‹ Thomas Corneille, sa vie et son théâtreChapitre 85 sur 206 · III, v · texte numérisé non relu

III, v

LES TRAGEDIES CORNELIENNES. 167

Sans vous, de l'amour seul j'écouterais la flamme, Le trône n'aurait rien qui partageât mon Ame, Au lieu que, l'un et l'autre attirant tous mes vœux, Sans céder à pas un je cède à tous les deux. 0 désirs de grandeur, fiers mouvements de gloire, Amour, Rome, Annibal, qui de vous dois-je croire? Qui de vous dans mon cœur doit enfin l'emporter 1?

Il faut regretter que Thomas ait mis ces beaux vers dans la bouche d'un misérable monarque, qu'il nous montre dans tout le reste de la pièce dégradé par son amour sénile et avili par la peur. Mais on doit reconnaître que Pierre Corneille n'aurait pas mieux dit.

Si l'on songe que la Mort d' Annibal est de 1CG9 et qu'à cette époque le Grand Corneille, découragé par l'échec f¥ Attila, ne travaillait pour son compte à aucun ouvrage dramatique, on est tenté de supposer que, séduit par le sujet que traitait son frère, il prit plaisir à composer pour lui quelques vers, heureux de se prouver à lui-même que son génie n'avait pas vieilli. Mais en somme nous n'avons pas de preuve certaine pour appuyer une telle hypothèse, et ce serait vraiment être injuste pour Thomas Corneille que d'attribuer à son frère les beaux vers qu'on peut relever dans ses tragédies. Il vaut mieux admettre qu'heureusement inspiré par un beau sujet, excité par le souvenir de Nicomède, il réussit pour une fois à s'approcher de son modèle.

On a sans doute remarqué que le principal personnage de cette tragédie a été inventé par le poète, que le mariage d'Elise avec Nicomède est par suite une pure fiction, et que Prusias meurt beaucoup trop tôt. Le Grand Corneille aurait sans doute hésité à prendre de telles libertés. Mais qu'importe (pie l'histoire ne

l. IV, iv.

soit pas respectée dans ses détails, si elle l'est dans ses grandes lignes, et que les événements soient un peu arrangés, si l'idée morale en ressort plus générale et plus haute? Ici, comme dans Nicomède, ce qu'il fallait surtout mettre en lumière, c'était la passion de l'indépendance s'entretenant dans les belles âmes au sein d'un monde déjà conquis, le dernier effort de l'héroïsme individuel contre un mouvement invincible, et comment, dans cette lutte inutile, un cœur héroïque et sûr de lui « pouvait encore braver l'orgueilleuse masse de la puissance romaine, lors même qu'il en était accablé1 ». En peignant, comme dans Stilicon ou dans Maximian, une de ces cours du Bas-Empire où le pouvoir souverain excitait d'autant plus de convoitises que chacun pouvait y être porté par un coup de fortune; en nous présentant, comme dans Laodice, le tableau d'une de ces cours orientales, sanglantes et corrompues, où les liens de la famille n'étaient plus qu'un vain mot; en nous montrant, comme dans la Mort de Commode, la Rome impériale terrorisée par un monstre et nourrissant encore des âmes stoïciennes, prêtes au sacrifice et dignes de la liberté, Thomas Corneille avait déjà prouvé que, capable d'aller aussi loin que personne dans le romanesque et dans le faux, il s'entendait aussi, quand il le voulait, il « entrer dans le génie des siècles disparus ». Mais nulle part mieux que dans la Mort d Annibal il n'avait réussi à dégager d'une époque la forme de grandeur qui lui avait été propre. On peut dire assurément qu'il était soutenu par le souvenir d'un chef-d'œuvre : ce n'était pourtant pas un mince mérite que d'avoir pu recommencer Nicomède.

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