly avait été baptisé le 27 novembre 1638 dans la paroisse Saint-Martin du lieu de Boisemont, au diocèse de Rouen. Il possédait des terres en Normandie et en Anjou. — Peut-être ce capitaine de Marsilly est-il le même qui fut blessé au siège de Grave, dans l'engagement où fut tué le lieutenant, fils de P. Corneille.

fut signé le 18 janvier devant Clément et Paviot, notaires à Paris. On peut lire à la fin de eette curieuse pièce les noms de presque tous les Corneille : Pierre, Thomas, François Corneille, Pierre Corneille le fils, sans compter Marie et Marguerite de Lempérière, mère et tante de l'épousée. Louis" de Marsilly n'avait plus son père, sa mère n'avait pu venir à Paris : il n'avait qu'un témoin, officier comme lui, quelque ancien camarade de régiment, sans doute.

Si l'on veut bien parcourir le contrat, que nous avons reproduit presque en entier dans Y Appendice, on verra qu'il n'est pas difficile de reconstruire la très simple histoire de ce mariage. Marthe est bien cloîtrée dans sa maison, elle s'y ennuie un peu entre une mère tout occupée des soins du ménage et un père toujours absorbé par son travail, elle ne serait pas fâchée de quitter cet intérieur silencieux et austère, de connaître enfin le monde; là-dessus arrive M. de Marsilly, un compatriote, qu'on a vu autrefois sans doute à Rouen, qui vient peut-être apporter des nouvelles du pays : il trouve une charmante jeune fille là où il avait laissé une enfant, il s'attache, il plaît luimême , malgré son âge un peu mûr, par sa bonne mine, sa gaieté, son brillant costume, il fait sa demande; les parents hésitent d'abord à laisser leur fille attacher sa vie à la vie errante et incertaine d'un officier, ils cèdent enfin aux prières de Marthe, séduits eux-mêmes sans doute par ce qu'il y a de flatteur dans une telle alliance On i\\(> Le chiffre de la dot; mais voilà que le capitaine en doit venir à un pénible aveu : comme tout bon officier du roi, il traîne après lui quelques dettes qu'il faudrait acquitter ; quelque propriété est grevée d'hypothèques, qu'il ne voudrait pas vendre pourtant : il voudrait recevoir en espèces une somme,

dont il pourrait disposer : 8 000 livres tout au plus. Grand émoi dans la famille des bons Corneille : on s'inquiète, on discute : peut-on sacrifier ainsi une moitié du bien de Marthe? Et c'est alors qu'intervient, comme une providence, la vieille amie de la maison, Mme du Vuault, qui est veuve, qui est riche, qui souhaite de voir heureuse l'enfant qui a grandi sous ses yeux, et qui donne ces 8 000 livres « en faveur dudit mariage et pour la bonne amitié qu'elle porte à la demoiselle future épouse ». Tout ce petit roman n'est-il pas aimable?

Corneille donnait lui-même à sa fille 14 000 livres ', tout en lui réservant « ses droits à la succession de ses père et mère, conjointement avec messieurs ses frères ». La somme était assez forte pour l'époque et il semble qu'il en ait été pour longtemps gêné : car, pour la payer, ne voulant aliéner aucun de ses immeubles, il avait été obligé d'emprunter à diverses personnes, soit à Rouen, soit à Paris2, et ces emprunts, il fallut bien plus tard les rembourser ou, en tout cas, en payer la rente. Comme le grand Corneille, Thomas consentait à se faire une vieillesse presque nécessiteuse, par dévouement paternel, pour vouloir tout à la fois assurer à ses enfants une existence honorable et leur conserver intact, et même agrandi, le patrimoine familial.

1. Dont 6 000 versées le jour même du mariage. (Le reçu, daté du 18 janvier 1G83, est signalé parmi les papiers de famille compris dans l'inventaire; Appendice.)

