II, II
Quant aux satyres, bons vivants, ils n'aiment que les cœurs tout prêts à désarmer : ils ne se plaisent point il ces laborieuses conquêtes, qui ne valent pas ce qu'elles coûtent :
Comme je n'aime pas la peine, J*y serais, je Tavoue, un peu moins délicat,
Et quoique vaincre sans combat
Ne soit pas pour une âme vaine
Un triomphe de grand éclat, J*u!merais à trouver la victoire certaine;
Témoin les belles que voici, Dont chacune avec moi prend diCTérente route :
Je vois la fière sans isouci
Et je ne fais le radouci
Qu'auprès de celle qui m'écoute ^
A ces satyres joviaux, k ces nymphes un peu folles viennent se joindre par moments des faunes, des dryades, des sylvains, des dieux des fleuves et de la mer, toute la troupe enfin de ces personnages mythologiques que Topera était allé chercher dans les romans pastoraux; et tout ce monde qui semble n'avoir d'autre profession que de chanter et de danser, et les bergers, allant toujours par paires et se répondant l'un à l'autre vers pour vers, couplet pour couplet, et l'éternel Tircis et l'immortelle Silvie, tous proclament en vers longs ou courts qu'il faut aimer, toujours aimer, et que c'est là la seule sagesse :
Aimons-nous, douce peine, agréable martyre!
Les plaisirs sont de tous les âges.
Les plaisirs sont de toutes les saisons.
Pour les rendre permis, on sait que les plus sages Ont souvent trouvé des raisons.
Rions, chantons!
Folâtrons, sautons!
Les plaisirs sont de tous les âges, Les plaisirs sont de toutes les saisons.
Apres ces riants intermèdes, combien devaient parai» tre plus saisissants les incantations de la magicienne, ses menaces et les effets de sa colère ' 1
Ce mélange du terrible et du plaisant, cette audace qui se joue des « Règles », nous ne dirons pas que cela fait songer a telle comédie fantastique de Shakespeare, à la Tempête^ par exemple ; mais cela montre bien que ce XVII® siècle auquel on a reproché de n'avoir pas eu d'idées, d'avoir asservi tous les arts à des formules étroites, a cherché, plus qu'on ne pense, de nouvelles voies. Une tragédie a grand spectacle, comme Circé, écrite en vers libres, dont les personnages sont très nombreux, où il y a une action sans doute, mais dispersée, et qui ne semble imaginée que pour amener le jeu surprenant des machines, où les sentiments des personnages sont simplifiés à l'excès, exprimés au plus court, ne semble-t-il pas que ce soit une espèce de protestation contre la tragédie classique toute renfermée dans les analyses du cœur, purement intellectuelle, où la raison seule avait de quoi se satisfaire !
Cette protestation était bien inconsciente, à coup sûr. Il serait très ridicule de poser Thomas en chef d'école, lui qui paraît avoir été toute sa vie tout le contraire d'un novateur. Mais depuis le temps où Corneille s'excusait, dans l'argument d'Andromède, d'avoir
1. ÀTec quel prompt transport du noir séjour des ombres Elles accourent à ma Toiz!...
Les éléments à mon ordre obéissent»
La lune en fuit d'effroi, les enfers en frémissent, Et le cœur d*un mortel m'osera résister!
{IV, T.y
fait une pièce « qui n'était que pour les yeux », il semble que la conception d'un art nouveau s'était vaguement formée dans les esprits. Au lendemain de Béré^^ niccy triomphe du drame psychologique, Psyché paraissait. Molière, cela n'est pas douteux, tendait dans les dernières années de sa vie à rendre son spectacle toujours plus pompeux et plus brillant. L'opéra, nouveau en France, donnait l'idée d'une satisfaction qui n'était pas purement littéraire. La Bruyère, amoureux cepen* dant des plaisirs sévères, allait bientôt prononcer ce jugement significatif, qu'on n'a point assez remarqué : « C'est prendre le change et cultiver un mauvais goût que de dire, comme l'on fait, que la machine n'est qu'un amusement d'enfants, et qui ne convient qu'aux marionnettes : elle augmente et embellit la fiction, soutient dans les spectateurs cette douce illusion qui est tout le plaisir du théâtre, oii elle jette encore le mersfeilleux;... le propre de ce spectacle est de tenir les esprits, les yeux et les oreilles dans un égal enchan^ tement ». Thomas Corneille ne faisait donc que répondre aux aspirations du public et des meilleurs juges de son temps, en transportant dans la tragédie, avec des libertés plus grandes, tout le luxe de mise en scène qui avait été réservé jusque-là aux opéras et aux divertissements royaux, en réunissant tout : intrigue, expression des passions humaines, lyrisme, musique, décoration, pour arracher le spectateur à lui-même et lui procurer la jouissance la plus complète que l'art puisse donner.
Malheureusement, c'est un terrible collaborateur que le machiniste et qui est toujours prêt à se faire la part trop belle. Dans Circé, le spectacle a presque tout absorbé : c'est là le plus grave défaut de l'œuvre. Les machines ne sont pas là seulement pour rendre l'action
282 TUOMAS CORNEILLE.
visible, ce sont elles qui mènent Taction, et c'est pourquoi Circé est oubliée.
Il était réservé à un autre plus grand d'établir entre ces deux éléments une juste harmonie, de les faire se pénétrer Tun l'autre, de les associer en quelque façon <c dans la connexité et la conspiration intime d'un organisme ' ». Il faut aller jusqu'à Athalie pour trouver un art tragique complet, qui frappe les yeux et qui fasse penser, qui vive vraiment et se dresse devant nous, mais où le spectacle extérieur reste subordonné comme il doit l'être au progrès logique et fatal des passions.
S'il est vrai cependant que les grandes œuvres soient quelquefois préparées par les petites et qu'il faille faire une part aux médiocres dans la genèse des ouvrages de génie, ne pourrait-on pas dire que Cirs:é a été un acheminement vers Athalie? Ce serait là un singulier titre d'honneur pour Thomas Corneille et qui lui serait plus glorieux que d'avoir fait Timocrale.
De l'Inconnu, il n'y a pas grand'chose à dire : à proprement parler, ce n'est pas une pièce, ce n'est guère qu'un prétexte à divertissements.
Un marquis amoureux d'une jeune comtesse la régale à toute heure de nouveaux plaisirs, en laissant cependant ignorer qu'il est l'auteur de ces royales galanteries : il se découvre au cinquième acte, et la comtesse ravie de tant de magnificences lui accorde sa main. C'est là toute l'intrigue : elle est vraiment assez enfantine et même point originale, puisque ce sujet, comme on voit, ressemble passablement à celui des Amants magnifiques. Il y a même dans les cinq longs actes de l'Inconnu beaucoup moins de matière que