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CHAPITRE IV

LES ENGAGEMENTS DU HASARD — LE FEINT ASTROLOGUE — LE CHARME DE LA VOIX — LE GALANT DOUBLE — LA COMTESSE D'ORGUEIL — DON I ÉSAR d'aVALOS — LES ILLUSTRES ENNEMIS — LE BARON D'ALBIKRAC — DON BERTRAND DE CIGARRAL — LE GEOLIER DE SOI-MÊME

Pourquoi Thomas Corneille débuta par la comédie. — Engouement du public pour la littérature espagnole. — Les modèles de Thomas Corneille. — Ce que valent ses imitations : l'intrigue et les personnages. — Quelles pièces méritent d'être mises à part : les Illustres Ennemis, comédie héroïque; le Baron d'Albihrac; Don Bertrand et le Geôlier de soi-même . Le burlesque chez Thomas Corneille; le personnage de Jodclcl.

Comme son frère, c'est par la comédie que Thomas Corneille axait débuté. Ce n'était pas qu'il se sentit pour ce genre une disposition pins marquée. .Mais, en L647, an monieni on il commença à écrire pour le théâtre, le sceptre de la tragédie, comme on disait alors, ('-tait tenu par «lis poètes avec Lesquels il ne pouvait entrer en lutte : Pierre Corneille, qui venait de composer ses pins beaux chefs-d œuvre, et Rotrou, qui venait de faire jouer Saint-Genest et préparait Venceslas. Du côté de la comédie au contraire, les rivaux qu'allait rencontrer Thomas Corneille n'étaient pas bien redoutables : Pierre Corneille, après le Menteur et la Suite du Menteur.

192 THOMAS COItNEILLE.

Rotrou, après Cèlie et la Sœur, semblaient avoir renoncé à un genre dans lequel leur génie ne se trouvait pas tout à fait à l'aise; Gillet de la Tcssonnerie, Desbrosses, Sallebray, L'Estoile, Boisrobert et son frère, le trop fécond d'Ouville, n'étaient point des auteurs qu'il lût difficile d'effacer et, quant à Scarron , qui d'ailleurs n'avait encore donné qu'une grande comédie !, il n'avait pas non plus un tel mérite qu'il fût impossible de l'égaler.

Thomas Corneille devint donc poète comique par calcul plutôt que par vocation. Il n'était du reste pas de genre où la tâche fût alors plus facile à un débutant.

On sait de quelle faveur jouissait en France la comédie espagnole. On était prêt à trouver parfaitement beau tout ce qui venait de l'autre côté des Pyrénées. Pour le Cid lui-même, il est probable que, dans le temps de sa naissance, on ne l'admira pas tout à fait pour les mêmes raisons qui nous le font trouver admirable aujourd'hui, et que les contemporains aimèrent au moins autant ce qu'il y avait d'espagnol que ce que Corneille y avait mis de lui-même. Dans la comédie surtout, le plus médiocre poète était sûr de réussir, s'il prenait ses modèles parmi les innombrables pièces des auteurs castillans. On n'exigeait de lui aucune invention, aucun effort personnel, et l'imitation plaisait d'autant plus qu'elle était plus exacte.

Thomas Corneille devait naturellement suivre le courant : sa connaissance de la langue espagnole , qui était, nous l'avons dit, fort répandue à Rouen, la docilité de son esprit, sa facilité naturelle le rendaient parfaitement propre à cette sorte de travail. Il n'emprunta rien

