‹ Thomas Corneille, sa vie et sor théatreChapitre 171 sur 209 · A THOMAS CORNEILLE · texte numérisé non relu

A THOMAS CORNEILLE

situations, pour la rareté des sentiments, sont presque dignes du grand Corneille, cette Aria/iCj dont le plus illustre de nos critiques a dit qu'elle lui tirait de vraies larmes ^ Par des qualités différentes tous ces ouvrages seraient dignes d'attirer et de retenir Fattention : pourquoi sont-ils aujourd'hui si bien oubliés, que de la plupart d'entre eux le public lettré ignore même le nom? . C'est que, il faut bien en venir à cet aveu, aucun d'eux n'est écrit, « Vos pièces se lisent, disait Fontenelle à Destouches, en le recevant à l'Académie^ et cette louange si simple n'est pourtant pas fort commune. » Les pièces de Thomas Corneille ne se lisent pas. En dehors de quelques passages, où le style est soutenu par la force des pensées ou entraîné dans un mouvement heureux, l'expression est presque toujours molle, insuffisante ou impropre : les phrases, chargées d'incidentes, sont lourdes, mal construites , souvent obscures. Dans les tragédies, il faut voir ce que devient entre les mains d'un médiocre écrivain eette langue abstraite et décolorée du xvii* siècle, dont les bons ouvriers comme Racine ont su tirer un mervetlr leux parti : les images inexactes ou contradictoires, les métaphores usées : les appas ^ les feux, les flammes ^ les rimes fatalement accouplées : rang ei sang ^ jour et amour y crime et estime, les mots détournés de leqr véritable acception (dans telle pièce le mot gloire est employé, dans dix sens différents),, tout cela forme un insupportable galimatias. Dans les comédies, la langue parait un peu moins monotone, elle sent moins la gêne ; mais elle manque de tenue : voulant être naturelle, le plus souvent elle n'est que vulgaire ; il arrive que dans une même scène on passe du précieux le plus

1. Niiard, Biêtoire de la Littérature française, t. lY, p. 161,

CONCLUSION. tïl

subtil au parler de la rue; on pourrait relever par centaines les locutions populaires que Thomas Cor« neille n'a pas réussi a faire entrer dans la langue et dont aucune d'ailleurs n'est à regretter. En face de tant de faiblesses et de platitudes, on est bien tenté d'applaudir à la méprisante boutade de Boileau : « Va, va, mon pauvre Thomas, tu ne seras jamais qu'un cadet de Normandie ! » Elle est juste, si on ne l'entend que du style, et l'on comprend aussi que Racine ait pu s'étonner de voir le « petit Corneille » éditer et compléter Yaugelas : « Auriez-vous jamais cru voir ensem* ble M. de. Yaugelas et M. de Corneille le Jeune, donnant des règles sur la langue ' ? »

Comment se fait-il qu'un homme si heureusement doué et à qui le travail coûtait peu, se soit contenté si faci«lement et n'ait pas voulu au moins rechercher cette précision et cette fermeté de style, auxquelles sans nul doute il aurait pu atteindre? Il avait assez de jugement pour connaître son défaut et pour sentir quelle différence il.y a entre des vers faciles et des vers facile-^ ment faits : si à cette Ariane^ par exemple, qu'il acheva en quelques semaines, il avait consacré le labeur d'une année, peut-être aurions-nous un vrai chef-d'œuvre.

Mais Thomas Corneille, comme beaucoup d'auteurs de son temps, pensait que les pièces sont faites pour être écoutées plutôt que pour être lues ; il estimait, aVec Molière, que ces sortes d'ouvrages ne doivent être pus quà la chandelle^ et, s'il avait laissé lui aussi les siens « faire le saut du théâtre à la Galerie du Palais », c'était à coup sûr pour le bénéfice et non pour la gloire. Or qui ne sait que les négligences de l'expression passent,

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