‹ Thomas Corneille, sa vie et son théâtreChapitre 36 sur 206 · Niceron, Mémoires, t. XXIII · texte numérisé non relu

Niceron, Mémoires, t. XXIII

2. On sait que ce talent manquait tout à fait à son frère et l'on connaît sans doute l'anecdote rapportée par Guill.-Th. Raynal [Anecd. litt., 1750, II, 4) : « Pierre Corneille reprochait un jour à Boisrobert qu'il avait mal parlé d'une de ses pièces étant sur le théâtre : « Comment pourrais-je avoir mal parlé de vos vers sur le « théâtre, lui dit Boisrobert, les ayant trouvés admirables dans le « temps que vous les barbouilliez en ma présence ? »

qu'elles fussent représentées, et ne lui ménageait pas ses éloges1. Le eointe de la Serre aussi recherchait sa compagnie et l'attirait le plus qu'il pouvait dans sa maison. Il le consultait sur les ouvrages nouveaux et faisait le plus grand cas de son jugement. Le poète De Prade, dont Molière joua en 1666 une pièce assez plate, Arsace, roi des Partîtes, se vantait, en publiant sa tragédie, d'avoir obtenu chez M. de la Serre le suffrage de Corneille le Jeune, « qui avait même relu à loisir quelques endroits de cet ouvrage, dont il avait été touché ».

Mais, l'âge lui venant, Thomas commença à se dégager peu à peu de toutes ces attaches : il s'éloigna avec quelque lassitude de ces réunions mondaines où il faut toujours faire effort pour plaire, même quand on a naturellement l'esprit vif et le caractère aimable ; aussi bien jugeait-il avec raison que sa réputation désormais établie n'avait plus besoin de ces hautes recommandations qu'il avait recherchées dans ses débuts. Il se tint de plus en plus renfermé dans un petit cercle d'amis intimes, qui étaient aussi ceux de son frère et au milieu desquels il se sentait tout à fait à l'aise : c'étaient Tallemant, conseiller au Parlement, et l'abbé Tallemant, son (ils, qui fut plus tard académicien, le père la Rue, professeur de rhétorique au collège Louis-le-Grand, Jacques du Buisson, commissaire à la Monnaie, qui (Hait depuis longtemps très attaché à la famille Corneille et auprès duquel Pierre était venu se loger, dans la rue d'Argenteuil, Lucas de Rouen, « connu, dit Boursault, pour habile homme de tout ce qu'il y a d'habiles gens à l'Académie »,

1. Nous savons par exemple que la Mort d'Achille fut lue dans le salon de M. le Prince, qui jugea cette tragédie beaucoup plus favorablement qu'elle ne méritait.

enfin Boursault lui-même, l'aimable et spirituel Boursault, à qui Pierre et Thomas témoignèrent toujours une affection toute particulière : on sait que le Grand Corneille l'appelait son fils et « l'honorait de ses avis et de son approbation dans tout ce qu'il faisait paraître sur la scène ! » ; on sait aussi avec quelle vivacité il défendit, en pleine Académie, sa tragédie de Germanicus*. Il paraît que plus tard, vers la fin du siècle, Thomas voulut le faire recevoir dans cette compagnie ; « comme Boursault alléguait toujours son ignorance et lui demandait de bonne foi ce que ferait l'Académie d'un sujet non lettré, qui ne savait ni latin ni grec : « Il n'est pas question , lui répondit Corneille le Jeune, d'une Académie grecque ou latine, mais d'une Académie française ; et qui sait mieux le français que vous ?» A ces noms ne manquons pas de joindre celui de Donneau de Visé, qui de tous les amis fut peut-être le plus intime.

C'est au milieu de ce petit groupe qu'on aime à se représenter Thomas Corneille, s'abandonnant à la douceur des entretiens familiers, faisant valoir les charmantes qualités de son esprit et de son cœur, un bon sourire éclairant sa physionomie fine et sympathique. Nous savons par divers témoignages qu'il fut le modèle des amis, comme il était le modèle des pères, des époux et des frères. Bienveillant, même à l'excès, toujours empressé à louer les mérites des autres, comme à excuser leurs défauts, il eut, durant tout le cours de sa longue existence, le rare talent de ne se pas faire un seul ennemi. Après sa mort, en recevant à l'Aca-

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