Lettre de Ratine à Boileaa (5 lept. 16S
2. Préface des Précieuscê ridicules, Molière dit de même dàni rArertifsement de F Amour médecin : c On tait bien qae Ui comédies
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à la scène, à peu près inaperçues? Et même n'arrivet-il pas quelquefois que les phrases lâches et diffuses prêtent davantage au jeu des acteurs que les phrases bien faites, oii chaque mot a son importance, le comédien pouvant sans inconvénient en détacher certaines parties et laisser les autres dans Tombre? Et si, même aujourd'hui, il peut se faire que nous trouvions pitoyar blement écrite, à la lecture, telle pièce qui au théâtre ne nous avait pas déplu, combien devait mieux encore dissimuler les négligences et les faiblesses du style la déclamation pompeuse qui était alors à la mode!
Représentons-nous, d'après l'Impromptu de Ver^ sailles ou d'après les Entretiens galants S Tacteur tragique, Montfleury ou Hauteroche, récitant avec emphase les vers tendres ou héroïques, gonflant la voix, faisant sonner les rimes, confondant les mots dans une sorte de mélopée ronronnante ', puis s'arrétant- brusquement avant le dernier vers et appuyant comme il faut le trait final, quf fera faire le brouhaha. Si nous examinons d'un peu près les tirades de Thomas Corneille, nous n*aurons pas de peine a nous convaincre qu'en les composant l'auteur tenait compte de la manière dont elles seraient déclamées. Toutes ou à peu près sont faites sur le même modèle : une suite de dix ou douze vers confuse, traînante, et, au bout, un vers serré, précis, antithétique, qui résume toute la période et laisse un sentiment très net de l'idée qui la domine. Le procédé est curieux, s'il n'est pas louable. En accommodant ainsi sa façon d'écrire à la déclamation chan*
ne sont faîtes que pour être jouées, et je ne conseille de lire celle-ci qu'aux personnes qui ont des yeux pour découTrir dans la lecture tout le jeu du théâtre. »
1. Ouvrage anonyme qui parut, en 1681, chei Barbin, en deux Tolumes in42.
2. s Le récit des comédiens dans le tragique est uiu eêjfèee de ekant. » {EniretUm galant*,)
tante des comédiens, Corneille comprenait sans doute que, privés d'un tel intermédiaire, ses vers perdraient beaucoup de leur valeur; en introduisant dans son œuvre un élément contingent et étranger, il la condamnait a être périssable. Pour la juger comme il con* viendrait, il faudrait que nous pussions nous replacer dans les conditions mêmes où se trouvaient les spectateurs du xvu* siècle, que nous pussions entendre réciter ces longues tirades par les acteurs pour lesquels elles avaient été faites. Les vers de Racine, pour nous plaire, peuvent se passer de la Champmeslé : sur le papier, la plupart des vers de Thomas Corneille ne sont plus que lettre morte.
« Les ouvrages dramatiques, a dit Fontenelle, ont deux tribunaux à essuyer, tous deux également redoutables, Tun parce qu'il est trop tumultueux, l'autre parce qu'il est trop tranquille; et un ouvrage n'est pleinement assuré de sa gloire que quand le tribunal tranquille a confirmé le jugement favorable du tumultueux. » Le tribunal tumultueux est le seul dont Thomas Corneille ait recherché les suffrages et, pour les obtenir, il n'a pas craint d'employer l'artifice : voilà pour^ quoi sa gloire a passé. « Le spectateur ne fait que le succès, c'est le lecteur qui fait la renommée '. »
Thomas Corneille est donc oublié parce qu'il ne s'est imposé d'autre règle que les caprices de la mode, parce qu'il a été l'esclave du public au lieu d'essayer de s'en rendre le maître, et aussi parce qu'abusant de son étonnante facilité, il s'est dépensé dans une production trop hâtive *. Il n'a jamais été tourmenté de cet