IV, VII
procession le « déraciner ». II ne consent a descendre que parce qu'on lui promet qu'on Tira greffer sur un arbre du jardin de Charité.
Ainsi finit la comédie. Pour mieux dire, elle ne finit pas ; Lisis n'est pas guéri de sa folie, et les farces dont le poursuivent tous ces gens en belle humeur ne cessent, à ce qu'il semble, que parce que les cinq actes sont remplis.
Si en effet l'on compare la pièce de Thomas Corneille à l'ouvrage de Sorel, on voit que le poète a suivi pas à pas le romancier, mettant en vers et découpant en scènes, non sans adresse, tous les chapitres qui lui paraissaient amusants : lorsqu'il lui a paru que sa -comédie était assez longue, il s'est arrêté sans conclure.
De cette façon il n'a point touché à la seconde partie du récit, où cependant ne n^anquent pas les inventions plaisantes. D'ailleurs, même dans la partie qu'il a imitée, il faut avoqer qu'il est resté au-dessous de son modèle.
Ce qu'il y a de vraiment comique, dans Sprel, c'est l'ahurissement de ce pauvre Lisis, qui s'imagine que la vie ressemble à ses romans, qui croit trouver dans la campagne des bergers vêtus de satin, « appuyés négligemment sur leur houlette >> et composant des vers amoureux en l'honneur de quelque Amarillis. A chaque pas il se heurte a la réalité : la nymphe à laquelle il fait vœu de s'attacher est une grosse fille de ferme qui se gausse de lui ; un berger malpropre et niais, auquel il fait mille avances, le regarde tout hébété et lui fait des réponses saugrenues *; quelques paysans le pre-
1. « Bien que ce fût un gros rustique et qu'il lui ylt des habits qui .étaient fort différents des siens, il ne laissa pas de l'accoster avec un geste aussi courtois que si c'eût été Céladon ou Silvandre. « Gentil
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nant pour un fou le poursuivent et le frappent. Mais ni les injures, ni les coups, ni les pots qu'il reçoit sur la tête, ni la pluie qui le transperce une nuit durant, ni le vin qu'on lui verse dans la bouche avec un enton* noir, taudis qu'il se croit arbre, sous prétexte de l'arroser, rien ne le désabuse et ne le décourage, et il repart, toujours perdu dans son illusion, a la recherche du Lignon espéré et de la forêt idéale où sont gravés sur les écorces des chiffres entrelacés et des devises d'amour, où glissent dans la profondeur des fourrés de blanches apparitions de déesses et où les bergères au cœur tendre prennent pitié des soupirs.
Quelque sympathie que l'on ressente au fond pour cet innocent, dont la douce manie ne fait de tort à personne, on ne peut s'empêcher de rire de ses mécomptes, et on en rit d'autant plus que la brutale réalité est plus éloignée de son rêve.
Dans la comédie de Thomas Corneille, le contraste est bien moins saisissant. Ce n'est point h des lourdauds que Lisis a affaire, mais h des dames malicieuses et jolies, ii de galants cavaliers, qui interrompent à peine, pour se divertir à ses dépens, leurs manèges de coquetterie. Ici point de grossièreté, ni de farces de mauvais goût : ces gens du monde en villégiature savent s'amuser avec politesse. Mais, en atténuant ainsi les
berger» lui dil-il, apprends-moi quelles sont ici tes occupations. A Songes-tu aux rigueurs de Clorindc ? Combien y a-t-il que tu n*a» « fait de chanson pour elle ? Montre-moi de tes vers, je te prie. » Ce berger qui n'entendoit non plus ces mignardises que s'il lui eût parlé en langage borbarc, s'étonna beaucoup de sa façon, ne sachant quel homme c'était ; toutefois comprenant son discours le mieux qu'il lui était possible, il lui répondit : a Je ne sais pas ce que vous me « voulez dire de coq d'Inde. Pour une chanson, j'en achetai l'autre jour a une ù Paris, au bout du Pont-Neuf, et, pour des vers, si ce sont des n yers de terre que vous me demandez, j'en ai chez moi plein le cul a d'une bouteille : ils me servent à pécher & la ligne, quand je me veux, a récréer. » (Liv. I.)
traits un peu forts de la satire, Thomas Corneille n'en a-t-il point trop diminué la portée? Est-il bien vrai que son Lisis s'abuse, et les faux bergers qu'il rencontre diflerent-ils beaucoup de ceux qu'il cherche?
II y a autre chose encore. Ce qui fait le grand intérêt du livre de Sorel, c'est la forte conviction qui l'a inspiré. Cet homme sombre et un peu sauvage, qui ne se plaisait que dans la solitude et le silence, s'il n'a ni l'esprit de Cervantes ni la verve de Scarron, il a de plus qu'eux une sorte de bon sens passionné : on sent que son ouvrage lui tient au cœur, qu'il croit faire œuvre utile en combattant le romanesque, en montrant quelle fâcheuse influence il peut exercer sur les âmes faibles. Son Berger extraçagant, c'est une revanche de la saine raison bourgeoise contre toutes ces imaginations poétiques, dont les gens du bel air peuvent faire leur passe-temps, mais auxquelles les fils et les filles du peuple ne peuvent se jouer sans danger. On trouve là lé premier cri de colère des Gorgibus et des Chrysale contre les folies qui troublent leur ménage, contre « les sottes billevesées, pernicieux amusements des esprits oisifs, romans, vers, chansons, sonnets et sonnettes ».
