Histoire du Théâtre Français, VIII, p
2. 11 serait intéressant de rapprocher de ce passage le curieux Prologue des Adelphes : on remarquerait que les auteurs dramatiques de la première moitié du xvne siècle avaient sur ce point les mêmes sentiments que les latins de l'époque de Térence : ils copiaient ouvertement les Espagnols, de même que les Romains avaient copié les Grecs; mais les uns et les autres se faisaient scrupule de reprendre un sujet qu'un compatriote avait déjà traité, estimant que le premier imitateur d'une pièce étrangère en était devenu le maître, par droit de conquête.
Searron n'eut donc rien à lui reprocher que son succès. Il se moqua assez finement des « belles dames » qui avaient trop ouvertement témoigné leur sympathie à Thomas Corneille et attaqué un peu trop vivement sa propre pièce. « Elles ont tenu ruelle, dit-il dans la Dédicace de ses Généreux Ennemis ', pour étouffer, dès sa naissance, ma pauvre comédie. Quelques-unes, plus partiales, ont porté contre elle des l'actums par les maisons, comme on fait en sollicitant un procès, et l'ont comparée, d'une grâce sans seconde, à de la moutarde mêlée à de la crème; mais les comparaisons nobles et riches ne sont pas défendues; et quand, par plusieurs autres de la même force, on aurait perdu de réputation ma comédie, l'applaudissement qu'elle a eu de la cour et de la ville lui en aurait plus rendu que ne lui en aurait pu ôter une conjuration de précieuses. » C'est en faveur du jeune Corneille et non de Boisrobert que ces « belles dames » prenaient tant de peine : il n'en faut point douter. Boisrobert, on le sait, recherchait peu la société des dames ; ses protecteurs, à lui, étaient quelques grands personnages qu'il divertissait par ses bouffonneries, entre autres ce prince d'IIarcourt qui menaça du bâton les comédiens du Marais, s'ils jouaient la comédie de Scarron avant que celle de l'abbé eût été représentée à Il Intel de Bourgogne.
11 faut donc croire que, dès ce temps, Thomas était très répandu dans la société des précieuses. Une tradition, dont nous n'avons pu découvrir l'origine, rapporte «pie son frère l'avait présenté à l'Hôtel de Rambouillet, en 1 li'iT, sans doute, à l'époque de ses premiers débuts : quand l'Hôtel eut ferme, ou à peu près, ses
1. L'Ecolier de Salamanque ou les Généreux Ennemis, tragi-comédie dédiée à son A. R. Mademoiselle.
portes, quand une suite de deuils cruels, son âge, le mauvais état de sa santé et aussi le mariage de sa fille eurent déterminé la marquise à renoncer au monde et à ne plus recevoir chez elle qu'un petit nombre -d'amis, le jeune poète avait régulièrement fréquenté, chaque fois qu'il était venu à Paris, dans les cercles de beaux esprits qui s'étaient partagé l'héritage d'Arthénice et où il sentait bien, en habile homme qu'il était, qu'il trouverait les plus solides appuis. Il était fait pour briller dans ces réunions, où le caractère enjoué, l'esprit ingénieux et le talent facile étaient estimés autant que le génie : il prit part assurément à ces discussions de morale amoureuse, où il avait l'esprit assez subtil pour trouver « le fin du fin » ; sans doute aussi il composa des madrigaux, des lettres galantes et fabriqua des bouts-rimés. On n'a qu'à lire la dédicace des Illustres Ennemis et aussi celle de Bérénice (1658) pour voir comme il savait, quand il voulait, attraper le beau langage et « pousser, comme il fallait, le doucereux, le tendre et l'enjoué ». Ces dédicaces sont adressées à la comtesse de Fiesque et à la comtesse de Noailles, dame d'atours de la reine, toutes deux précieuses déclarées, qui comptaient parmi les plus chaudes amies de Pierre Corneille et qui avaient reporté sur Thomas une bonne part de leur sympathie. « Les vers, dit Somaize de l'une d'elles, plaisent infiniment à Noziane (la comtesse de Noailles), mais elle ne les saurait souffrir, s'ils ne sont tout à fait beaux, et c'est par cette raison qu'elle protège les deux Cléocrite (Corneille), qui ne font rien que d'achevé, et qui, dans la composition des jeux du cirque , surpassent tous les auteurs qui ont jamais écrit \ » Cette liaison de Thomas Corneille avec quel-
1. Deuxième Dictionnaire des Précieuses (édition Livct, I, p. 290).
ques-unes des précieuses les plus en vue est très importante à noter, d'abord parce rpie ces compagnies exercèrent sur la direction de son talent une influence que nous aurons bientôt l'occasion de constater et, en second lien, parce que ces puissantes amitiés peuvent en partie expliquer la continuité et l'éclat de ses succès. Entre beaucoup de défauts, les précieuses avaient du moins cette qualité d'être fortement attachées à leurs amis : elles mettaient leur orgueil à faire réussir les œuvres auxquelles elles avaient les premières accordé leurs suffrages, et Thomas fut largement payé des quelques concessions qu'il put leur faire par le zèle avec lequel elles s'employèrent toujours en sa faveur.
Le succès des Illustres Ennemis était à peine épuisé, que Thomas Corneille donnait à la troupe de l'Hôtel une nouvelle comédie : le Geôlier de soi-même (1G55) : cette fois encore il se rencontrait avec Scarron qui avait fait jouer sur le théâtre du Marais un Gardien de soi-même, également imité de Caldcron. Sa pièce fut jugée la meilleure, et il se trouve qu'en effet c'est un de ses meilleurs ouvrages : l'irrésistible Jodelct y tenait d'ailleurs un rôle important, fait exprès pour lui; il y fut si amusant que le public donna son nom à la comédie. Jusqu'à la fin du xvmc siècle (car le succès en fut inépuisable) ', le Geôlier de soi-même ne s'appela plus que Jodelct Prince.
1. Nous voyons dans le llr^islre de Lagrange que Jodelct Prince est très souvent joué par la troupe de Molière, en 105',), 1060, 1661, 1662. Il fait encorne de belle* receltes en 1685. Cf. llist. du Th. Fr. des frères Parfaict, t. VIII, p. 120, note a.