Timocrate, III, iv
combat naval : ce fidèle lieutenant, qui n'a pas été mis au courant du stratagème, s'indigne de voir un sujet prendre le nom de son roi. « Eh quoi! s'écrie-t-il,
... un traître, un imposteur, S'ose dire vaincu sous le nom du vainqueur!
On rapporte l'incident à la reine. Timocrate se trouble malgré son aplomb et, lassé de jouer depuis si longtemps son double personnage, il avoue la vérité, et voilà encore un beau coup de théâtre!
Pour rendre plus intelligible toute cette histoire, nous avons supposé connus le vrai nom et le vrai titre de Cléomène. Mais il faut bien remarquer qu'à la représentation le public était trompé lui aussi. Le héros joue son rôle jusqu'à la fin du quatrième acte, sans se trahir un seul instant : il n'a point de confident à qui il fasse part de ses impressions véritables : c'est à peine si de temps en temps il risque une phrase à double entente. Ce n'était qu'après son aveu que le spectateur pouvait faire un retour sur sa conduite précédente, et s'expliquer ses disparitions, ses allures mystérieuses, le singulier conseil qu'il avait donné dans l'assemblée.
Tout le monde admira l'art avec lequel le poète avait entretenu un si long temps l'erreur du public : les gens simples jouirent bonnement de leur surprise et les esprits subtils furent contents d'avoir deviné ce secret avant qu'il eût été révélé. « Je me souviendrai toujours, dit Thomas Corneille au duc de Guise en lui dédiant sa pièce, je me souviendrai toujours avec admiration de cette merveilleuse vivacité qui vous fit découvrir d'abord les intérêts les plus cachés de Cléomène et développer dès ses premiers sentiments le secret d'un nœud qui, pendant quatre actes, a laissé Timocrate inconnu à tout le monde. »
Nous savons donc tous maintenant qui est Cléomène. Mais que va-t-il devenir? On voit avec quelle habileté l'intérêt est soutenu jusqu'à la fin.
La reine est dans le plus grand embarras du monde. D'un côté, elle aime Cléomène pour les services qu'il a rendus autrefois à Argos ; de plus, elle s'est engagée par serment à lui donner sa fille, lorsqu'il est venu annoncer qu'il allait lui livrer Timocrate. Et ne le lui a-t-il pas livré en effet, puisque Timocrate est maintenant entre ses mains? ■ — Mais, d'un autre côté, elle a juré aussi que, si le roi de Crète tombait en son pouvoir, elle l'immolerait aux mânes de son époux. Balancée entre ces deux obligations contraires, elle hésite, elle se désole, et son désespoir se traduit en une suite d'antithèses ingénieuses :
0 devoir, ô vengeance, ô serment téméraire! N'ai-je engagé le ciel à servir ma colère Que pour lui voir offrir à mon cœur alarmé Timocrate haï dans Cléomène aimé?...
Puis-je donner la mort à qui je dois ma fille ? Ou, si je suis contrainte à ce funeste effort, Puis-je donner ma fille à qui je dois la mort?... Je n'ai point d'ennemi si je me donne un gendre, Et, malgré mon courroux par ma haine affermi, Je ne le puis choisir que dans mon ennemi. O trop sensible coup d'une rigueur extrême ! J'aime ce que je perds et je perds ce que j'aime '.
Il faut cependant prendre un parti. La reine se décide à tenir l'un après l'autre les deux serments qu'elle a faits : elle donnera à Timocrate la main de sa fille et, aussitôt après le mariage, elle le fera mettre à mort. Le tendre Timocrate se félicite d'acheter au prix de la vie I hymen après lequel il soupire depuis longtemps : il sera heureux de mourir époux d'Eriphile.