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Timocrate, V, v

126 THOMAS CORNKILLE.

Tout le monde admire la résignation de ce trop pariait amant. Personne n'en est plus touché que le prince Nicandre : on se rappelle que, pendant le combat, il avait été rendu à la liberté par Timocrate, qui l'avait pris de sa main; il ne veut pas se montrer moins généreux que son rival et, pour le sauver, il prend le parti d'ouvrir les portes de la ville aux Cretois, qui attendaient toujours dans le port les ordres de leur roi. En un instant, ceux-ci sont maîtres d'Argos et Trasile délivré vient annoncer à Timocrate qu'il a une couronne de plus. Mais notre héros est trop galant pour déposséder la reine : « Reprenez, lui dit-il, votre empire, je mets mon propre sceptre à vos pieds ». — « Non, non, lui répond la reine : si vous me rendiez la royauté, je serais obligée de vous faire mourir; si je deviens votre sujette, je suis affranchie du serment que j'avais fait comme reine d'Argos. »

Grâce à cette distinction un peu subtile, tout s'arrange : Timocrate devient maître des deux Etats , il épouse Eriphile, et ainsi se termine cette tragédie, qui pourrait aussi bien s'appeler une comédie, si l'artifice du faux Cléomènc n'avait pas coûté la vie à deux malheureux rois et à un bon nombre de soldats argiens et crétois, innocentes et obscures victimes de la galanterie de leur souverain.

Voilà la pièce qui obtint le plus grand succès du siècle, qui effaça, dans le temps qu'elle parut, la gloire du Cid et de Cinna et que les comédiens se lassèrent de jouer avant que le public se fût lassé de l'entendre.

Personne ne s'avisa de penser que la donnée n'en était guère acceptable et que Timocrate aurait bien pu ne pas tant compliquer les choses si, après avoir gagné le cœur de la princesse, il s'était fait connaître sous son vrai nom. Personne non plus ne remarqua ce qu'il

y avait de faux et de convenu dans les caractères, comme les personnages étaient peu humains, sans réussir cependant à toucher au sublime ; comme, généreux sans effort, inconsciemment, obstinément, sans retenue, ils se trouvaient ainsi, non pas au-dessus, mais simplement en dehors de la nature. Les romans avaient accoutumé le public à ces invraisemblances, tout cet artificiel lui plaisait : Timocratc offrant sa vie, la reine quittant sa couronne, Nicandre renonçant à son amour et trahissant sa patrie par excès de délicatesse, répondaient parfaitement à l'idéal d'héroïsme banal que cette société s'était formé.

Thomas Corneille n'avait pris à La Calprenède que le sujet de Timocrate : lui-même en avait imaginé les incidents et la conduite. La tragédie de Bérénice, qui parut l'année suivante, ne lui coûta rien à inventer : il la trouva toute faite dans le Grand Cyrus et n'eut que la peine de la découper en scènes et de la mettre en vers1.

Dans le douzième volume de cet interminable roman, Mlle de Seudéry fait raconter à un de ses personnages l'histoire de Sésostris et de Timarète. Dans le fond de l'Egypte, sur les bords du Nil, Sésostris et Timarète ont grandi ensemble, élevés par des bergers. Timarète est belle, Sésostris est brave : l'amour naît peu à peu dans ces cœurs innocents. Sésostris sauve un jour la jeune fille qu'un crocodile poursuivait; pour célébrer cet exploit, on donne dans le village une fête champêtre : vers le soir, au moment où finissent les réjouissances, le jeune héros s'approche de Timarète et lui fait ingénument l'aveu de sa tendresse; Timarète ne

1. Du Rycr avait fait jouer eu 1*135 une Bérénice en prose, qui n'eut guère «le succès et dont la lecture est fo rt rebutante : quoi qu'en aient dit les frères Parfaict (VIII. p. 198), il n'y a qu'une très vague ressemblance entre les deux pièces et il ne semble même pas que Th. Corneille ait connu l'ouvrage de son devancier.

comprend pas trop ce qu'il lui dit, mais elle lui répond qu'elle consent à l'aimer aussi, quoiqu'elle ne sache pas bien ce que c'est que d'aimer. La scène est vraiment charmante et on ne peut s'empêcher, en la lisant, de songer à Paul et Virginie.

Le bonheur des deux jeunes gens est bien vite troublé : la nouvelle arrive que Sésostris n'est pas le fils d'un berger, mais bien le fils du roi d'Egypte ; on l'appelle à la cour et il lui faut quitter Timarète. Les grandeurs le tentent si peu qu'il ne songe qu'à se dérober à sa trop brillante fortune : il propose ii la bergère de fuir avec lui au fond d'un désert. « Ce que vous me dites, répond Timarète, est infiniment obligeant ; mais après tout, seigneur, comme votre gloire ni la mienne ne souffrent pas que j'écoute cette proposition, je dois vous remercier de me l'avoir faite, mais je ne dois pas l'accepter1. » — « Il ne faut pas qu'on puisse dire, ajoute-t-elle, que l'amour d'une fille comme moi vous ait tenu éloigné du trône qui vous est dû. »

Sésostris part donc pour la cour, il y est reçu avec de grands honneurs; mais peu de temps après sa venue, le roi découvre qu'il n'a jamais eu de fils, qu'il n'a qu'une fille et que cette fille est Timarète. Timarète est mandée à son tour et Sésostris, que le roi voudrait pourtant retenir, reprend le chemin de son village, pour ne pas être exposé à voir tous les jours celle qu'il aime, et qu'il n'a plus le droit d'aimer, puisqu'elle est princesse et qu'il est sujet. Timarète, qui l'avait quitté avec tant de dignité, quand on le croyait fils de roi, le console, maintenant qu'il n'est plus rien, de la façon la plus tendre et la plus délicate. « Je ne peux pas, lui dit-elle, vous avoir jamais pour époux ; mais ce que je veux que vous comp-

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