‹ Thomas Corneille, sa vie et son théâtreChapitre 54 sur 206 · LES TRAGEDIES · texte numérisé non relu

LES TRAGEDIES

Thomas Corneille est surtout connu comme poète tragique. Que ses tragédies soient vraiment la partie la plus intéressante de son œuvre dramatique, c'est ce que nous nous permettons de mettre en doute, et nous aurons plus tard l'occasion de nous expliquer sur ce point. Il n'en est pas moins vrai qu'il s'est exercé dans ce genre pendant plus de quinze années, dans le temps même où il semblait que son talent ét;iit arrivé à sa pleine maturité, et qu'il y a obtenu beaucoup de succès honorables et quelques-uns retentissants. Nous ne pouvons donc nous dispenser d'étudier d'un peu près les plus importants de ces ouvrages. Dans quelques-uns, qui ne sont pas les plus célèbres, nous trouverons (lassez grandes beautés qu'il serait injuste d'oublier; d'autres, dont la valeur Littéraire est médiocre, ont du moins cela de curieux qu'ils nous font assez bien connaître les goûts du public auquel ils ont plu.

De 1656 à 1678, Thomas Corneille n'a pas fait représenter moins de seize tragédies '. Ces tragédies ont bien des défauts communs, qui sont la lenteur de l'action, les répétitions sans fin, l'irritant verbiage, la faiblesse ou l'obscurité du style : mais il semble bien qu'elles n'aient pas été faites toutes d'après la même méthode; pour prendre les exemples les plus significatifs, il y a bien de la différence entre Timocrate et la Mort d'Annibal, et de même la Mort d 'Annibal ne ressemble pas trop a Ariane.

Dans le commencement, Thomas Corneille paraît avoir subi tour à tour l'influence de la littérature romanesque et l'influence de son frère : dans les dernières années, c'est la manière de Racine qu'il essaye visiblement d'attraper.

On aimerait à croire qu'il s'est élevé de lui-même, par réflexion et par principes, à une conception plus haute de son art et qu'il y a ainsi une suite logique dans les progrès de son talent. Malheureusement on ne peut guère garder cette illusion, si l'on regarde dans quel ordre ces pièces se suivent. De 1656 a 1672, il s'exerce tour à tour dans le genre romanesque et dans le genre historique, allant de l'un a l'autre suivant l'occasion : très romanesque en 1656 et en 1657 [Timocrate et Bérénice), beaucoup moins au lendemain des Précieuses Ridicules ; cornélien surtout dans les années où le Grand Corneille n'écrit rien pour le théâtre (1660-1661, Stilicon et Camma; 1668-1669, Laodice et la Mort d'Annibal), comme s'il voulait se charger de suppléer son aîné. Si, en 1672, il prend

1. Nous ne comptons pas Bradamante, qui fut jouée en 1695, mais qui, nous l'avons dit, avait été écrite longtemps auparavant. C'est une œuvre assez misérable qui réussit peu et que Corneille n'aurait pas mal fait de laisser périr.

LES TRAGÉDIES. H>r>

Racine pour modèle dans son Ariane, c'est que c'esl alors le temps de la plus grande laveur de Racine: et, comme pour bien prouver que sa conversion n'est pas bien sincère, il donne l'année suivante la Mort d'Achille, qui est peut-être la plus romanesque et la plus fausse de ses tragédies. Si, en 1678, il tente encore, dans le Comte d'Essex, de s'assimiler les procédés de son rival, c'est que ce rival a fait alors sa retraite et qu'il peut espérer de prendre sa place. Arrivera propos, s'accommoder au goût du jour, voilà donc toute sa méthode. Cette méthode lui a réussi, nous l'avons vu, comme elle réussira toujours; mais il est naturel qu'avant toujours suivi la mode, il n'ait obtenu qu'une réputation passagère comme elle : ainsi se trouvent expliqués l'éclat et la fragilité de ses succès.

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