‹ Thomas Corneille, sa vie et sor théatreChapitre 27 sur 209 · Regtêtre du régisseur de la Comédie · texte numérisé non relu

Regtêtre du régisseur de la Comédie

six; mais, au lieu de les laisser dans la loge du fond, où on avait coutume de les mettre ^ on leur avait donné entre la scène et le parterre la place qu'ils ont conservée depuis '.

Le succès de cet agréable spectacle dura plus d'un siècle : il fut repris en 1677, en 1679 ^, en 1680, en 1703, avec de nouveaux divertissements de Dancourt, en février 1704, en avril 1722, en 1728, en 1746; on considéra toujours cette pièce comme la plus luxueuse du répertoire, comme celle qu'il était le plus facile de rajeunir et qui pouvait le mieux servir de cadre à de beaux divertissements ; même à la fin du xviii® siècle, ce fut le régal qu'on voulut offrir à la jeune dauphine Marie-Antoinette, quand elle arriva en France.

En 1676, la troupe de Guénégaud demanda encore à Th. Corneille une pièce à machines et à décors : elle avait voulu monter une tragédie et une comédie, le Coriolan de l'abbé Abeille et le Volontaire de Rosimond ; les deux ouvrages venaient de tomber misérablement.

1. Chappazeau, Théâtre Français, M. Bonnassics, la Musique à la Comédie-Française^ p. 2.

2. Ajoutons que la musique de Cinconnu était de Charpentier, les décors de la Hirc, Leffaus et Saint-Martin.

3. A cette reprise, on introduisit au Y» acte une chanson de paysanne qui eut une vogue extraordinaire et qui, môme aujourd'hui, peut paraître amusante :

Ne fripez poan mon bavolet.

C'est aujordy Dimanche.

Je TOUS le dis tout net,

J'ai des éplingucs sur ma manche, Ma main pèse autant qu elle est blanche,

Et vous gagnerez un soufflet !

Ne fripez poan mon bavolet.

C'est aujordy Dimanche.

Attendez à demain que je yas à la ville, J'aurai mes vieux habits,

Et les Lundis Je ne sis pas si difficile....

{Mercure galant^ oct. 1680.)

Le public prend volontiers des habitudes : on Tavait attiré à Guénégaud en lui offrant de brillants spectacles, on devait lui en offrir encore, si on voulait le retenir. Mais que trouver de nouveau après Circé et VInconnui Rien, semblait-il, ne pouvait égaler ni la grandeur du merveilleux mythologique, ni Téclat des fêtes galantes.

Thomas Corneille se souvint qu'en 1654 il s'était fait, dans la salle du Petit-Bourbon, au ballet des Noces de Thétis et de Pelée, un combat ù la barrière ou carrousel à pied, et que ce combat avait été trouvé parfaitement beau, <( quoiqu'il n'y eût ni sujets, ni cartels, ni machines et qu'il fût seulement un simple jeu guerrier où les chevaliers de Thessalie faisaient paraître leur adresse * ». En 1675, on avait donné a la cour de Bavière un divertissement analogue, pour célébrer l'anniversaire de la naissance de l'EIectrice, et il avait si bien réussi qu'on en avait parlé dans toute l'Europe. Thomas eut l'idée de mettre sous les yeux des Parisiens un spectacle, qui était devenu fort rare et qui, de tout temps, avait été réservé aux seigneurs et aux nobles dames.

Avec un soin scrupuleux, il recueillit dans les traités spéciaux ' les renseignements dont il avait besoin pour faire la reconstitution exacte d*un tournoi à pied et il régla lui-même très minutieusement tous les détails des joutes et l'ordre de la cérémonie. Quant à la pièce qui devait servir de prétexte a ce brillant tableau, ce ne fut qu'un accessoire, dont l'auteur luimême se désintéressa si bien qu'il n'eut même pas l'idée de la faire imprimer. Cela s'appela le Triomphe des Daines^ parce que les gentilshommes qui combat-

1. Avertissement du Triomphe des Dames (en tète du Livre de sujet).

2. Particulièrement dans le Traité des tournois, du père Ménestrier.

taient étaient censés se disputer le titre de Chevalier des Dames.

