‹ Thomas Corneille, sa vie et sor théatreChapitre 126 sur 209 · III, III · texte numérisé non relu

III, III

démontré que le péeheur, glorieux de ses fautes» ne connaîtra jamais le remords ', alors il déchaîne tout d'un coup ses colères et le châtie, sans lui laisser le temps de former une autre entreprise. C'est là une conception parfaitement logique et que nous acceptons très volontiers. Mais si, une fois seulement, nous voyons là Providence jouer le rôle de protectrice, nous avons le droit de nous demander pourquoi elle intervient si tard : si elle sauve Léonor, pourquoi n'a-t-elle pas sauvé Elvîre ' ?

1. Ce n'est pas seulemenl en souyenir de Tartufe que Molière a fini par rendre Don Juan hypocrite; c'est parce que Thypocrisie est chez un pécheur la marque certaine de rendurcissement.En cachant SCS Yices sous une fausse dévotion, Don Juan laisse clairement entendre qu'il ne se repentira jamais, et c'est pourquoi le Ciel le punit aussitôt. Rien n'est donc plus logique que l'hypocrisie de Don Juan. Allons plus loin : il fallait qu'il fût hypocrite pour que la Providence désespérât de son salut et consentit à le damner pour toujours. L'intention de Molière ne parait-elle pas bien clairement' dans cette phrase de Sganarclle : « Cela est bien pis que le reste, et je vous aimerais bien mieux encore comme vous étiez auparavant ; fetpéraU toujours votre salut, mais c'est maintenant que fen désespère, et je crois que le Ciel, qui vous a souffert jusqu'ici, ne pourra souffrir du tout cette dernière horreur. » (Y, iv.)

2. On pourrait faire à Corneille un autre reproche : l'aventure de Léonor ressemble beaucoup à celle d'Elvire : or. Don Juan, grand artiste en crimes, ne se répète pas. Il semble toutefois que notre auteur ait prévu l'objection : il nous présente Léonor comme une toute jeune fille :

DON JUÀIf

.... Je gage Que vous n'avez encor que quatorze ans au plus.

SGÀKARELLB

C'est comme il vous les faut I

LÉONOR

Quatorze ansi Je les eus Le dernier de juillet.

8GAKARELLE {has)

Ohl ma pauvre innocente.

Dès lors, quoi d'étonnant que le « méchant homme »,quî trouve du plaisir à voir pleurer doôa Elvire, soit tenté de mordre à ce fruit encore vert?

LES COMEDIES FnANÇAISES. 2&1

Cette réserve faîte, il faut reconnaître que le versificateur s'est très heureusement tiré de sa difficile besogne. Dans toutes les scènes où il n'était pas obligé de modifier le texte original, il Ta suivi avec une très scrupuleuse exactitude. On retrouve dans ses vers presque toutes les expressions, les images, les. traits si forts de la prose. Peu de chevilles, presque pas de vers de remplissage et, ce qui est surprenant, partout de l'aisance. Dans la scène de Don Juan et de M. Dimanche, qui est si animée chez Molière, oii les répliques sont si pressées, il a trouvé le moyen de suivre pas h pas son modèle et rien ne trahit TelTort. Les longues tirades surtout sont conduites avec une habileté consommée. Sans parler des fameux vers de SganarcUe sur le tabac :

Quoi qu*en dise Aristote et sa docte cabale,... etc.

que les gentilshommes du dernier siècle ont dû répéter tant- de fois en refermant leur tabatière d'or, que l'on compare, par exemple, à l'original la démonstration que fait le bonhomme de la Providence :

Avec mon petit sens, mon petit jugement.

Je vois, je comprends mieux ce que je dois comprendre, Que vos livres jamais ne pourraient me rapprendre. Ce monde où je me trouve et ce soleil qui luit, Sont-ce des champignons venus en une nuit ?

ISe sont-ils faits tout seuls? Cette masse de pierre Qui s'élève en rochers, ces arbres, cette terre, Ce ciel planté là-haut, est-ce que tout cela S*est bâti de soi-même? Et vous, seriez-vous là, Sans votre père, à qui le sien fut nécessaire Pour devenir le vôtre? Ainsi de père en père, Allant jusqu^au premier, qui veut-on qui Tait fait. Ce premier? Et dans Thomme, ouvrage si parfait. Tous ces os agences Tun dans l'autre, cette âme,

Tà2 THOMAS CORNEILLE.

Ces veines, ces poumons, ce cœur, ce foie.... Oh! dame» Parlez à votre tour comme les autres font !

Je ne puis disputer si Ton ne m'interrompt :

Vous vous taisez exprès, et c'est belle malice * I

Ou encore Tapostrophe indignée de Don Louis :

De quel œil, dites-moi, pensez-vous que je voie

Ces commerces honteux qui seuls font votre joie.

Ce scandaleux amas de viles actions

Qu'entassent chaque jour vos folles passions?...

Ah! ûlsî indigne ïils! Quelle est votre bassesse

D'avoir de vos aïeux démenti la noblesse.

D'avoir osé ternir par tant de lâchetés

Le glorieux éclat du sang dont vous sortez.

De ce sang que l'histoire en mille endroits renomme l

Et qu'avez-vous donc fait pour être gentilhomme?...

Non, non, de vos aïeux on a beau faire cas :

La naissance n'est rien, où la vertu n'est pas *.

Ne faut-il pas reconnaître que la copie est ici presque digne du modèle ; Molière sans doute n'aurait pas désavoué ces vers-là.

Peut-être même pourrait-on trouver chez Thomas Corneille des passages où Molière, le croirait-on? est surpassé : ce sont les scènes de paysans. Molière, ne l'oublions pas, était Parisien et les patois étaient pour lui des langues apprises : Thomas Corneille, provincial et presque campagnard, se sent tout a fait à l'aise dans cette sorte de jargon normand que parlent presque toujours les paysans de théâtre. Voyez, par exemple,, les plaintes que Pierrot fait k Charlotte de sa froideur :

.... Vois-tu, ça n'est ni biau ni bon De n' vouloir pas aimer les gens qui nous zaimon.

CHARLOTTE

Mon guieu,je t'aime aussi; de quoi te mettre en peine?

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