ÉcoU des Femmes j I, se. i
2. 4* Dissertation concernant le Poème dramatique, — Apres avoir reproché au Grand Corneiltc d'être jaloux de Molière, le Ycnimcux abbé ajoutait : « De quoi vous êles-vous avisé, sur vos vieux jours, d'accroUrc votre nom et de vous faire nommer M. de Corneille ? L'auteur de r Ecole des Femmes — je vous demande pardon si je parle de cette comédie qui vous fait désespérer et que vous avez essayé' de détruire par votre cabale, des la première représentation, — Touteur, dis-je, de cette pièce fait conter à un de ses octeurs qu'un de ses voisins, oyant fait clore de fossés un arpent de pré, se fit oppeler M. de rislc, que l'on dit èlre le nom de votre petit frère. » Dans une autre critique de Pierre Corneille, l'abbé d'Aubignac s'en prenait encore à ce pauvre Thomas et lui disait son fait en quelques mots fort méprisants : a Vous trouvez mauvais que j'appelle votre petit frère un opprenti (cf. la 2* Dissertation, 1663, p. 30) et n'est-ce pas . le nom que tout le monde lui donne : le Petit Corneille, pour le distinguer de vous, qui êtes le Grand Corneille ? £t que peut-il être autre chose qu'un apprenti de thcûtrc, à comparoison de vous qui vous en faites le maitre? Sans lui faire tort, on peut bien compter entre vous el lui quatre ou cinq degrés de maîtrise, et tout ce qu'il peut prétendre, c'est d'être votre premier garçon et de tr&Lvailler par
rÉcole des Femmes Molière et Th. Corneille n'étaient pas tout à fait amis, et Ton ne peut guère admettre que Molière ait ignoré le titre d'un auteur dont il avait joué les pièces. D'autre part, quel rapport y a-t-il entre un rustre qui s'est « débaptisé » sur le tard et le fils d'un ofBcier du roi, héritier d'une noblesse honorablement méritée par son père, glorieusement conquise par son frère aîné? On peut être sûr que si le bon Thomas avait allongé son nom, ce n'était pas par sotte vanité. S'il y a quelque ridicule à s'affubler d'un titre de. seigneurie, quand on est Gros-Jean ou Gros-Pierre, n'était-ce pas plutôt faire preuve de modestie et de délicatesse que de ne pas vouloir être appelé Corneille tout court, alors que le Grand Corneille vivait encore? Il me paraît donc qu'on ne peut se prononcer sur ce point d'une façon définitive. Je conviens que la tirade en question n'a aucun rapport avec le reste de la pièce, qu'elle a bien l'air d'avoir été ajoutée après coup : en faut-il conclure que Molière a visé quelqu'un? Ne serait-il pas plus raisonnable d'admettre que cette tirade a été faite sur commande, comme plusieurs autres du même auteur *, et par l'ordre de Colbert? VÉcole des Femmes est de 1662 : Colbert, qui s'occupait alors à réorganiser les finances, s'inquiétait du préjudice que portaient au Trésor les usurpateurs de noblesse ; avant de prendre une mesure radicale, peutêtre voulait-il essayer de tuer par le ridicule une manie qu'il jugeait dangereuse.
T09 ordres. Puisse le dieu des Muses tous inspirer si bien pour les lui donner bons, qu'il les exécute mieux que par le passé et qu'il n'apporte plus sur la scène des Cammay des Démétrius et d'autres semblables- pièces qui n'ont été que des escroqueries pour nos bourgeois. » (4* DUseriation, 1663, p. 113.)
1. Citons, par exemple, la boutade de Sganarelle sur le tabac {Don Juan) et les vers de Tartufe sur le point de la robe d'Ëlmire (Hanufactiires royales de tissus, nouvellemen t établies).
3a THOMAS COANBILLE.
L'année même où ses lettres de noblesse avaient été momentanément suspendues, Th. Corneille avait eu la satisfaction d'être mis au nombre des savants et des lettrée auxquels le roi voulait donner chaque année une gratification. On sait que Côstar et Chapelain avaient été chargés de dresser, chsicun de leur côté, une liste des écrivains qui pourraient avoir part aux libéralités du roi. Chapelain seul avait inscrit le nom de Thomas, encore l'avait- il fait suivre d'une appréciation peu flatteuse '. Le poète n'en obtint pas moins une pension de 1000 livres, qui lui fut continuée pendant trois ans, de 1664 h 1666 '. Pourquoi ne reçut-il plus rien à partir de 1667, tandis que son frère continuait d'être inscrit pour 2000 livres : c'est ce que nous n'avons pu découvrir. Peut-être avait-il mal su faire sa cour au ministre, peut-être s'était-il compromis en fréquentant chez des gens auxquels Colbert voulait du mal.
