Mémoiret de Saint-Simon
I orgueil ne se lassa en aucun moment d'un tel concert
" d'adulations. Louis XIV jusqu'à la fin respira avec le
même plaisir tout cet encens quW brûlait sous ses narines, né faisant même point de différence de qualité entre les flatteries, a les plus grossières étant bien reçues, les plus basses encore mieux savourées ». Saint- Simon nous apprend que a le roi lui-même, sans avoir ni voix ni musique, chantait dans ses particuliers les .endroits les plus à sa louange des* prologues des opéras. On Vj voyait baigné, et jusqu'à ses soupers publics au grand couvert, où il y avait quelquefois des violons, il chantonnait entre ses dents les mêmes louanges quand on jouait les airs qui étaient faits dessus. »
Il ne faut donc pas savoir mauvais gré à Thomas Corneille d'avoir, à la suite des autres, apporté son tribut de flatteries Mi un monarque qui les sentait si vivement. Circé fut jouée en 1675, à une époque qui fut sans doute la plus brillante du règne, et il est permis de croire que ces éloges étaient sincères. II faut reconnaître en tout cas que ce prologue est aussi bien tourné que les meilleurs de Quinault, ce qui est beaucoup dire, et que l'auteur a su tirer tout le parti qui se pouvait des allégories usées et des vieilleries mythologiques que lui avaient léguées ses prédécesseurs.
Quel beau sujet que Circé! Et pour nous quelle image évoque le nom seul de l'étrange enchanteresse 1 Nous la voyons assise sur son trône d'or, immobile en sa pose hiératique, la blancheur de son corps transparaissant au travers des voiles légers, des rubis et des
1. Celait une chose connue de toute l'Europe que ces prologues n'étaient qu'une occasion de flatteries outrée». Vers la fin du règne, après la bataille d'Uochstsdt, un prince allemand dit malicieusement & un prisonnier français : « Monsieur, fait-on maintenant des pro« logues d'opéra, en France ? » (Raynal, Anecdote$f II, p. 46 )
LES PIÂCBS A MACHINES. 175
chrysolitbes brillant dans ses cheveux répandus, rayon* nante comme le soleil son père, perfide comme la mer dont elle est sortie. Autour d'elle montent des fumées d^encens, les fleurs bleues du lotus se fanent à ses pieds, et tandis que dans les obscures profondeurs du palais grognent, pourceaux immondes, les héros qu'a vaincus sa beauté, un sourire incertain parait dans ses yeux et d'étranges rêveries s'agitent sous son front étroit. Enigmatique séductrice, entre les autres créations d'Homère, si précises, aux contours si arrêtés, elle nous attire, nous inquiète et nous retient, comme ces étranges divinités de l'Orient qui sont des symboles plutôt que des êtres.
Cette Circé, il ne faut pas, hélas! s'attendre a la trouver dans la tragédie de Corneille. Quoique partisan des Modernes, le bon Thomas admirait à coup sàr Homère, autant que ses contemporains ; mais il l'admirait, comme eux, raisonnablement et sans faire de frais d'imagination. Circé lui a paru être une magicienne puissante et très perverse, et il l'a tout bonnement choisie comme son frère avait choisi Médée ', parce que, dans un drame à grand spectacle, c'est un personnage bien précieux qu'une enchanteresse qui peut déchaîner les éléments et faire des métamorphoses.
Les autres personnages ne sont ni Ulysse, ni aucun de ses compagnons, mais le dieu marin Glaucus, Silla et Mélicerte, prince de ïhèbes.
Circé aime Glaucus, Glaucus aime Silla, Silla aime Mélicerte et Mélicerte aime Circé (Thomas, on le voit, s'est souvenu d'Andromaque).
Pour échapper aux poursuites de Mélicerte, Circé lui met au doigt un anneau qui lui donne de l'amour