‹ Thomas Corneille, sa vie et sor théatreChapitre 153 sur 209 · S8 THOMAS CORNEILLE · texte numérisé non relu

S8 THOMAS CORNEILLE

Construction de l'enceinte suivant les règles de Fart. Arrivée des dames voisines invitées à la fête : parmi •elles les trois juges du camp, représentant Junon, Vénus «t Pallas.

Un héraut, le caducée à la main, vient lire Fordonnance du camp.

Entrée du maréchal de camp général, habillé à Tantiquc, précédé de trompettes et suivi de deux estafiers vêtus en Persans.

Entrée du maréchal de camp des tenants avec son écuyer, des trompettes et des estafiers vêtus en Maures ; lecture du cartel des tenants ; entrée des tenants habillés à la romaine et portant sur leurs bannières leurs emblèmes et devises.

Entrée du maréchal de camp des assaillants avec son écuyer, ses trompettes et ses estafiers; lecture de la réponse des assaillants au cartel des tenants; entrée des assaillants, les uns vêtus à Tantique, avec des casques garnis de plumes, les autres en costume polonais. Ils portent aussi sur leurs bannières leurs emblèmes et leurs devises.

Le combat s'engage, on rompt des piques, on se bat à l'épée. Quand tout est fini, les dames descendent de Téchafaud, donnent les prix et décernent aux vainqueurs le titre de « Chevaliers des Dames ».

Ajoutez encore au tableau la Fidélité descendant du ciel sur un char doré, la tête couronnée de fleurs « immuables », et vous conviendrez qu'un spectacle Si animé, si compliqué et si magnifique ravirait aujourd'hui encore les archéologues amoureux d'antiques reconstitutions, le gros public qui suit toujours avec la même passion les scènes de combat, et tous les gens, en somme, qui savent se contenter de la joie des yeux et ne pas chicaner sur leurs plaisirs.

La Pierre philosophale n'est pas autre chose qu^une simple et bonne féerie. Un brave bourgeois, du nom de Maugis, a entrepris de chercher la pierre philoso^ phale : il est en train de gaspiller en expériences toute sa fortune. Pour le sauver de la ruine, un certain marquis, qui aime sa fille, entreprend de combattre son mal par un autre. Aidé d'un ami, le comte de Gabalis, seigneur allemand fort versé dans les sciences occultes, il persuade h Maugis que les mystères de la cabale sont bien supérieurs à l'ordinaire magie et lui propose de l'initier. Le bourgeois, bon naïf, se laisse convaincre : •des machines secrètement préparées l'enlèvent de terre et le transportent dans la grotte où est enseveli le fondateur de l'ordre mystérieux des Rose-Croix. Il y fait connaissance avec des esprits : les gnomides, divinités de la terre, les sylphides, divinités de l'air, les ondines, divinités de l'eau, les salamandres, divinités du feu. Il se prend même de sympathie pour une gnomide, promet de l'épouser, et sur-le-champ l'on procède en grande pompe à la cérémonie des fiançailles. Après maintes autres aventures, il est enfin entraîné dans un vieux château où mille apparitions l'épouvantent : fou de terreur, il jure aii marquis, qui le délivre, de renoncer pour toujours aux sortilèges.

Cette intrigue est, on le voit', aussi lâche et aussi invraisemblable que celles des féeries modernes; elle ne sert qu'à relier tant bien que mal les : somptueux tableaux qui font seuls l'intérêt de la pièce.

Au premier acte, nous pénétrons dans le laboratoire de Maugis, « chambre fort propre, toute boisée avec des panneaux ». « Les volets de la cheminée se retirent et laissent voir un grand fourneau qui roule jusqu'au milieu de la chambre. La table et les meubles deviennent fourneaux, et tous les panneaux disparaissent, en

sorte que Ton ne voit que des creusets en un lieu où, un moment auparavant, on voyait tout autre chose. M. Maugis se met au travail avec une grande robe et un masque aux yeux de verre : il visite tous ses fourneaux et dit en termes de Tart Tétat où ils sont. II croit voir vers le plus avancé tous les signes qui doivent paraître, quand le grand œuvre est près d'être achevé : il saute de joie, quand tout à coup le fourneau crève avec un grand fracas. »

Dans un tableau suivant, nous voyons M. Maugis reçu chevalier de la Rose-Croix. Un dauphin l'emporte dans Tair vers un jardin suspendu où il est reçu par un gnome, par une salamandre et par un sylphe, qui le revêtent d'un manteau couvert de roses. A ses yeux se découvre alors la grotte des Rose-Croix, où repose le corps du premier frère dans un tombeau orné de clochettes, de glaces en triangle, de figures et d-inscriptions cabalistiques : un soleil brille au-dessus. M. Maugis s'approche de cette merveille; mais la grotte se referme aussitôt.