On peut être certain, en^ tout cas, que s'il fut rayé, ce n'était pas parce qu'on avait cessé d'apprécier son talent : ce n'était pas pour des raisons littéraires que l'on était effacé ou maintenu ; il suffit, pour s'en convaincre, de voir quels médiocres auteurs continuèrent à recevoir des marques de la faveur royale. D'ailleurs le grand succès qu'obtint l'année suivante (février 1668) la Laodice de Thomas Corneille fait assez voir que son étoile n'avait pas pâli. . "
C'est vraiment un bon ouvrage que cette Laodice et de toutes les tragédies de notre auteur celle peut-être qui rappelle le plus la manière du Grand Corneille.
1. « Corneille le jeune : A force de Touloir surpasser son aine, il tombe au-dessous de lui ; et son élévation le rend obscur, sans le rendre grave, o Jugement absurde et dont pas un mot ne portait !
2. État des gratifications ^ etc., publié par M. Clément {Lettres, Instructions et Mémoires de Cglbert, U V, p. 466 et suiv.}.
Elle fut reçue avec les applaudissements qu'elle méritait, à Saint-Germain, devant le roi, aussi bien qu'à THôtel de Bourgogne; et Robinet ' cria dans sa gazette au chef-d'œuvre, à la merveille.
A la fin de cette même année, autre réussite, non moins éclatante : le Baron d*Albikrac fit courir tout Paris. Le public, dont dix ouvrages de Molière n'avaient pas encore formé le goût, fit un énorme succès à cette médiocre comédie d'intrigue, qui n'avait même pas le mérite d'être originale : et ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que ce succès dura deux siècles. Nous voyons par le Registre de Lagrange que vers 1680 on jouait régulièrement le Baron ; plus tard les frères Parfaict écrivaient qu'il n'était personne qui ne connût cette pièce, soit par la lecture, soit par la représentation, et, même au commencement de ce siècle-ci, on s'amusa quelquefois des stratagèmes et des facéties du valet La Montagne *.
Les années suivantes furent moins heureuses. La Mort d'Annibal (novembre 1669) et la Comtesse d'Orgueil (1670) tombèrent, ou à peu près. La Comtesse d* Orgueil était une assez faible comédie, et qui méritait bien son sort ; mais il y avait de grandes beautés dans le cinquième acte de la tragédie; il y avait un rôle de tout point admirable, que Ton aurait pu croire écrit de la main de Pierre Corneille. Le poète dut souffrir de voir cette œuvre méconnue : il éprouvait à son tour « l'injuste caprice du siècle » ; Tinsuccès de la Mort d'Annibal était le châtiment de la gloire de Timocrate,
Il ne se découragea point toutefois et tenta autre
1. Successeur de Loret. Lettres en vers des 11 et 18 février 1668.
2. Le 29 juin 1823, on a repris sur le théâtre de l'Odéon le Baron d'Albikrac, retouché, réduit à trois actes et précédé d'un prologue de MM. Abel Hugo et J. Ader.
chose; il n'était pas homme à s'obstiner et à lutter contre le goût public : le genre cornélien n'étant plus à la mode, il s'avisa d'imiter les procédés de Racine, auquel alors tout réussissait. Il trouva le sujet à^ Ariane. Ariane abandonnée par Thésée : c'était là une bien pauvre matière; Pierre Perrin avait fait la-dessus un opéra * et Jean Desmarets un roman *, mais il ne semblait pas qu'il fût possible de remplir avec une aussi simple histoire les cinq actes d'une tragédie. Th. Corneille o$a essayer d'égaler la simplicité d'action de Bérénice et de faire à son tour « quelque chose de rien ' ». Il se retira à la campagne, écrivit sa pièce, d'inspiration, en quarante jours ^, et l'apporta aux comédiens au commencement de 1672, ne se doutant peut-être pas que cette œuvre si vite achevée serait la plus durable de ses productions, celle qui sauverait son nom de l'oubli.
Ariane fut représentée le 4 mars, à l'Hôtel de Bourgogne : elle balança le succès de Bajazet qui était joué sur le même théâtre depuis le commencement de janvier. La Champmeslé dont Mme de Sévigné disait qu'elle « réchauffait » la pièce de Racine, la Champmeslé contribua beaucoup aussi, paraît-il, à intéresser le public au malheur d'Ariane : « Quand elle arrive, on entend un murmure, tout le monde est ravi, et l'on pleure de son désespoir "^ ». — « La pièce est fade », ajoute Mme de Sévigné, et de fait celle qui admirait
1. Cet opéra, dont Cambert avait fait la musique, avait été joué plusieurs fois et avec succès dans la galerie du Pa]ais-Mazarin;mais la maladie et la mort du cardinal avaient empêché qu'il ne fût représenté sur un théûtre public.