‹ Thomas Corneille, sa vie et son théâtreChapitre 65 sur 206 · Cf. particulièrement son Dialogue tics héros de romans · texte numérisé non relu

Cf. particulièrement son Dialogue tics héros de romans

3. Disons en passant que le sujet &' Antiochus (166G) est tout à fait

nous ne découvrons rien de nouveau : ce sont éternellement les mêmes situations et les mêmes personnages, et si l'on a le couragfé de lire YAtnalasonte de Ouinault, ou le Tigrane de l'abbé Boyer, ou le Trasibule de Montfleury, on retrouvera là aussi les mêmes procédés et les mêmes caractères, et l'on pourra conclure qu'il n'y a pas eu, au xvii'' siècle, trente ou même dix tragédies romanesques, mais qu'à dire le vrai, il n'y en a eu qu'une.

Le fond de l'intrigue c'est presque toujours une substitution d'enfant suivie d'une reconnaissance. Le héros est ordinairement un jeune capitaine qui s'est déjà illustré par maint exploit : il aime sans espoir la fille de son roi et se préparc à s'éloigner pour toujours, quand un billet retrouvé par miracle fait reconnaître en lui l'héritier légitime du trône et lui permet ainsi d'épouser sa maîtresse. Nous avons déjà vu dans Bérénice un prince qui change de situation quatre fois en un jour; dans la tragédie de Darius, le véritable Darius se cache sous le nom de Codoman; dans la tragédie de Pyrrhus, le jeune Pyrrhus croit s'appeler Ilippias et être le fds d'un sujet, tandis qu'Hîppias croit être le prince Pyrrhus i. Ajoutez à ce très simple artifice les déclarations mal comprises, les histoires de portraits qu'on substitue l'un à l'autre et qui font naître des erreurs, « les jalousies conçues sur de fausses apparences, comme dit Madelon, et les rivaux qui se jettent à la traverse d'une inclination établie », tout l'éternel fond des romans, et il faudra bien que les

le même que celui de la Stratonicc de Quiuault (1660) ; il y a aussi quelque ressemblance entre Thcodat (1672) et Y Amalasonte du même Quinault (1658).

1. On ne trouve pas autre chose dans la Bérénice de Du Ryer, dans Agrippa ou le Faux Tiberinus, dans le Feint Alcibiade, dans Y Astrale de Quinault.

quatre premiers actes soient remplis. Quant au cinquième, il est régulièrement occupé par l'inévitable sédition qui doit précipiter le dénouement : dans les pays un peu légendaires où nous sommes transportés, les peuples sont toujours tout prêts à se mettre en révolte; le moindre incident, une fausse nouvelle suffisent à rassembler autour du palais une foule irritée : un amant rebuté de la princesse se met, pour se venger, à la tète des rebelles, les portes du palais vont être forcées et le roi commence à n'être plus très rassuré, quand, à la tète de quelques soldats fidèles, le jeune prince longtemps méconnu accourt pour faire tète à l'orage. 11 revient, deux scènes après, annoncer d un air modeste (pie tout est rentré dans Tordre et le roi enchanté lui offre sa couronne, qu'il se fait un devoir de refuser, trop heureux d'avoir sauvé la princesse et davoir mérité sa main. Il v a une sédition dans Darius, il y en a une dans Pyrrhus, une autre dans Persée et Démétrius, il y en a deux dans Théodat. Ne fallait-il pas qu'il v eût à la fin un peu de sang versé pour que ces pièces si peu tragiques pussent s'appeler des tragédies *?

Quant aux personnages qui s'agitent au milieu de ces incidents si peu variés, on eu compterait quatre ou cinq tout au plus, et qui ne changent pas davantage. C'est d'abord la princesse généreuse, fière et sensible, qui parle toujours de sa « gloire » et qui cependant laisse prendre son cœur, comme une simple mortelle,

1. « Le poème tragique, dit La Bruyère vous '-'rie le cœur dès

son commencemenl vous mène par les larmes, par les sanglots,

pai' l'horreur jusqu'à la catastrophe. Ce n'esl donc pas un tissu de jolis sentiments, de déclarations tendres, d'entretiens galants,... suivi, à la vérité, d'une dernière scène "à les mutins n'entendenl aucune raison, et où, pour la bienséance, il y a en tin da -anj,'- répandu, et quelque malheureux à qui il en coûte la vie. » [Des ouvrages de V esprit, LI.)

a condition qu'on l'assiège dans les règles. Elle connaît par cœur sa carte du Tendre et ne saurait permettre à son amant de brûler une seule étape; mais quand, par sincérité, respect et grand cœur, il est arrivé à forcer son estime, il ne lui est pas trop difficile « de /'accoutumer au discours de sa passion et de tirer d'elle cet aveu qui luit tant de peine », comme dit encore Madelon. Ecoutez Statira dans la tragédie de Darius l :

Je sais que de mon sang la dignité suprême

Me devait assurer l'empire de moi-même,

Et, domptant d'un beau feu les charmes trop puissants,

Dégager ma raison du trouble de mes sens;

Mais, quoi que l'on oppose à de si douces flammes,

Les belles passions cherchent les belles âmes

L'image qu'on s'en forme et pompeuse et brillante

Vous arrache aussitôt une estime innocente;

Elle flatte, on s'y plaît; elle émeut, on consent;

On croit qu'elle est toujours ce qu'elle est en naissant,

Et, lorsque de l'amour, que cette erreur déguise,

Par son inquiétude on connaît la surprise,

Le cœur s'en est déjà si bien laissé charmer,

Qu'il n'est plus en état de refuser d'aimer.

Dans toutes ces tragédies, il n'est pas une héroïne qui ne vienne au premier acte faire une semblable confession2. Cet amour, si éloigné de la nature, qui marche

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