Nous sommes transportés au quatrième acte dans le palais des Quatre Eléments. La scène est divisée en quatre étages, dont le plus bas représente la terre; audessus (( on remarque Teau par ses bouillons, car on la voit effectivement couler » ; plus haut est le pays de l'air, plus haut encore le royaume du feu. Chaque étage a ses habitants : gnomes et gnomides, ondins et ondines, sylphe et sylphide, salamandres de l'un et de l'autre sexe. « Pressé de choisir une compagne parmi ces esprits, M. Maugis' accorde sa préférence à une griomide, mais il est chagrin de la trouver si petite : elle promet de se faire grande et entrant aussitôt dans la terre, qui est son élément, elle en ressort sous la forme d'une personne qui grandit peu à peu et monte enfin

si haut », que M. Maugis se demande avec embarras ce qu'il pourra bien faire d'une femme d'une pareille taille.

Le décor du cinquième acte est plus féerique encore. Il représente la salle d'honneur d'un vieux château : l'herbe y croît entre les pierres; les murs, tout lézardés, semblent près de crouler et, la voûte ayant cédé en un endroit, on aperçoit par l'ouverture le ciel déjà noir et •où la lune commence à paraître. M. Maugis se montre, un flambeau à la main, accompagné de son valet : il vient chercher un trésor prodigieux que les démons, lui a-t-on dit, ont enfoui dans ces ruines. Des hiboux volent en foule autour de la lumière et finissent par l'éteindre avec leurs ailes. Les deux hommes tâtonnent dans la nuit, pour chercher une issue, quand .une paroi s'entr'ouvrant leur fait voir une figure tout enflammée « aussi brûlante que si elle était composée de charbons ardents » ; le mur se referme et une main en sort qui les frappe au visage; puis dans l'obscurité de plus en plus profonde se détache une inscription en lettres de feu : « Levez la pierre qui est au milieu de cette salle ! » M. Maugis, surmontant sa frayeur, soulève une grande plaque de marbre, a II en sort aussitôt quantité de reptiles et particulièrement de serpents ailés qui jettent du feu, sifflent et se roulent de tous côtés; quand ils sont disparus, le maître et le valet, s'approchant de l'endroit d'oii ils ont tiré la pierre, y voient un mort habillé comme un sénateur romain, ils le retirent et l'apportent sur le devant de la scène ; le mort s'y tient debout et, leur apprenant que le trésor est à l'endroit même d'où ils l'ont tiré, il leur ordonne de le venir embrasser pour remerciement : le valet le va embrasser après son maître et ne trouve entre ses mains que l'habit du mort. »

Nos gens finissent par découvrir des vases et des coffrets pleins de diamants qui s'éclairent d'une lueur magique; mais, malgré tous leurs efforts, ils ne peuvent les soulever de terre. Là-dessus, grands éclats de tonnerre, grands éclairs, nouveaux prodiges : M. Maugis demande grâce et, retrouvant le trou par où il est descendu, s'estime heureux de rentrer chez lui les mains vides.

N'oublions pas que toute cette fantasmagorie bril« lante ou terrible est l'œuvre du marquis, qui s'est fait magicien pour abuser son futur beau-père, à peu près comme Cléonte se fait Turc pour tromper M. Jourdain. On pourrait se demander où il a pu se procurer, pour lui jouer cette pièce, tant de machines et tant de figurants. Mais peut-on se montrer difficile sur la vraisemblance dans un genre, dont l'invraisemblance est justement le premier mérite?

Thomas Corneille a eu la prétention de guérir de leur goût pour les sciences occultes non seulement M. Maugis, mais aussi tous ses contemporains. De tout temps on s'était intéressé, en France et dans les pays étrangers, à la recherche de la pierre philosophale ; mais jamais peut-être les expériences de magie et le problème de la transmutation des métaux n'avaient plus passionné l'opinion publique qu'à la fin du règne de Louis XIV. S'il faut en croire Bayle, on racontait encore dans le peuple qu'un Anglais, du nom de Riplseus, avait fabriqué pendant plusieurs années 100 000 livres d'or par an, qu'il avait envoyées aux chevaliers de Rhodes, que Raymond Lulle avait donné à Edouard P' d'Angleterre, pour qu'il les employât à défendre la Terre Sainte, 60 000 livres sorties de ses creusets *. Un célèbre médecin du xvii® siècle. Du Clos,

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