III, IX
enrichi par les gabelles, il a songé à se marier et il a jété prier la devineresse de lui montrer la personne qu'il doit épouser : « On tira un rideau qui couvrait un grand miroir. Je vis paraître aussitôt une grande femme en habit modeste. Elle était jeune, brune et d'une beauté qui m'éblouit. « Voilsi, me dit la devine* c( resse, la personne que vous épouserez. » Vous jugez bien que j'examinai attentivement tous ses traits. Il y avait un grand cabinet que la belle ouvrit. Elle en tira cinq ou six sacs d'écriture et, un moment après, elle disparut.
LE MARQUIS
Quoi! Vous vîtes effectivement....
LE FINANCIER
Je ne vous puis dire comment cela s'est fait ; mais je ne vous dis rien que je n'aie vu. Je sortis charmé de la belle brune. Je l'avais sans cesse devant les yeux et je la cherchai partout pendant quinze jours. Enfin, étant à l'amphithéâtre de l'Opéra, dans le temps qu'on commençait le prologue, deux femmes vinrent se placer à côté de moi. L'une était masquée et l'autre n'avait la mine que d'une suivante. La première me parut si surprise de voir jouer la comédie en chantant, que je lui demandai si elle n'avait jamais vu d'opéra. Elle me dit qu'elle était une dame de province, venue depuis quatre jours à Paris pour un procès que la mort de son mari lui avait Isiissé. Ce mot de procès me fit songer à la belle brune qui avait tiré tant de papiers de son cabinet. C'était elle-même. Elle ôta son masque et je vis les mêmes traits qui m'avaient tant frappé dans le miroir. Je fis si bien qu'elle me permit de la ramener. Elle logeait en chambre garnie, où elle me dit que je serais le seul qu'elle recevrait. J'allai trouver la Jobin, transporté de
joie. Je l'obligeai de conjurer ses esprits pour savoir qui était la dame. On me répondit que c'était une personne très riche, dont je gagnerais le cœur par quelques soins obligeants. Je n'épargnai rien, tant jWais Tamour en tête. Je parlai de mariage, on m'écouta et la chose fut remise après le procès vidé; Cependant je ne manquais point à consulter tous les jours Tadroite Jobin; et tous les jours, par le moyen de son esprit familier, j'apprenais et j'allais dire à la dame ce qu'elle pensait de plus secret. On me demandait si j'étais magicien, et cela me faisait regarder la devineresse comme un oracle. Ce fut par la voie de ce prétendu esprit que je découvris qu'un peu de chagrin, que la belle brune m'avait fait paraître un jour, venait du retardement d'une lettre de change de deux cents louis. Rien ne coûte quand on est bien amoureux. Je les laissai le soir sur la table de la dame, avec un billet qui faisait connaître que j'avais deviné son embarras. Grande surprise de me voir si grand devineur. On trouva mes manières fort honnêtes et, la lettre de change étant arrivée quatre jours après, on me força de reprendre mes deux cents louis.
LE MARQUIS
De quoi donc vous plaignez-vous?
LE FINANCIER
C'était une adresse pour faire grossir la somme. En effet, ayant appris par le démon ordinaire de la Jobin qu'il ne tenait qu'à deux mille écus payés comptant que le différend, qui faisait plaider la dame, ne s'accommodât i\ son avantage, je lui portai les deux mille écus. Elle fit quelques façons pour les accepter, me dit qu'elle avait écrit à ses receveurs, qui les enverraient avant qu'il fût peu, et enfin se laissa
vaincre par mes prières. Je ne parle point de quantité de petits présents gracieusement reçus. Je croyais trouver trente mille livres de rente avec une belle personne. Qui aurait fait moins?
LE MARQUIS
Je vois le dénouement de la pièce. La dame aura décampé.
LE FINANCIER
Voilà Taffaire. Je viens de chez elle. On m*a dit qu*elle était partie de fort grand matin pour la province et on m'a donné ce billet. Lisez.
LE MARQUIS Ut .*
Vivez aussi satisfait que je pars contente. Grâce à vous, j'ai accommodé avec mes parties et, n'ayant plus ici de procès, je vais voir si mes terres sont en bon état. Je ne vous dis point ni quand je vous rendrai vos deux mille écus, ni quand je viendrai vous épouser. Qu'a-t-on à dire îi un homme qui devine tout *? »
L'histoire est un peu longue, mais nous n'avons pu résister au plaisir de la reproduire tout entière. On verra par cet exemple que, si Thomas Corneille sait conduire un dialogue, il sait aussi composer un morceau. On reconnaîtra aussi, pensons-nous, ce qu'il y a de neuf dans ce petit tableau de mœurs. Cette rencontre à l'Opéra, qu'on laisse croire fortuite, cet air de mélancolie, ces soupirs dont on cache la cause, l'aveu péniblement arraché d'une gène passagère, les premières offres repoussées avec dignité et, à la (in, le gros prêt d'argent, dont on s'acquittera au plus vite et que le pauvre galant est tout fier d'avoir fait accepter, cela est-il assez moderne? Et la donzelle au maintien modeste, qui joue si bien la comédie et croirait la farce incomplète