2. Emprunt de 5 400 livres contracté le 12 décembre 1G82 vis-à-vis de la communauté des religieuses de Saint-François et Sainte-Elisabeth, de Rouen, « laquelle somme Thomas de Corneille s'engage à employer au payement de partie du mariage de sa fille Marthe Corneille, al'fidée de M. de Marcilly ». L'acte, découvert par M. Gosselin, a été reproduit par Taschereau [Hist.de P. Corneille, II, p. 182). — Emprunt de 600 livres contracté le 25 août 1682, vis-à-vis de Romain Oursel, bourgeois de Paris (pièce inédite, citée dans Y Appendice). — Emprunt de 1 000 livres contracté le 20 mai 1686 vis-à-vis de Jean-Baptiste Boudet [Appendice).

Cette union, qu'avait tant souhaitée Marthe Corneille, ne devait pas lui être heureuse : son mari ne lui fut pas longtemps conservé. Il était devenu lieutenant des gardes du corps du roi et maréchal de camp : il fut tué le 19 septemhre 1691, dans le combat de Leuze, où le maréchal de Luxembourg- battit les troupes du prince de YValdeck. Marthe se trouva seule avec un tout jeune fils, appelé Louis comme son père, qu'elle éleva elle-même, probablement dans les environs de la Flèche, et qui suivit, lui aussi, la carrière des armes : ce fils fut plus tard capitaine de dragons dans le régiment de Guébriant, se maria en 1715 et eut deux filles : Marie-Marthe-Bernarde et Elisabeth-Geneviève, qui furent reçues toutes deux dans la maison royale de Saint-Cyr et que Fontenelle désigna, en 1757, comme ses légataires universelles1.

Le départ de Marthe dut faire un grand vide dans la maison de la rue Clos-Gcorgeot, et ce vide fut d'autant plus sensible à Thomas Corneille, que depuis quelques années il se tenait beaucoup chez lui, s'étant peu à peu retiré du monde. Nous avons vu qu'avant d'être définitivement fixé à Paris et dans les premiers temps de son séjour Thomas avait été fort recherché dans les sociétés élégantes, particulièrement dans celles où régnait encore le goût du romanesque et du précieux et qui continuaient, à leur manière, les traditions de l'Hôtel de Rambouillet. Après avoir été le protégé de la comtesse de Noailles, de la comtesse de Fiesque, de la duchesse de Montpensier, il avait été fort bien accueilli dans le salon de Mme Deshoulières qui, plus

1. Nous avons cru utile de reconstituer toute cette généalogie, les biographes ayant tous reproduit les erreurs dont sont remplis le 'Mémoire pour le sr de Lempérière contre J.-F. Corneille (1758) et le Mémoire pour le sT J.-F. Corneille (par Dreux de Radier, avocat, 1758).

jeune que Mlle de Scudéry, recueillit vers 1665 l'héritage de l'illustre Sapho : il y avait fréquenté Pellisson, Benserade, Ménage, Conrart, Fléchier, Quinault, dont il était le rival très courtois, Perrault et Charpentier, auxquels il devait plus tard se lier d'une amitié solide, le duc de la Rochefoucauld, le duc de Montausier, le duc de Saint-Aignan, le duc de Nevers ; fort apprécié, fort sfoùté sans aucun doute à cause de ses heureuses qualités, de son esprit vif et enjoué, de « cette politesse surprenante qu'il conserva jusque dans ses derniers temps, où l'âge devait l'affranchir de beaucoup d'attentions1 », pour sa mémoire merveilleuse qui lui permettait de réciter par cœur des passages entiers de ses pièces ou des ouvrages qui lui avaient plu, pour le remarquable talent qu'il avait de bien lire les vers 2.

C'est dans ce cercle, on s'en souvient, que se machinèrent toutes les cabales contre lesquelles eut à lutter Racine depuis Andromaque jusqu'à Phèdre. Disons à la louange de Thomas Corneille que, quoiqu'il eût personnellement peu de sympathie pour le jeune et glorieux poète , il ne consentit jamais à se laisser opposer à lui et à jouer le rôle d'un Leclerc et d'un Praclon. Il n'eut d'ailleurs qu'à se louer de cette réserve, puisqu'il y gagna d'être également estimé dans les deux camps : nous voyons en effet que le prince de Condé, partisan déclaré de Racine, le recevait chez lui, lui demandait de faire des lectures de ses pièces, avant

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