1. Jodelct ou le Maître Valet (1645). Les Boutades du capitan Matamore (1646) ne sont qu'un petit acte.

à Lope, plus ancien, un peu oublié, et dont les comédies lui paraissaient sans doute avoir quelque chose de trop passionné et de trop violent. Il aima mieux s'attacher ;iux poètes modernes, chez lesquels il trouvait plus de mesure et plus d'esprit. DeMoreto il imita Lo que puede la aprehension ! dans le Charme de la Voix, la Tiay la Sobrina 2 dans le Baron d'Albikrac; de Alvaro Cubillo El Senor de Buenas Woches3 dans la Comtesse d'Orgueil; de Solis Kl Amor al Usoi dans l'Amour à la Mode; de Francisco de Rojas Obligados e Offendidos r' dans les Généreux Ennemis, Entre Bobos anda eljuego6 dans Don Bertrand de Cigarral. Mais ce fut Calderon qui fut son auteur «le prédilection, (laideron, le plus (in, le plus délicat et, si l'on peut dire, le plus aristocratique des auteurs castillans. Avec deux de ses pièces : los Empenos de un aeaso et Casa cou dos puertas mala es de guardar, il composa sa première comédie : les Engagements du hasard; avec son Astrologo Fingido, il fit le Feint Astrologue; avec son Alcaïde de si-mismo, le Geôlier de soi-même; avec son Nombre pobre todo

1. Lo que puede la aprehension, <'• la fuerza del oi<l<>, comédie de Moreto, imprimée pour la première luis à Madrid en 1654 (Parte prima de Moreto, por Diego Diaz de la Carrera .

2. De filera vendra quien de casa nos ecliarà, la lia y la sobrina (De dehors viendra celui qui nous chassera de chez nous : la tante et la nièce), comédie de Moreto, imprimée pour la première luis à Madrid en 1654.

:{. A'/ Sehor de Buenas Noches, comédie de don Alvaro Cubillo de \ ragoit.

'i. l'A Amor al Isa, comédie de I). Antonio de Solis, imitée sans doute de l'Amante al Uso, de Lope de Vega.

5. Obligados e Offendidos, y gorrpn de Satamanca (Obligés et Offensés ou l'écolier de Salamanque . comédie de Francisco de Rojas Zorrilla, qu'il ne faut pas confondre avec l'auteur de la Cèlestine.

6. Entre Bobos anda el juego Le jeu va entre des sols), 6 don Lucas de Cigarral, comédie du même. Moreto lit plus tard un Marques de Cigarral, imprimé en 1676. Le même sujet avait été traité pardon Alonzo del Castillo Sblorzano, qu'imita Scarron dans Don Japhet d'Arménie.

es trazas l, le Galant doublé. Et la plupart de ces ouvrages, il les imita dans leur nouveauté, avant que le bruit de leur succès fût éteint, douze ans, dix ans après leur première représentation, beaucoup moins quelquefois, alors que Paris était encore curieux de connaître ce que Madrid avait applaudi. L' Alcaïde de si-fnismo est de 1651 : le Geôlier de soi-même de 1655. La première édition que l'on connaisse de ho que puede la aprehension est de 1654 : le Charme de la Voix est de 1653, ce qui ferait supposer que Thomas Corneille avait lu en manuscrit la pièce de Moreto.

Que dire de la plupart de ces comédies ? Pour l'action et pour les personnages, elles ressemblent beaucoup aux pièces espagnoles et elles se ressemblent beaucoup entre elles.

Sujets bizarres (dans le Charme de la Voix, un jeune gentilhomme devient passionnément amoureux d'une femme qu'il n'a jamais vue, uniquement parce qu'il l'a entendue chanter un soir à sa fenêtre et, tout le long des cinq actes , il recherche son inconnue) ; intrigues embrouillées à plaisir (pour ne citer qu'un exemple, celle du Galant doublé est tout à fait impossible à suivre) ; aventures romanesques, cavaliers pris les uns pour les autres à la laveur de la nuit, femmes qu'on ne reconnaît pas parce que leur coiffe est baissée, embarras des galants qui, voulant mener deux amours de front, se trouvent pris entre leurs deux maîtresses, arrivée imprévue des pères tombant au milieu des doux entretiens, coups d'épée échangés, embuscades, attaques nocturnes, maisons à deux entrées favorisant la

1. Los Empenos de un acaso (1640) ; Casa cou dos puertas mata es de guardar (1629); El Astrologo Fingido, imp. le 7 mars 1632 ; Alcaïde de si-mismo (1651) ; Hombre pobre todo es trazas (Un homme pauvre est tout en apparence), imp. le 2 mars 1637.

