‹ Thomas Corneille, sa vie et sor théatreChapitre 28 sur 209 · Mercure galant, janvier 1678, p · texte numérisé non relu

Mercure galant, janvier 1678, p

repas vers Lulli, qui avait le verre en main, et, luiappuyant le verre sur la gorge, ils se mirent à crier : Renonce a Quinault, ou tu es mort! » S'il en faut croire les frères Parfaict ', quelques personnages du plus haut rang essayaient, dans le même temps et par des moyens plus sérieux, de substituer Perrault à Quinault. Quinault fut, dit-on, défendu par Perrault lui-même, qui se rendait compte des difficultés du genre et qui voyait bien que personne n'en triompherait mieux que Quinault. Sur ces entrefaites, Isis fut jouée à la cour; la pièce prêtait un peu trop aux allusions malignes : on crut reconnaître Mme de Montespan sous les traits de Junon poursuivant la tendre lo de sa haine. Les ennemis du poète surent profiter du mécontentement de la favorite, et Ton fit comprendre à Quinault qu'il ferait bien de se laisser un un peu oublier.

Lulli se trouva donc contraint de chercher un autre collaborateur. Il s'adressa d'abord à La Fontaine, qui écrivit pour lui l'opéra de Dapkné. Pendant quatre mois, il lui fit remanier sans cesse son ouvrage et, quand tous les changements qu'il avait demandés furent faits, il lui déclara qu'il n'avait plus besoin de sa pièce et qu'il s'était engagé avec un autre *. Cet autre était Thomas Corneille, qui avait consenti a s'essayer dans le seul genre qu'il n'eût pas encore tenté. Lulli ne lui avait pas demandé un ouvrage de tout point nouveau : il avait songé à tirer parti des airs qu'il avait autrefois composés pour la Psyché de Molière et il avait chargé Thomas de réduire la charmante comédie

1. Histoire de V Académie royale de musique. Cf. aussi le Manuscrit de Boscheron.

2. On sait combien La Fontaine fut outre de ce manque de foi : il se vengea en composant une satire sur le Florentin.

aux proportions d'un livret d'opéra. Cette entreprise ne réussit pas trop bien et le poète, découragé, déclara qu'il renonçait pour toujours au poème lyrique.

Il paraît que Boileau et Racine, qui ne pouvaient souifrir Quinault, firent tous leurs efforts pour faire revenir .Corneille sur sa décision. Thomas n'aurait point cédé sans doute, mais le roi intervint lui-même et lui déclara de sa propre bouche qu'il souhaitait de le voir travailler encore pour Lulli : on sait que ces désirs étaient des ordres.

Cette anecdote ' est intéressante, parce qu'elle prouve que Racine et Boileau étaient en meilleurs termes qu'on ne serait tenté de le croire avec le cadet des Corneille; elle montre aussi que Louis XIV, qui ne voulait rien livrer au hasard, quand il s'agissait de ses plaisirs, jugeait que personne n'était plus capable de lui préparer un agréable spectacle que l'auteur de Circé et de V Inconnu.

Thomas prit donc sou parti , choisit le sujet de Bellérophon et commença à écrire son poème. « Il en fit le premier acte avec facilité, raconte Noirville; il le montra à Lulli, h qui il déclara que le plan du lY® et du V° acte était tracé, mais qu'il ne savait comment disposer le II" et le IIP. Lulli lui dit de consulter Quinault. Ce dernier s'y prêta de bonne grâce; mais il pensa le désespérer par la rigueur avec laquelle il fit main basse sur les deux tiers de ses vers qu'il ne trouvait pas assez lyriques. Il le tira enfin d'embarras '. »

i. Elle nous a été conservée par Noiryille, secrétaire de Quinault, dans son Histoire de V Académie royale de musique,

2. Ce récit est confirmé par Boscheron dans sa Vie manuscrite de Quinault^ dont nous publions un extrait dans Y Appendice, Est-il nécessaire de rappeler que Quinault avait composé lui-même, en 1667, une tragédie de Bellérophon, qui n'avait eu aucun succès ?

Il est curieux de voir Quinault, que Ton voulait mettre de côté, venir au secours du rival par lequel on pensait le remplacer. Le fait n'a pourtant rien d'invraisemblable : Quinault n'avait aucune raison d'en vouloir à Th. Corneille, qui n'avait pas sollicité l'honneur de lui être opposé; il comprenait d'ailleurs, en adroit courtisan qu'il était, que collaborer discrètement à une œuvre à laquelle le roi s'intéressait, était un excellent moyen de rentrer en grâce.