Cette sincérité et cette chaleur, il s'en faut bien qu'on les retrouve chez Thomas Corneille. Pouvait-il être, en 1653, un ennemi bien convaincu du roman pastoral, celui qui allait en 1656 porter au théâtre le roman héroïque? Il a voulu profiter d'une bonne occasion, voilà tout, et exploiter à sa manière le brillant succès de VAmarillis, L'intérêt qu'a excité un ouvrage ne retombe-t-il pas toujours un peu sur les critiques qu'on en fait? La comédie n'est qu'une comédie d'àpropos : comme telle, il était naturel qu'elle réussît, il était juste qu'elle fût vite oubliée.
Vers la fin de sa carrière dramatitjue, Thomas Corneille eut encore à exercer son talent de versificateur. Nous avons raconté comment, quelques années après la mort de Molière, la veuve de ce grand homme lui demanda de mettre en vers le Festin de Pierre. La tâche était assurément délicate : il s'agissait de suivre de près le texte original, d'en conserver le mouvement, les fortes expressions, le relief et la couleur; il s'agissait en même temps d'en voiler les audaces, dont les scrupuleux s'étaient effrayés.
On sait avec quelle violence certains dévots s'étaient élevés contre le Don Juan. Un sieur de Rochemont, qui était peut-être l'avocat janséniste Barhicr d'Aucourt, avait fait de cotte comédie une critique haineuse et perfide : n C'est trahir visiblement la cause de Dieu, s'était-il écrié, que de se taire dans une occasion oii sa gloire est ouvertement attaquée, où la foi est exposée aux insuites d'un bouffon qui fait commerce de ses mystères et qui en prostitue la sainteté, où un athée, foudroyé en apparence, foudroie en effet et renverse tous les fondements de la religion »
Ce qui surtout avait fait scandale, c'était la scène i de l'acte III, où Don Juan fait clairement profession de ne croire ni au ciel, ni au diable, ni à l'enfer, ni ii l'autre vie, ni même au moine bourru : « Mats, lui dit Sganarelle, encore faut-il croire quelque chose dans le monde. Qu'est-ce donc que vous croyez? — Dos Juan. Ce que je crois? — ScANAnF.LLE. Oui. — Don Juan. Je crois que doux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit. » C'était aussi fa fameuse scène du Pauvre, si étrange, si déconcertante, et où on ne sait pas au juste jusqu'où Molière a voulu aller : « Va, va, je te le donne pour l'amour de l'humanité ».
On avait trouvé que c'était une chose dangereuse que
LES COMÉDIBS FRANÇAISES. 233
Tathéisme osant ainsi s'avouer en plein théâtre. Pourquoi Tauteur ne s'était-il pas contenté de nous mettre sous les yeux, comme Tirso de Molina, un libertin catholique, « offensant la religion sans la nier » ? Pourquoi avait-il orné un si grand coupable de grâces si séduisantes? Pourquoi surtout l'avait-il laissé si fier, si dédaigneux et, on peut dire, si grand jusque dans la suprême catastrophe? Le coup de théâtre final, la terre s'ouvrant, Don Juan disparaissant dans Tabime au milieu des flammes, ce spectacle était-il assez édifiant pour effacer le souvenir de tant de sacrilèges et de tant de blasphèmes dont cet impie avait chargé son âme, du moment que tout ce terrible appareil des vengeances divines n'arrachait a la victime qu'un cri de souffrance physique et pas un mot de repentir? Et la lamentation plaisante de SganarcUe : « Mes gages ! mes gages ! » éclatant aussitôt après l'exécution et faisant rire le spectateur au moment où il devrait être saisi d'un religieux respect, ne diminuait-elle pas singulièrement l'effet moral de cet acte de justice de la providence*? Cet acte de justice, s'il cessait d'être terrible, ne ressemblait-il pas trop a un simple artifice de théâtre, à un de ces dénouements brusques et imprévus, auxquels les auteurs se résignent malgré eux, quand ils ne trouvent pas de meilleur moyen de terminer leur comédie?
Les vrais dévots, émus de ces audaces, les faux dévots, encore tout échauffés contre l'auteur de Tartufe^y et que la tirade de Don Juan sur l'hypocrisie
1. On sait que ce cri : « Mes g^agcs! mes gages! » se trouvait déjà dans Cicognini et dans le Convitaio di Pietra de l'arlequin Dominique, dont on a pu reconstituer le livret d'après Gucullette. Mais les dévots avaient des raisons d'être plus scrupuleux à l'égard de Molière.
2. On sait que les trois premiers actes de Tartufe avaient été joués à Versailles en 1664, un an avant Don Juan.
n'avait pas dû radoucir, tous avaient fait grand tapage et rt^pété un peu partout qu'en allant voir de telles impiétés on s'en rendait complice.
