III, IV
"2. Voltaire, Remarques sur le ('omit- d'Essex. — La Harpe, Cours de Littérature, I, p. GO'i et suiv.
neur de ce trône, qu'il reconnaisse son tort, qu'il prononce un mot de regret. Et si Elisabeth s'obstine à réclamer ce simple acte de soumission, c'est qu'elle ne se rend pas exactement compte du danger que court son amant. Elle ne peut pas soupçonner que les juges feront si promptement exécuter la sentence1. Si on lui disait que l'échafaud est dressé, elle aurait vite fait d'oublier ses intérêts de souveraine, elle courrait vers la prison, elle arracherait le comte des mains de ses gardes, elle humilierait à ses pieds, même la majesté de la couronne, car sa vertu, comme voulait Racine, « est une vertu capable de faiblesse » ; c'est par là qu'elle est plus près de la nature 2.
1. Faisons remarquer à ce propos que Th. Corneille a commis une erreur historique : d'après la loi anglaise, aucun condamné ne pouvait être exécuté sans que le death warrant eût été signé par le prince, et c'est un fait constant qu'Elisabeth signa celte garantie de mort. Cette erreur est-elle bien grave et méritait-elle d'être relevée si durement par Voltaire ?
2. Dans tout son Commentaire sur /<• Comte d'Essex, Voltaire s'est montré très malveillant et, on peut dire, très injuste : il reproche à Th. Corneille d'avoir pris les uns pour les autres quelques noms de la cour d'Angleterre, d'avoir déguisé l'âge d'Elisabeth, d'avoir exagéré les mérites du comte et dissimulé ses faiblesses. Mais à la fin de cette longue critique il a laissé échapper une phrase qui en diminue singulièrement la portée : « L'intrigue de la tragédie n'est qu'un roman : le grand point est que ce roman puisse intéresser. On demande jusqu'à quel point il est permis de falsifier l'histoire dans un poème. Je ne crois pas qu'on puisse changer sans déplaire les faits ni même les caractères connus du public:... mais quand les événements qu'un traite sont ignorés d'une nation, /'auteur en est absolument le maître. Presque personne en France du temps de Th. Corneille n'était instruit de l'histoire d'Angleterre; aujourd'hui un poète devrait être plus circonspect. » On ne peut certes mieux dire : mais que devient alors toute l'argumentation? Et quel besoin avait Voltaire de relever tant de griefs, s'il devait finir par les excuser?
Lessing aurait donc pu s'épargner la peine de réfuter aussi longuement qu'il l'a fait dans la Dramaturgie une critique si peu justifiée. Il semble bien d'ailleurs que, s'il défend le Comte d'Essex. ce n'est que pour se donner le plaisir de contredire Voltaire : sa cause une fois plaidée, il s'empresse, suivant sa coutume, de rabaisser la tragédie française bien au-dessous des pièces étrangères composées sur le même sujet : l'Infortuné Favori de John Banks (1682),
Nous trouvons dans Ariane une étude du cœur féminin plus touchante encore, plus sincère, plus dégagée de toute convention.
Après avoir sauvé Thésée, Ariane a quitté pour fuir avec lui la cour du roi son père; mais Thésée est ingrat et inconstant, la tendresse de sa maîtresse lui est devenue importune, il l'abandonne dans L'île de Naxos, où il avait trouvé accueil, et s'en retourne à Athènes, en emmenant Phèdre, la sœur d'Ariane, qui avait accompagné sa fuite. Une jeune femme trompée par sa sœur, quittée par son amant : voilà tout le sujet de la tragédie. Est-il rien de moins compliqué et ne semble-t-il pas qu'au lendemain de Bérénice, Thomas Corneille ait voulu montrer qu'il était, lui aussi, capable de taire une pièce presque avec rien1? Encore dans Bérénice y a-t-il une action, si mince qu'elle soit : ou se demande si Titus épousera ou renverra la reine; ici. dès le commencement, Thésée est résolu à rompre; ce qu'il nous reste à savoir, c'est comment il rompra et comment Ariane supportera ce coup. Nous n'avons donc là ni intrigue ni péripéties, mais simplement une situation, qui aurait pu être expliquée en une seide scène: ce n'est certes pas le l'ait d'un ouvrier malhabile que de l'avoir prolongée sans ennui pendant cinq actes.
De même qu'il n'y a qu'une seule situation dans la pièce, on peut (lire aussi <pi ii n'y a (pi un seul rôle : celui d'Ariane ; Thésée, Pirithous, son confident, Phèdre, Œnarus, le r-oi de Naxos, qui les a reçus dans son
VEssex de Henri Joncs (1753), el Coude </<■ Sex de don Juan Matos Fregoso (Dur lu Vida por su Dama).
1. Dans /<• Comte d'Essor l'imitation de Pierre Corneille paraît en plus d'un endroit. Le comte dans -■> prison fait songer à Polycuctc; par -un invincible orgueil il tient aussi de Don Gormaz, Seule Ariane est purement racinienne.
palais, tous les autres personnages enfin sont misérables ou ridicules.
Cet Œnarus trouve Ariane fort aimable : tant qu'il a cru que Thésée allait l'épouser, il s'est discrètement tenu sur la réserve et n'a songé, en galant homme qu'il est, qu'à faire brillamment célébrer le mariage; mais à peine a-t-il mieux connu les sentiments de son hôte, qu'il commence à soupirer plus ouvertement et se prépare à jouer l'agréable rôle de consolateur. Une fois Thésée parti, nul plus que lui ne condamne son ingratitude : il l'appelle « noir attentat », il plaint hypocritement la triste délaissée, il écoute avec complaisance les malédictions dont elle poursuit l'infidèle : « Pleurez, pleurez, lui dit-il, les larmes soulagent ». Il est patient, il attendra : il sait bien que son tour viendra et qu'on peut tout espérer d'une femme qui a à se venger.
Et Pirithoùs, quel pauvre personnage! Venu tout exprès à Naxe pour assister aux noces de Thésée et d'Ariane, il apprend en arrivant que tout est rompu et que c'est à lui qu'est réservé le soin de désabuser la malheureuse; et en effet, dès qu'il la rencontre, il essaye gauchement de lui ouvrir les yeux, mais il se trouble, il balbutie et enfin, ne pouvant se faire entendre, il est heureux de s'esquiver. Aussitôt après, et avec le même zèle, il s'en va trouver Phèdre et lever ses derniers scrupules . Pour le récompenser, Thésée, en s'enfuyant, oublie de l'emmener avec lui et le charge, dans un billet qu'il lui laisse, d'annoncer son départ à Ariane et de la consoler comme il pourra. Le malheureux reste seul en face dune femme qui pleure, tout sot et tout interdit, lui répétant sans cesse : « Le roi de Naxe est là! Songez au roi de Naxe! » On le plaindrait vraiment, si par sa
lâche complaisance il ne s'était rendu complice de la trahison de son ami.
Et Phèdre? Cette vicieuse petite personne peut-elle inspirer le moindre intérêt? Elle a suivi sa sœur non point par affection, mais bien plutôt par envie de courir les aventures; elle lui vole son amant de l'air le plus dégagé. Elle ne résiste d'abord à Thésée que par coquetterie, pour irriter davantage sa passion; elle s'en va enfin contente et le cœur léger, comme si elle ne se rendait pas compte de son crime ; assez pratique avec cela, prenant des précautions avant de s'abandonner et exigeant des promesses sérieuses :
Et qui me répondra que vous serez fidèle?