Ce singulier ouvrage, représenté pour la première fois le 7 août 1676, tint raffiche jusqu'à la fin de décembre. On voit que le public avait pris goût aux spectacles.

En 1677, les mêmes comédiens jouèrent le Festin de Pierre de Molière, que Th. Corneille avait mis en vers sur leur demande, en retranchant les quelques passages qui avaient autrefois effarouché les scrupuleux. La comédie ainsi arrangée fut, cela est triste à dire, beaucoup plus goûtée du public qu'elle ne l'avait été sous sa première forme ^ : la compagnie ne se montra pas ingrate et le poète eut à partager avec Mlle Molière une somme de 2 200 livres *.

Cette même année, on s'en souvient, Phèdre tomba sous l'effort des cabales et Racine quitta le théâtre. Depuis longtemps, Quinault ne faisait plus que des opéras ; quant à Pierre Corneille, il avait, lui aussi, fait sa retraite, définitivement cette fois, après l'échec de Suréna, L'occasion était belle, pour Thomas, de revenir il la tragédie et de reprendre la place dont il avait été détrôné. Aussi bien se lassait-il sans doute de remplir l'office de machiniste. L'Hôtel de Bourgogne, déserté par ses meilleurs auteurs, lui fit des avances qu'il accepta et, abandonnant Guénégaud sans trop de scrupule, il écrivit pour les « grands comédiens » le Comte d*Essex,

La Calprenèdc avait autrefois mis sur le théâtre la disgrâce et la fin tragique du célèbre favori d'Elisabeth ;

1. Voici les recettes des premières représentations : 1 273 livres, 1 212,995,1419, 1371, 1645.... La dernière représentation du Don Juan en prose (la 15') n'avait rapporté que 500 livres.

2. Mlle Molière donna quittance de cette somme le 3 juillet. 1677. Son reçu est conservé aux archives de la Comédie-Française.

mais sa pièce était oubliée. Thomas d'ailleurs sut faire œuvre originale et on peut dire qu'il n'emprunta guère à son devancier que le sujet. Le Comte d'Essex est assurément un de ses meilleurs ouvrages : il est resté jusqu'au commencement de ce siècle au répertoire de la Comédie et même aujourd'hui le nom n'en est pas oublié. Il eut la rare fortune d'obtenii* dans sa nouveauté le sviccès qu'il méritait. La troupe de Guénégaud, qu'animait un désir de vengeance, en somme assez naturel, fit tout ce qu'elle put pour le faire tomber; elle en fit même faire une contrefeçon par l'abbé Boyer qui, pour aller plus vite, copia bon nombre de vers dans La Calprenède. En dépit dé ses efforts, les grandes assemblées continuèrent de se succéder a l'Hôtel *, et Thomas ne fit qu'y gagner la gloire d'avoir eu, comme Racine, son Pradon.

Ce fut à peu près à cette époque que Corneille devint le collaborateur de LuUi. Depuis longtemps, Quinault écrivait les poèmes dont Lulli composait la musique, et les opéras de Cadmus, d'Alceste, de Thésée et d'Att/s avaient trop bien réussi pour que le Florentin songeât de lui-même à se séparer de son poète ordinaire; il avait même signé avec lui lîn traité par lequel il lui promettait 4000 livres pour chaque ouvrage nouveau. Mais Quinault avait à la cour des ennemis paissants qui faisaient tout au monde pour l'écarter du théâtre. Raynal raconte, dans ses Anecdotes^ « que plusieurs personnes d'esprit et d'un mérite distingué, ne pouvant souffrir le succès des opéras de Quinault, s'étaient mis en fantaisie de les trouver mauvais et de les faire

passer pour tels dans le monde ». Un soir qu'ils avaient soupe avec le musicien, « ils vinrent sur la fin du

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