Cette campagne avait eu pour résultat de faire immédiatement baisser les recettes. La quatrième représentation (mardi 24 février 1665) avait rapporté 2 390 livres; la quinzième (vendredi 20 mars) n'en avait rapporté que 500 ; c'avait d'ailleurs été la dernière : la pièce avait disparu brusquement de l'afKche, sans doute sur un ordre du roi. Le libraire Louis Billaine, qui avait obtenu ■ un privilège pour la faire imprimer, n'avait pas osé en faire usage. Ce ne fut qu'en 1682, neuf ans après la mort de l'auteur, que Lagrange et Vinot se risquèrent à faire une place au Festin de Pierre dans leur édition des œuvres de Molière ; encore prirent-ils le soin de supprimer les passages qui avaient paru les plus choquants. Et cette précaution même ne parut pas suffisante : la vente à peine commencée, la police les obligea à faire « cartonner » plusieurs pages.
On comprend donc que Thomas Corneille dut surtout se soucier de rendre la comédie jouable, d'en effacer tout ce qui pouvait donner lieu a de fùcheuses interprétations : quand bien même sa propre piété, si exacte et si minutieuse, ne lui aurait pas commandé cette extrême réserve, son intérêt bien entendu la lui conseillait. C'est sur ce point qu'il insista dans les avis qu'il iît paraître dans le Mercure au commencement de 1677 ; « On a fait revivre une pièce dont vous n'osiez dire, il y a cinq ou six ans ', tout le bien que vous en pensiez, à cause de certaines choses qui blessaient la délicatesse des scrupuleux : elle en est à présent tout à fait pnrgée.... Le grand succès de cette
1. Il y UToit en rénliUJ dauin anB que le Don Juan de Moliire avait élé jou*.
pièce est un effet de la prudence de M. de Corneille le Jeune, qui en a fait les vers *• »
Si on compare le Festin de Pierre en vers à la comédie en prose, on ne peut manquer de remarquer les effets de cette prudence : la scène du Pauvre est supprimée; de la scène i de Tacte III, il ne reste plus que les plaisanteries dirigées contre les médecins et la longue tirade où Sganarclle s'embrouille; quant à la partie dangereuse, celle où le valet interroge Don Juan sur les principaux articles de foi, elle est réduite à rien. Sgana relie essaye de questionner, mais son maître évite de répondre :
SGANARELLE
Errez en médecine autant qu'il vous plaira, La seule faculté s*en scandalisera; Mais sur le reste, là, que le cœur se déploie : Que croyez-vous?
DON JUAN
Je croîs ce qu'il faut que je croie.
SGANARELLE
Bon, parlons doucement et sans nous écliaufier : Le Ciel....
DON JUAN
Laissons cela.
SGANARELLE
C'est fort bien dit! L'enfer....
DON JUAN
Laissons cela, te dis-je....
1. Mercure de janvier 1677. Nouvel avis dans le Mercure ^ quand la comédie en. vers fut imprimée (mars 1683) : « On a imprimé la comédie du Fetiin de Pierre.,.. C'est celle que le célèbre Molière fit jouer en prose quelque temps avant sa mort. Elle a été mise en vers, et le grand nombre de représentations qu'on en donne tous les an» fait assez connaître qu'elle n'a rien perdu par ce changement.... Partout on s'est attacbé à suivre la prose, si ce n'est quand il a fallu adoucir quelques endroits, qui avaient fait peine oux scrupuleux. » {Mercure de mars 1683, p. 358.)
236 THOMAS COnNEILLE.
• Pour le dénouement, Thomas Corneille a fait ce
qu'il a pu pour le rendre moral ; au momenjt od Doq
•Juan s'abîme, il laisse échapper un cri de rcpentapce :
Je brûle, et c*est trop tard que mon âme interdite....
Quant h Sganarelle, il ne parle point de ses gages, mais du couvent où il ira demander pardon au ciel d'avoir servi un tel homme, et il recommande aux spectateurs de profiter de cette terrible leçon :
.... Il est englouti, je cours me rendre ermite. L'exemple est étonnant pour tous les scélérats : Malheur à qui le voit et n'en profite pas !
Nous acceptons bien volontiers ces changements, qui étaient nécessaires et dont l'ouvrage ne souffre pas trop. Ce que nous pardonnons moins aisément à Thomas Corneille, c'est d'îivoir ajouté des scènes de son cru à la comédie de Molière.
Le public, et cela nous donne une singulière idée de son goût, le public avait trouvé que le troisième et le cinquième acte de Don Juan n'étaient pas assez gais, <( parce qu'il n'y avait point de femmes * ». Pour contenter les spectateurs et peut-être aussi les comédiennes, Corneille introduisit dans la pièce un nouvel épisode.
On se souvient que dans Molière, îi la fin de l'acte II, La Ramée vient avertir Don Juan que douze hommes à cheval le cherchent et que sa vie est en danger. Pour dépister les poursuites, le maître et le valet courent se déguiser. Ils reparaissent au commencement de l'acte III sous un autre costume : Don Juan est en habit de campagne et Sganarelle s'est affublé d'une