fuite et rendant faciles les erreurs; — invraisemblances choquantes, abus extrême de la convention : ici un aventurier grossier et maladroit qui se fait passer pour un gentilhomme de grande famille, dont il a volé la malle, et que tout le monde accepte comme tel; là un jeune cavalier se condamnant à jouer pendant quatre actes le rôle fâcheux de sorcier, pour ne point faire réprimander une servante; parents intraitables supposant sans raison au bonheur des amants et s'adoucissant subitement à la lin de la comédie; trois ou quatre mariages conclus à la fois pour que tout le monde s'en aille content, voilà la commune matière de tous ces imbroglios.

Point de peinture de caractères, naturellement. Partout on voit reparaître les mêmes j)ersonnages ( dont les [traits sont marqués d'avance et qui, d'une pièce à l'autre, ne changent que de nom : la jeune fille imprudente et coquette qui a bonne envie de se marier, qui se laisse volontiers suivre dans la rue et ne se fait pas trop prier pour donner des rendez-vous dans sa chambre; l'amie complaisante qui sert d'intermédiaire, avec le secret espoir qu'à l'occasion on lui rendra le même service; la soubrette futée qui porte les billets, entrebâille les portes à la nuit tombante et ouvre les armoires secrètes; le père et le frère, gardiens farouches de l'honneur de la famille, qui ne remettent lépée au fourreau que lorsque l'amoureux a prononcé le mot de mariage; le jeune cavalier qui revient des Flandres et qui n'a point oublié dans les camps l'aimable jargon de la galanterie, point trop passionné d'ailleurs, trop verbeux, trop subtil pour être bien sincère, s'engageant par curiosité clans une aventure, la poursuivant par vanité, pour avoir le plaisir de la raconter, et qui n'épouse à la lin que pour se tirer d'un mauvais pas.

Quant au valet, toujours bavard, raisonneur et poltron, il est le bouffon en titre, chargé de tenir les spectateurs en gaieté, amusant quelquefois, le plus souvent grossier et balourd.

A tous ces personnages, Thomas Corneille semble avoir à dessein laissé l'air espagnol. Dans l'Avertissement du Menteur, Pierre Corneille se vante d'avoir francisé la pièce d'Alarcon, d'en avoir réellement transporté la scène à Paris. Thomas paraît au contraire ne s'être pas soucié d' « habiller ses héros à la française ». Presque toujours il place le lieu de la scène à Madrid, et combien de détails, combien d'incidents dans ses comédies, qui ne peuvent s'expliquer que par les façons de vivre de l'Espagne ! C'est tout au plus s'il a supprimé quelques allusions que les spectateurs français n'auraient pas du tout pu saisir '.

En revanche, s'il n'a rien voulu faire pour « accommoder ces comédies à notre usage », il s'est du moins préoccupé de « les réduire dans nos règles » (ce sont les expressions mêmes de Pierre Corneille). Tous les changements qu'il a apportés dans le plan et dans la conduite des pièces originales peuvent s'expliquer par le souci d'appliquer exactement les règles des trois unités, dont tout le monde en France avait accepté la tyrannie. Chez lui, le lieu de la scène est toujours fixe2; les événements répartis dans les trois journées espagnoles sont ramassés en un seul jour; l'action est plus vive et plus serrée. Cela est sans doute un avantage ; mais comme cette régularité est chèrement achetée ! Pour faire entrer dans le cadre de ses cinq actes toute

1. Par exemple la description du Cercle des nouvellistes, sur les degrés de l'église Saint-Philippe, à Madrid [la Tia y la Sobrina).

2. Excepté cependant dans Don Bertrand de Cigarral, et l'auteur s'excuse très humblement dans la Dédicace d'avoir pris une telle liberté.

la matière de la pièce originale, tous les détails si compliqués de l'intrigue, Thomas Corneille est obligé de supprimer tout ce qui n'est pas absolument indispensable à l'action. Or, chez Calderon, chez Moreto, chez Rojas, ce sont justement les scènes inutiles qui sont les plus charmantes *.