Que faut-il penser alors du récit que l'auteur du Bolœana met dans la bouche de Despréaux? « Tout ce qui s'est trouvé de passable dans Bellèrophon^ c'est a moi qu'on le doit. LuUi était pressé par le roi de lui donner un spectacle; Corneille lui avait fait, disait-il, un opéra où il ne comprenait rien ; il aurait mieux aimé mettre en musique un exploit. Il me pria de donner quelques avis à Corneille. Je lui dis avec ma cordialité ordinaire : « Monsieur, que voulez-vous dire par ces (( vers? » Il m'expliqua sa pensée. « Eh! que ne ditcs- « vous cela? lui dis-je, à quoi bon ces paroles qui ne « signifient rien? » Ainsi l'opéra se vit réformé presque d'un bout à l'autre — LuUi crut m'avoir tant d'obligation qu'il s'en vint m'apporler la rétribution de Corneille; il voulut me compter 300 louis. Je lui dis : « Monsieur, ctes-vous assez neuf dans le monde pour « ignorer que je n'ai jamais rien pris de mes ouvrages? « Comment voulez-vous que je tire tribut de ceux d'au- « trui?. .. »

Même si l'on ne savait pas quel cas il faut faire de la plupart des contes du Bolœana^ ou serait mis en défiance par le ton d'insolente vanité qui règne dans tout ce morceau. Despréaux n'était pas homme a se glorifier avec si peu de retenue. D'ailleurs, dans une lettre adressée en 1740 aux rédacteurs du Journal des

Savants *, Fontenelle, neveu, comme on sait, de Thomas Corneille, a très clairement montré l'invraisemblance de ce récit : s'il faut l'en croire, Boileau aurait bien eu quelque part a l'opéra, mais il n'aurait touché qu'au prologue, à un morceau du lY* acte et aux petits vers des divertissements. Seulement, et c'est là que l'histoire devient amusante, Fontenelle n'enlève à Boileau l'honneur d'avoir composé Bellérophon que pour se l'attribuer à lui-même. « Thomas Corneille, obligé de faire un opéra pour le roi et ne goûtant pas trop cette sorte de travail, s'avisa de mettre en sa place, mais sans en rien dire, un jeune homme qui était en province. Il lui envoya le plan de l'ouvrage... et le jeune auteur exécuta tout ce plan. » Le bon Fontenelle dépouillait ainsi son oncle, sous prétexte de le défendre. Il est bien probable qu'il était de fort bonne foi : il avait, parait-il *, travaillé au rôle d'Amisodar, n'ayant encore que vingt et un ans ; cinquante ans plus tard, alors que sa mémoire commençait à n'être plus très sûre *, il n'était pas trop étonnant qu'il exagérât l'importance de sa tâche. Quand un ouvrage a réussi, tous ceux que l'auteur a pu consulter, sont assez tentés de croire qu'ils ont tout fait. Mais il aurait dû réfléchir qu'il faisait ainsi jouer h son oncle un singulier rôle. Si tout le monde avait fait l'opéra, excepté Thomas Corneille, pourquoi Thomas Corneille le donnait-il sous son nom? En somme, tous ces témoignages contradictoires se détruisent les uns les autres et il faut

1. Celte lettre BctrouTe dans le tome III des Œuvrea de Fontenelle^ édit. de 1742, p. 366 et suiy.

2. Nous le savons par une note de V Histoire de V Académie de musique de Noirville.

Z.lTnhUi.Mémoireê pour servir à Vhistoire de M. de Fonienelle.'^oni Toyons dans ce même ouvrage que Fontenelle revendiquait aussi une bonne part de Topera de Psyché.

bien croire que Thomas avait achevé lui-même, au moins pour la plus grande part, le travail dont Louis XIV avait daigné le charger *. Aujourd'hui d'ailleurs que Bellérophon est tout à fait oublié, toute cette querelle n'a plus en elle-même beaucoup d'intérêt, et nous y aurions moins insisté sans doute, si d'aussi grands noms ne s'y étaient pas trouvés mêlés.

Si la paternité de cet opéra fut si vivement disputée, c'est qu'il avait très brillamment réussi. Joué sans interruption du 31 janvier au 27 octobre 1679, il fut repris avec non moins de bonheur au milieu de l'année 1680 '. La province même le voulut connaître : en 1688, on le donna à Lyon, où on venait d'établir une Académie d'opéra ^ En 1705 (10 décembre), en 1718 (11 janvier), en 1728 (6 avril), on le remit encore au théâtre, et cette dernière fois avec un luxe inouï * : la plus grande part de ce succès revenait sans doute à Lulli, mais ce qui prouve que le poème aussi était bon, c'est qu'en 1773, deux musiciens, Berton et Grenier, le remirent en musique, assez heureusement d'ailleurs.

En 1680, Quinault rentra en grâce et Corneille lui céda d'autant plus volontiers la place, qu'il avait eu, paraît-il, avec Lulli, quelques discussions d'intérêt '.

1. Le Mercure de janvier 1680 ne nomme qu'un auteur. Les éditions ne portent également que le nom de Th. Corneille, sauf cependant l'édition in-4 de 1679, qui ajoute au nom de Corneille ceux de Fontenelle et de Boileau.

2. Le 3 janvier 1680, il avait été joué devant Louis XI V à Saint- Germain et le roi en avait été si content qu'il avait fait répéter divers morceaux deux fois de suite. La même année, on en donna encore deux représentations extraordinaires : la première le 21 mai pour le dauphin, la seconde pour la reine d'Espagne, Marie-Louise d'Orléans, fille de Monsieur, qui allait partir pour Madrid.

Page 1