‹ Thomas Corneille, sa vie et sor théatreChapitre 140 sur 209 · La Bruyère, De* Bien* de fortune · texte numérisé non relu

La Bruyère, De* Bien* de fortune

26fi THOMAS CORNEILLE.

dettes, le bourgeois glorieux que les Dorantes ont trop exploité, Tabbé même ruiné par ses vices et contraint d'engager par avance les revenus de son bénéfice.

Corneille et De Visé osèrent risquer cette partie : ne faut-il pas les louer de Tavoir perdue? Si la satire ne réussit pas, c'est peut-être parce qu'elle était trop juste et trop forte : elle portait trop loin et trop de gens se sentaient atteints. Quand Molière écrivait V Avare ou le Misanthrope, il représentait d'une façon si générale les travers de la nature ou les défauts de la société que personne ne pouvait se sentir particulièrement visé ; le Festin de Pierre ne pouvait blesser aucun grand seigneur, parce que Don Juan est une exception presque monstrueuse; dans le Bourgeois Gentilhomme^ la critique était plus particulière, mais le ridicule grossi à l'extrême, poussé jusqu'à la bouffonnerie, dépassait trop la réalité. Le Tartufe seul était une attaque directe, touchait à un des maux secrets du temps : mais aussi quelles haines il souleva ! Si les « dévots mis en jeu » avaient pu compromettre le succès d'un chef-d'œuvre, comment la comédie de Thomas Corneille aurait-elle pu tenir contre la moitié du public intéressée à sa chute? Les attaques que nous supportons le moins sont celles qui nous frappent dans notre orgueil : toute la société s'indigna de voir ainsi étalées ses misères domestiques, ses hontes cachées % oubliant qu'en décriant cette satire, elle en reconnaissait implicitement la justesse.

Les auteurs essayèrent de se défendre en déclarant

1. a Ce qui fait l'agrément de cette comédie, disait le Mercure, est C[ae les banquiers connaissant l'intérieur des affaires des hommes et principalement des gens de qualité, et les personnes de toutes les professions ayant affaire à eux, on en Toit dans cette pièce un grand nombre de différents caractères et Ton y remarque une perpétuelle opposition de la noblesse gueuse à la riche roture, » (JanTÎer 1685.)

LBS COMÉOIBS FRANÇAISES. 26S

qu'ils n'avaient pas voulu peindre tel ou tel usurier, ni tel ou tel gentilhomme, que l'aventurier qui paraissait dans la comédie en costume ecclésiastique (cela n'étaitil pas bien risqué?) ne représentait point tel prêtre qu'on avait nommé : « C'est fort injustement, ajoutaient-ils, que l'on impute à un particulier ce qui en regarde plus de cent ' ». C'est probablement' parce que ceux qui pouvaient se reconnaître dans ce tableau étaient <c plus de cent », que V Usurier disparut si vite de l'afBche •.

II nous faut regretter doublement que cet audacieux ouvrage soit perdu, d'abord pour Thomas Corneille, à la réputation duquel il eût plus . servi sans doute que dix comédies comme César d'Açalos ou la Comtesse d'Orgueily pour nous ensuite, qui aurions trouvé là, j'imagine, bien plus que dans les piécettes effrontées de Dancourt, bien plus surtout que dans les joyeuses mascarades de Regnard, une première ébauche de la comédie de mœurs du xviii* siècle et comme une transition du Bourgeois Gentilhomme à Turcaret.

Page 1