‹ Thomas Corneille, sa vie et son théâtreChapitre 81 sur 206 · Parnasse français, p · texte numérisé non relu

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théâtre du xviic siècle il n'y a peut-être pus de tragédie où l'action soit jdIus vive et plus pressée, où les coups de surprise soient plus nombreux et plus saisissants. Il faut dire de plus que le personnage de Camma est très conforme à l'image que Plutarque avait tracée de cette femme illustre et que, s'il y a bien de l'extraordimiire dans cette aventure, c'est de l'extraordinaire vrai. Le poète n'a presque rien eu à inventer, et c'est l'histoire même qui lui a fourni un de ses plus beaux caractères.

Cette reine de Galatie qui se jura de punir de ses mains le meurtrier de son époux, qui, seule et sans appui, en face de son ennemi tout-puissant, frappa coup sur coup par le fer et par le poison, et fit avec joie le sacrifice de sa vie pour être plus sûre de sa vengeance, toute l'antiquité lavait connue, l'avait mise au rang- de ses héroïnes, à côté de Damocrita la Lacédémonienne, de Polvcrita de Naxos ou d'Eponine, femme de Sabînus, et Thomas Corneille n'avait pas besoin d'embellir son modèle, pour en faire une digne sœur des Emilie et des Sophonisbe !.

Ce qu'il faut regretter, c'est que le stvle ne soit pas à la hauteur des situations, et c'est là le défaut commun de toutes les pièces dont nous venons de parler. Les vers bien frappés n'y manquent pas, mais ils sont perdus et comme noyés dans des développements interminables, et quelle admiration peut exciter une grandeur d'âme qui s'exprime si lâchement?

La fermeté du langage qui répond it la noblesse des pensées, l'inspiration, le ton héroïque, et ce souille puissant (pie l'on sent courir dans tous les chefs-d'œuvre

1. Le sujet a été repris en <<• siècle : le poète italien Joseph Montanelli a composé pour Mme Ristori une tragédie de Camma qui a

été représentée pour la première fois à Paris le 23 avril 1857.

Iu2 THOMAS CORNEILLE.

cornéliens, notre poète ne les a peut-être rencontrés qu'une lois, et c'est dans la Mort d'Annibal.

Poursuivi par la haine des Romains, Annibal s'est réfugié à la cour de Prusias, roi de Bithynie : sa fille Élise lui est seule restée fidèle et l'a accompagné dans son exil. Trois prétendants recherchent la main de la jeune fille : Prusias, son fils Nicomède cl Attale, prince de Pergame. Mais l'ambassadeur romain Flaminius, qui es1 venu à la cour de Bithynie réclamer Annibal, prétend choisir lui-même le mari d'Elise : il ne veut pas (pic l'irréconciliable ennemi de Home ail un gendre trop puissant. Pour obtenir de lui la jeune Carthaginoise, Prusias lui promet de lui livrer Annibal. 11 le livre en effet; mais le vieillard ne se rend point sans résistance et même, avec l'aide de Nicomède el d' Attale, il réussit à échapper aux Romains; par malheur, dans un moment où il se croyait perdu, il a lui du poison et il ne reparaît que pour mourir. Il se trouve ([ne dans la mêlée Prusias a été tin'' Nicomède deviënl doue roi, il épousera Elise.

C'était un dessein assez, hardi que d'aller faire parler, après Pierre Corneille, Nicomède et Flaminius, et il faut reconnaître que ces deux personnages sont ici bien rapetisses : Flaminius n'est qu'un fourbe et sa politique n'est le plus souvenl que de l'astuce vulgaire; Nicomède est l'amoureux le plus insignifiant. Huant à Prusias, c'est un vieux galant Tort méprisable, plus poltron encore que passionné et qui ne craint pas de descendre jusqu'aux plus mesquins artifices '. Tout

1. Pour savoir si Elise n'aime pas son lits Nicomède, il feint de vouloir le lui donner pour époux. On sait que le Mithridate de Racine recourt à la même ruse : Mithridate est de 1673, la Mort d'Annibal de 1669; Racine ne se serait-il pas souvenu de celle scène? Th. Corneille lui-même ne se serait-il pas souvenu de l'Avare?

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notre intérêt son va vers Elise et vers Annibal, qui paraissent encore pins grands au milieu de tant de bassesses.

Thomas Corneille a prêté un langage digne de lui à l'illustre général de Carthage. Dans cette petite cour, où il est venu mendier un asile, Annibal n'a rien perdu de son énergie ni de sa fierté : c'est bien là le conseiller d'Antiochus, le maître de Nicomède, le robuste vieillard acharné dans sa haine, presque aussi redoutable dans son exil qu'à la tète de son armée, « celui dont les Romains n'osaient même pas attendre la mort ».

« Moi », dit-il,

Je haïs les Romains même avant que de naître; A peine au jour encore j'avais ouvert les yeux, Que j'en jurai la perte en présence des dieux. A ces nobles serments j'ai sans réserve aucune Immolé biens, honneurs, repos, gloire, fortune; J'ai vu, sans démentir ce que j'avais promis, Et ma patrie ingrate, et les dieux ennemis

Et s'adressant au jeune prince Nicomède qui lui offre son secours :

Vous avez le cœur grand, ferme, résolu, chaud, Prompt, hardi; cependant c'est un roi qu'il me faut, Un puissant allié qui, brûlant de me suivre, Se serve des moments qui me restent à vivre; Je n'en ai point à perdre M...

Si Flaminius essaye de le railler sur ses projets de vengeance, il lui répond avec une hauteur vraiment héroïque. « Le gendre que vous cherchez, lui dit le Romain, vous apprendra sans doute l'art de ne pas être vaincu ! »

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