M. Faguet^ Grands Madrés du xtii* tUcU : Athalie, p. 22Î
dans les petits actes de Molière : les danses, les chants, les deux collations et une sorte de petite pièce jouée vers la fin sur un petit théâtre qui s'avance sur la scène, voilà tous les attraits de cette médiocre et traînante composition.
Nous avons dit d'ailleurs que De Visé y avait eu la plus grande part. Les divertissements, qui sont entièrement de lui, nous paraissent d*une vulgarité rare : les petits vers où sont développés, comme toujours, « les lieux communs de morale lubrique », et que chantent l'Amour, la Jeunesse, des bohémiens ou le More traditionnel, semblent inférieurs a ceux de Circéy et on les trouve tout h fait détestables, si on les compare aux jolis couplets que Molière a composés sur les mêmes sujets, par exemple dans la Pastorale comique et dans les Dwertissements de la Fête de Versailles. Tout cela sent la précipitation, la négligence même, et l'on a lieu de s'étonner qu'une si faible comédie, qui n'était qu*un ouvrage d'occasion, soit restée plus d'un siècle au répertoire.
De Visé a du moins essayé de relever la platitude de ses petits vers, en y introduisant suivant son système des allusions aux événements du jour. L'Inconnu fut joué le 17 novembre 1675. Cette même année, Mlle Molière avait eu avec le président Lescot la fâcheuse aventure que l'on sait. Ce magistrat d'humeur galante avait voulu s'offrir la belle comédienne, et une entremetteuse lui avait mis entre les bras une femme nommée La Tourelle qui ressemblait, à s'y méprendre, à la veuve de Molière. On se souvient de l'histoire du collier et du scandale que fit Lescot dans les coulisses de Guénégaud, en se voyant repoussé par une femme qu'il croyait avoir connue moins farouche. La vérité ne tarda pas d'ailleurs à se découvrir, et un arrêt du
Parlement du 17 octobre 1675 condamna le président à faire amende honorable a Mlle Molière, et les femmes La Tourelle et Ledoux (l'entremetteuse) à être fouettées Rues devant la maison de la comédienne.
L'histoire était donc toute chaude quand parut Vinconnu. Or, au troisième acte de la comédie, une bohémienne lisant dans la main de Mlle Molière, qui jouait la comtesse, lui disait les vers que voici :
Dans vos plus grands projets vous serez traversée ; Mais en vain contre vous la hrigue emploiera tout. Vous aurez le plaisir de la voir renversée,
Et d'en venir toujours à bout....
Cette ligne qui croise avec celle de vie Marque pour votre gloire un murmure fatal ; Sur des traits ressemblants on en parlera mal,
Et vous aurez une copie,. ,•
N'en prenez pas trop de chagrin,
Si votre gaillarde figure Contre vous quelque temps cause un fâcheux murmure.
Un tour de ville y mettra fin^
Et vous rirez de Taventure.
Cette prédiction, qui n'a aucun rapport avec Tin*trigue de la pièce, aurait été tout à fait incompréhen-» sible pour qui n'eût pas été au courant de cette affaire ; mais elle avait fait trop de bruit pour être ignorée du public, et chacun, en applaudissant la bohémienne, devait être aise de donner à l'actrice injustement outragée un témoignage de sympathie.
N'est-ce pas un trait bien curieux que cette introduction du fait divers dans le théâtre? Il semble qu'en matière d'audaces théâtrales, les poètes du xvii^ siècle n'aient rien voulu laisser à inventer h leurs successeurs.
Il nous reste à parler de trois pièces en prose, inté*> ressantes à divers titres : le Triomphe des Dames, la Pierre philosophale et la Devineresse.
Les deux premières n'ont pas été imprimées, et sans doute méritaient peu de Tètre : mais nous en avons « les livres du sujet », sortes de programmes très détaillés qui nous renseignent suHisamment sur ce qui faisait Tunique intérêt de ces deux compositions : la mise en scène et le spectacle.
Le Triomphe des Dames nous donne Tidée d*un jeu du cirque ou de quelque riche divertissement forain. Autant qu^on peut en juger par le livret, la pièce même n'existe pas : il n'y a lii qu'une suite d'intrigues qui se nouent pour retarder quelque temps le mariage de trois demoiselles. Les obstacles sont levés sans trop de peine et, au cinquième acte, les trois demoiselles sont contentes.
Cette banale aventure n'aurait intéressé personne : tout cela devait avoir été écrit à la diable, aGn d'amener les deux tableaux a sensation qui étaient, pour parler le jargon moderne, les clous de la comédie.
Au quatrième acte, le palais des Jeux. Le décor représente une salle magnifique ornée de statues en marbre blanc, revêtues de draperies d'or : la déesse des Richesses, la Prodigalité, la Nuit, la Fortune, Momus, l'Espérance et la Subtilité, toutes les divinités allégoriques « qui tiennent les joueurs sous leur dépendance ».
« Ce palais étant placé, les quatre valets paraissent tels qu'ils sont représentés dans les cartes. Ils tiennent chacun leur hallebarde, avec laquelle ils font des figures très agréables pour mettre tout en ordre avant l'entrée des rois, qui se fait de cette manière : le roi de trèfle parait le premier, qui mène la dame par la main, dont la queue est portée par un esclave qui représente le jeu de paume; ensuite le roi de cœur qui mène la dame , dont la queue est portée par un esclave qui l'eprésente les jeux de dames et de trictrac. Le roi et la
dame de pique viennent après, faisant la même figure que les précédents, et la queue de la dame est portée par un esclave représentant le jeu de dés. Le roi et la dame de carreau se font voir ensuite dans le même ordre, et Fesclave qui porte la queue de la dame repré* sente le jeu de billard. Toute cette troupe ayant fait le tour du théâtre se range en demi-cercle. Après quoi le roi de trèfle prend la dame par la main et, s'avançant avec elle, il lui adresse en chantant les paroles qui suivent :