Mercure de janyier et février
costume, offrir aux dames cadeaux, mascarades, concerts, donner souvent à diner chez soi et faire grande • chère, jouef ^ros jeu et souvent, tout cela coûtait bon, et à de telles dépenses quels revenus auraient suffi? On ne comptait plus les fortunes qui, depuis le commencement du règne, s'ékiient dissipées et comme fondues : on vendait les terres^ on arrachait quelques sacs d'écus aux vieux parents restés dans la province ; on ne payait ses fournisseurs qu'à la dernière extrémité et le couteau sur la gorge ; mais un jour arrivait où , tous les expédients épuisés, M. Dimanche devenant féroce, le gentilhomme n'avait plus d'autre ressource que d'épouser la fille de quelqua parvenu, de vivre aux dépens ' d'une « riche vieille » ou enfin, s'il lui restait encore une ombre de crédit, de s'aller livrer aux mams des usuriers '. Dans la boutique obscure du préteur, quel défilé de brillants cavaliers, comtes, marquis, ducs même, Grammonts malhabiles au jeu, Lauzans qui n'ont pas trouvé une Grande .Mademoiselle I Et les pre-» miers refus à subir, les minutieux interrogatoires, la honteuse familiarité du drôle méprisé, et les mille précautions prises, les intolérables exigences, le vol à peine déguisé et présenté comme un service dont* il faut remercier, que d'affronts à dévorer pour pouvoir se soutenir troi^ mois encore dans cette cour, en dehors de laquelle il -ne semble pas qu'il vaille la peine de vivre !
Chez les gens de robe, même envie de paraître.
t. Bientôt, pour subsister, la noblesse sans bien Trouva l'art d'emprunter et de ne rendre rien, Et, bravant des ser^^ents la timide cohorte.
Laissa le créancier se morfondre à sa porte.
Mais, pour comble, à la fin, le marquis en prison Sous le faix des procès vit tomber sa maison....
(BoiLEAU, Satire V,)
LES COMéoiBS FRANÇAISES, 263
même insouciance de Tavenir, par suite, mêmes em-* barras et, pour employer le mot de La Bruyère, même déroute ^ Le bourgeois enrichi se laisse aussi prendre à la contagion, joue au gentilhomme, veut éclabousser le voisin, apprend vite à faire danser les écus : « L*on porte Crésus au cimetière : de toutes ses immenses richesses, que le vol et la concussion lui avaient acquises et qu'il a épuisées par le luxe et par la bonne chère, il ne lui est pas demeuré de quoi se faire enterrer '. » Vers la fin de ce règne fastueux, où Ton n'avait été estimé que sur sa dépense ', le vrai maître c'est l'usurier; dans la trame qu'il tisse, tous les ordres viennent à leur tour se prendre et, dernière marque de l'avilissement de toute grandeur devant l'argent, on va voir le roi lui-même faire sa cour au banquier Bernard et le promener comme un souverain dans toutes les chambres d'un de ses palais.
C'était une entreprise hardie que de mettre au jour cette plaie, que de jouer sur le théâtre la puissance du jour, le préteur dur, intraitable, connaissant sa force, a î^me sale, pétrie de boue et d'ordure, éprise du gain et de l'intérêt,... uniquement occupée de ses débiteurs, enfoncée et comme abîmée dans les contrats, les titres et les parchemins * », que de faire défiler dans son repaire tout le cortège de la mendicité dorée, « le noble altier pressé de l'indigence », le magistrat perdu de
1. « La cause la plus immédiate de la ruine et de la déroute des personnes des deux conditions, de la robe et de Tépée, est que Tétai seul et non le bien règle la dépense. » (La Bruyère, De* Bien* de fortune,)