Ici plus de ces poétiques récits des rencontres amoureuses qui se font à l'ordinaire sur la jolie route d'Ocana ou dans les jardins royaux d'Ara nj nez : « Près de la fontaine, il y avait une femme; elle était assise sur le gazon vert qui entoure le bassin, véritable anneau d'émeraude dont l'eau est le diamant. Elle regardait son image et se tenait si parfaitement immobile que je crus un instant avoir devant les yeux une de ces nymphes en argent bruni qui gardent la fontaine — Au bruit que je fis, imprudent, en écartant le feuillage, elle sortit de sa rêverie, leva la tète et regarda, un peu troublée, tout autour d'elle. Dieux! qu'elle était belle! Je n'eus pas la force de prononcer une parole et je tendis les bras vers elle, tout éperdu et tout tremblant. Mais elle alors, se levant et se détournant de moi d'un air grave, s'en alla rejoindre une compagnie de dames

1. « La langue française, dit bien judicieusement Schlegel, est l'interprète fidèle du raisonnement, elle est elaire et méthodique; la langue espagnole, ainsi que nous l'apprend l'histoire, s'est enrichie des trésors <le l'Orient; elle se plaît dans les images hardies, dans les jeux fantastiques de l'esprit : si donc, en conservant le fond des caractères et des situations, on prive les pièces espagnoles de tout le luxe de leur parure, de ces romances inspirées par une brillante imagination, de ces strophes rimées qui font L'effet de variations musicales, et si, en faisant passer le style par la filière uniforme du vers alexandrin, on soumet encore l'ordonnance générale aux règles d'Aristotc, il n'y aura plus d'accord entre le sujet et la forme, et l'on renoncera au seul genre de vérité qui puisse exister encore dans le domaine de la fiction. D [Cours de f.ift. dram., éd. de 1814, II. p. 17-">.) Cette remarque est vraie, il en faut convenir, de toutes les imitations qu'ont faites les Français du théâtre espagnol ; mais il n'est personne à qui elle s'applique mieux qu'à Thomas Corneille.

qui marchaient un peu en avant. Je la suivis, et vraiment il me semblait que sur le gazon vert les roses naissaient sous ses pas \ »

Plus de ces brillantes conversations où les amants rivalisent de galanterie et de finesse, tombant parfois dans l'obscurité, pour vouloir trop prolonger leurs métaphores, mais évitant même dans la subtilité le moindre air de recherche et de pédanterie. Cet air d'aisance, cette fleur de politesse, cette vivacité des réparties, l'éclat de ces improvisations si riches de mots, si colorées, tout cela s'est évanoui. Il ne reste plus qu'un sommaire froid et méthodique, rédigé en une langue pâle, abstraite et pénible. Tout est sacrifié à l'intrigue. Les spectateurs ne s'en plaignaient pas, parait-il ; mais les lecteurs n'y trouvent pas leur compte.

Quatre pièces seulement méritent d'être mises à part, et pour des raisons différentes. Les Illustres Ennemis d'abord, comédie héroïque à laquelle il ne faudrait pas changer grand' chose pour en faire une tragédie. Nous avons dit ciue trois auteurs : Boisrobert, Scarron et Thomas Corneille avaient imité à peu près dans le même temps Obligados e Offendidos de Rojas. L'œuvre de Boisrobert est insignifiante et plate. Quoiqu'il ait fait un visible effort pour s'élever au-dessus de son ton ordinaire, Scarron a surtout développé dans le sujet la partie comique : le valet Crispin, « moitié gredin et moitié cuistre », etBéatrix, soubrette effrontée, semblent bien avoir été ses héros de prédilection. Ce qui domine au contraire dans la pièce de Corneille, c'est le caractère chevaleresque, le sentiment profond de l'honneur familial. « Offense », « vengeance », « outrage », « courage », « front » et « affront », voilà

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